‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 38 sur 117 · LE PARALYTIQUE · texte numérisé non relu

LE PARALYTIQUE

Un autre jour, il reçoit la lettre â*un malheureux entre les malheureux. La lettre vient de Toucy, canton situé à quatre lieues d*Auxerre. Celui qui écrivait avait environ trente ans ; haut à peina de trois pieds, les jambes paralysées, le corps difforme, il souffrait, en outre, d'une rétention. L'afilictiûn était d'autant plus grande, que ce pauvre ^maltraité de la nature a une nature sensible, élevée, intelligente. Il se nomme Voguet, et il vivait péniblement de quelques copies qu'il faisait pour le percepteur. Il lit les Chansons de Béranger, dans lesquelles il puise une grande consolation. Dans sa reconnaissance, il écrit au chansonnier pour l'en remercier, en môme temps qu'il lui dépeint ses afflictions, « sur lesquelles, ajoute-t-il dans sa lettre, vos chansons ont répandu leur parfam et leur baume, :»

Béranger, touché de tant d'élévation, se hâte de* lui répondre. Nous étions alors en avril 1848.

€ Paris, 19 avril 1648.

» Quelle idée, monsieur, vous me donnez de la force » de votre âme par le détail des infirmités qui vous » accablent! Je ne sais si je dms vous plaindre^ vous » qui offrez on si touchant exemple du courage que l'on » peut puiser dans l'amour de ses semblables. C'est » parce que vous aimez que vous vous mettez au-dessus » de plus de souffrances qu'aucun être humain n'en a » peut-être éprouvé. Combien de gens ont à rougir

» devant vous, monsieur, en voyant quel intérêt vous » portez aux grands événements de notre époque, aux » hommes qui peuvent s'y distinguer, aux choses qui » touchent plus ou moins à l'honneur de la France.

» Puisse, monsieur, Testime, Tamitié de nos conci- » toyens vous payer d'un oubli si méritoire de vos maux, » et vous verser le seul baume qui puisse en adoucir les » aiguillons.

» Je vous remercie, monsieur, de me dire que mes » refrains ont eu quelque part aux consolations qui » vous sont arrivées. Je ne me suis jamais plus félicité » d'avoir produit des chants dont ce sera le plus grand » mérite.

» BÉRÀN6ER. »

Il ne s'en tint pas là. Après s'être informé de la position de M. Voguet et de sa famille, il fit obtenir au père un bureau de tabac à Toucy même. Depuis, la famille vit plus à l'aise, et le malheureux Voguet jouit du seul bonheur qui lui soit donné en ce monde : la gloire de correspondre avec mon illustre maître.

l'aveugle.

Une autre fois, un homme, jeune encore mais presque aveugle, se heurte avec lui.

« Pardon, monsieur, je ne vois presque plus, lui dit cet homme.

— C'était à moi de voir pour deux, lui répond Béranger; est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes affligé de cette cécité?

— Plusieurs années, monsieur.

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— Vous n'avez pas de rentes? lui demanda mon maître, qui devina k qui il avait affaire.

— Non, monsieur, je suis ouvrier tailleur en cristaux; jusqu'ici je suis à la charge de mon frère, qui est ouvrier lui-même.

— Espérez-vous recouvrer la vue?

— Jamais, monsieur.

— Voudriez- vous entrer dans un hospice?

— Depuis quatre ans je fais des démarches inutiles pour obtenir mon admission à Bicêlre. M. le curé de Saint-Eustache, même M. le maire de mon arrondissement s'intéressent à moi, mais nous n'arrivons à rien : on me trouve trop jeune pour cette faveur. »

Quelques jours après, sur une simple lettre de Béranger à l'Administration des hospices, le pauvre ouvrier tailleur en cristaux entrait à. Bicôtre, où il est heureux avec une petite pension que lui fait son frère.

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