‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 5 sur 46 · DE M. MORELLET · texte numérisé non relu

DE M. MORELLET

./VNDRÉMoRELLETaété.commeFontenello.lelien de deux siècles etdedeuxlîttéralures.Monument de durée elde destruction , il était resté seul des écrivains qui élevèrent rfi"/!cijclopédie, seul des penseurs qui fondèrent la science de l'économie politique, et presque seul des membres delà première Académie française qui fut emportée par l'ouragan de la révolution. Tandis que le vulgaire s'intéresse aux longévités extraordinaires , comme h des victoires remportées sur ('ennemi commun , les hommes instruits vénéraient dans ce vieillard le patriarche des lettres, l'auteur d'ouvrage utiles , l'ami et le contemporain des plus beaux génies; et voyant, pour ainsi dire, en lui le représentant du siècle qui nous a fait naître , ils ont pleuré sa perle , et honoré sa dépouille comme on suit le convoi d'un père. Cette douleur filiale appartient surtout h une compagnie

* L'ëdileiir de ces Mémoires a é(é autorisé par M. Léinonley , successeur de M. Morelleta l'Académie fiauçaise , h tirer cetélce de son discours de réception prononcé dans la séance du i^ juiniSio. MOP.FJ.LKT, TOM. I. 2* éclit. a

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dont il était le doyen ; elle sera mon excuse, si , renonçant aujourd'hui à ces entretiens littéraires qui ont coutunae de remplir les solennités académiques , je vous parle seulement de vos regrets, et ne mêle point à votre deuil des ornemens étrangers.

Une constitution forte, des trails prononcés, une âme ferme et un esprit droit, formaient dans M. Morellet l'équilibre le plus favorable à l'empire de la raison. Il n'a ressenti qu'une passion ; ce fut l'amour de la vérité , et à sa suite le goût de l'ordre et de la justice , qui" en sont inséparables. Je me hâte de signaler ces traits primitifs , parce que l'empreinte n'en fut point effacée. Il règne eu effet un tel accord dans la vie de cet homme de lettres , que chaque partie séparée en révèle toutes les autres. Le philosophe centenaire garda toutes les opinions du jeune licencié , parce que celui-ci n'en avait admis aucune légèrement ; son cœur fut sans orages, comme sa raison sans faiblesse ; sa tôle n'a point eu de déclin , et sa conscience n'a fléchi ni sous le temps ni sous la fortune.

Que l'on cherche dans leurs œuvres la vie des autres écrivains ; c'est dans la sienne qu'il faut apprécier les livres de M. Morellet. Presque tous, sortant de la classe oisive des spéculations, unirent l'acte et la pensée, l'intérêt du présent et les vues de l'avenir. Je risquerais de n'en laisser qu'une idée incomplète, si, par un jugement purement littéraire , je les détachais des conjonctures qui les virent naître, et si je ne vous montrais tour-h-tour dans chacun d'eux , ou l'impulsion donnée h son siècle par une âme courageuse , ou les services rendus à son pays par un bon citoyen.

Transplanté à quatorze ans de Lyon dans la capitale , M. Morellet s'y fortifia par de longues études; lorsque le?

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bancs de la scolastiqiie le céfîèrcnt au monde , une agita lion g(5nérale s'y développait. Réveilles de l'assoupissement où les avait tenus le pacifique vieillard de Fréjus, les esprits essayaient d'ouvrir à la gloire nationale des routes indépendantes ; la composition de V Encydoptdie était le centre de ce mouvement; par des articles concis et raisonnables , que la censure a respectés , M. Morellct y exposa les subtiles notions de la métaphysique et delà théologie.

Tout a été dit en bien et en mal sur celte entreprise , et sur les défauts inévitables de sa premiùre exécution; mais le service émincnt qu!on ne peut lui contester .c'est le rapprochement qu'elle opéra entre toutes les branches du savoir. Les anciens avaient dû leur supériorité au commerce des philosophes et des artistes avec les poëlos elles orateurs : nous eûmes alors une semblable alliance , d'abord fictive dans les volumes inanimés d'un dictionnaire , et ensuite réalisée par le temps. En effet l'Institut naquit, et l'Encyclopédie fut vivante. L'Europe reconnut ce sénat des arts, où chaque faculté de l'esprit a ses représentans, et dont la noble mission est de perfectionner l'homme tout entier.

