UNE MÈRE
Pour Béranger, il n'y avait jamais de promenades inutiles, toujours elles avaient un but : visiter des gens dans la peine, ou les malades, ou ses vieux amis, était pour lui un devoir sacré.
n rencontre un ami fort riche qui l'accoste en lui disant :
« Où courez-vous donc ainsi, Béranger, et si matin? — Il ne sortait que très-rarement dans la matinée.
— Je viens de recevoir une lettre qui me déchire le cœur ; c'est la lettre d'une mère qui vient de vendre ses cheveux pour donner un morceau de pain à ses enfants. »
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Et il commonique la lettre à ramL Lectnre faite :
« Si vous avez besoin de ma bourse, ne tous gênez pas, lui dit l'ami.
— Donnez-moi toujours cent francs , lui réponditil, cette somme, jointe à la petite somme que je consacre à cette famille malheureuse, les aidera en attendant qu'on trouve de l'ouvrage à la femme et un emploi pour le mari, ancien militaire. »
Il allait faire du bien et en faisait faire.
l'homme db lettkss.
Un de mes amis, homme de lettres, est frappé douloureusement dans ses affections, d'abord par la mort qui lui enlève une personne qui lui était chère, ensuite par un procès qui fait perdre deux cent mille francs à son père, toute sa fortune. Mon ami perd la tête, il écrit à Béranger une de ces lettres où rien n'est expliqué de la pensée d'un homme malheureux, mais qui laisse tout supposer, tout craindre. Il y a derrière cette lettre une grande misère, suite d'une grande infortune; mon maître lui répond :
« Mon cher ami,
» Je ne puis disposer pour le moment que de quatre » cents francs ; acceptez cette petite somme. Vous êtes » jeune, vous avez du talent; vous y joindrez le cou- » rage, je n'en doute pas; vous écrirez pour la gloire de » votre pays et vous vivrez pour le bonheur de vos amis. »
Deux mois après, le malheureux J. mourait littéralement de chagrin dans une petite maison à Vaugirard.
l'employé ai
fiéranger n'avait pu que retarder de quelques jours la mort d'un bon et honnête homme.
l'employa.
C*est maintenant le tour d'un employé de chemin de fer. On trouvera dans cette lettre, adressée à M. Emile Péreire, l'histoire et la supplique tout à la fois.
« Mon cher monsieur Emile,
» Tout malade que je suis depuis trois mois, je me » relève à deux heures du matin , parce que je veux » vous mettre le pistolet sur la gorge.
» Un très -honnête homme de trente- deux ans, » ayant femme et quatre enfants , dans un mouvement » de vivacité, a encouru la disgrâce de son chef, qui » s'est repenti sur-le-champ d'avoir renvoyé J. — Le- » dit J. a rempli pendant huit mois les fonctions » d'aide d'équipe, gare Saint-Lazare, chemin de fer de » l'Ouest; je crois qu'il y a deux mois de cela. Ce mal- » heureux J. et sa pauvre famille vont mourir de faim. » Il est propre à remplir et à reprendre plusieurs des » emplois de votre administration.
» Mon cher monsieur Emile, replacez le pauvre » homme dans votre administration ; sauvez la vie à » six individus.
» Malgré la fièvre, je quitte le lit pour vous en sup- » plier. Je vous répète qu'il a passé dans votre admi- » nistration par diverses fonctions, qui attestent qu'il » est bon à quelque chose. J. est grand et fort : je suis » sûr que le chef supérieur qui l'a frappé en a été lui- » même aux regrets. Replacez-le donc, je vous en sup-
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» plie. S'il faut attendre, envoyez-moi au moins une » petite somme que je lui distribuerai» pour lui facili- » ter l'attente. Vous voyez que j'agis avec vous comme » un homme qui vous connaît de longue date.
» Tout cela presse : J. perd la tête; ses enfants meu- » rent de faim, et tout riche que vous voilà, vous ne se- » rez jamais de ceux qui deviennent insensibles à de » pareils cris.
» Je vais me recoucher un peu plus tranquille.
y> BÉRAN6ER.
> 14 an 15 octobre 1856. >
Ces instances empressées d'un malade furent entendues : M, Emile Péreire replaça l'ouvrier et lui envoya deux cents francs.
l'artiste.
La constance au malheur était un des côtés invulnérables de ce grand caractère.
Un jeune peintre, à bout de ressources et d'espérances déçues, s'imagine de s'adresser au chansonnier. Pourquoi pas à Paul Delaroche, à Eugène Delacroix, à Corot, Ingres ou Horace Vemet, tous maîtres et du métier? Je l'ignore; le jeune artiste eut une heureuse inspiration, toutefois; Béranger fit si bien, qu'il lui obtint une commande au ministère des beaux-arts. Le jeune homme enthousiaste de son art, bon, honnête et travailleur, ne vendait pas toujours ses tableaux. S'il les vendait , c'était à des prix qui devaient donner au pauvre enthousiaste une triste idée de son mérite , en