A ces travaux faits en commun , M. Morellet en joignit qui lui furent propres. Il voyageait alors on Italie ; si je vous disais qu'un jour, égaré dans ces grottes, où les poêles ont placé les bouches de l'Averne , il parvint ,^ un lieu de désolation, où il surprit le secret des prêtres infernaux , le code des furies , et le spectacle des sacrifices humains , ce récit fabuleux serait le voile d'une vérité. M. Morellet découvrit en effet un exemplaire du Manuel des Inquisiteurs , et en publia une traduction abrégée , mais nue, sans réHcxions , et dans sOn horreur

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nalîve. * L'imagination qui, dans les choses secrètes, dépasse ordinairement la réalité , était restée bien au-desgoiis de ces affreux mystères. J'avoue qu'à leur lecture j'ai été épouvanté de l'homme , et que je ne croyais pas la férocité capable de tant de ruse. Le traducteur, par des touches simples et profondes , peint la conscience d'un inquisiteur , comme Michel-Ange avait fait le portrait des Parques.

Son zèle va chercher de nouveaux alimens. Au-delà des Alpes, l'âme ardente d'un jeune homme est fortement émue de l'imperfection des lois pénales , et au milieu de la souffrance muette des peuples paraît tout-à-coup le livre fameux des Délits et clcs Peines. Cet ouvrage du marquis de Beccaria , qui porte les caractères de l'inspi- FBlion , en a un peu le désordre , et pouvait s'évaporer ea flamme légère. Encouragé par l'homme excellent des temps modernes (c'est, je crois , nommer M. de Malesherbes) , M. Morellet transporte ce traité dans notre langue, et, sans y affaiblir la chaleur qui entraîne les âmes, il donne aux idées l'arrangement logique (jui doit convaincre les esprits; cette traduction prend la place

* L'ouvrage original est intitulé Directorium Inquisitorum. Il fut composé en i558 par le cardinal Eymeric, grand-inquisiteur d'Aragon, approuvé par plusieurs papes, conservé dansions les tribunaux du saint-ofiîcc, et imprimé a Rome en iS^S , sous les auspices de Grégoire XIII. Si l'on doutait de l'ulililé dont ces révélations pouvaient être en 1762, que l'on se représente des faits que notre légèreté oublie trop facilement. Pendant là première moitié du dixhuitième siècle, et dans un seul état de l'Europe, l'inquisition condamna onze mille six cent deux victimes, dont deux mille trois «eut soixante-quinze furent livrées aux flammes.

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de Toriginal , el une seule année en épuise sept éditions , effet prodigieux qui commença ciiez toutes les puissances de l'Europe une tendance bien imprévue à réformer les codes criminels. L'abolition des tortures , la publicité des débals, et l'adoucissement de quelques peines, en ont été les fruits. Certes I c'est un beau privilège pour les noms de Beccaria el de Morellet, que d'avoir laissé de si nobles traces sur la terre; je fixerai encore mieux la part qui en revient à notre naiion , en rappelant les paroles que Beccaria écrivit à son traducteur :aJe dois tout aux • livres français; ils ont développé dans mon âme des sen- «tîmens d'humanité , éloulTés par huit années d'une éàa- 1 cation fanatique *. »

Quand l'autorité a fait la première faute d'intenrenîr dans les choses étrangères à ses devoirs il est rare qu*eU© n'en fas^e pas une seconde en choisissant le parti de l'erreur. Cet accident lui arriva dans la querelle de l'inoculation , où le combat ne finit que lorsque le roi Louis xr eut perdu la vie par le fléau même que le Parlement et la Sorbonae protégeaient. M. Morellet avait prêté dans celte lutte le secours de sa plume ù l'évidence opprimée; mais sans élre irrité , ni surpris des obstacles. La vérité a uq fonds d'ennemis naturels , qui se reproduit d'âge en âge, et qu'elle doit accepter comme une maladie héréditaire , el une condition de son existence. Ceux qui décrièrent alors les défenseurs d'une pratique salutaire . auraient trois siècles plus tôt montré au doigt le fou qui découvrit l'Amérique, et accusé le magicien qui inventa l'impri^ mcrie.

* Lettre datée de Milan , du inoii de mai 1766.

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