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L« Téaération poar les maîtres. — L*amtocralie de Béranger. — Émite Dobraox et le faox Bëranger. — Le respect des autres et le respect de soimême. — Les poètes oafriers. — Ma première eotreTiie avec Déranger. — La simplicilé de nu iotérieor.
La vénération pour les maîtres en toutes choses est une vertu que nous n'avons plus ; elle était celle des anciens, elle a été aussi celle du moyen âge. L'amour, Tenthousiasme et la foi emplissaient les écoles. Les maîtres vivaient pour Fart et la pensée, honorant par leur caractère réloquence et la poésie ; les grandes choses et les belles choses. Les vertus, la gloire, les sciences, tenaient écoles ouvertes ; les élèves y accouraient de toutes parts. C'est à ses écoles que la Grèce dut sa renommée dans l'antiquité; la France, au moyen âge, quand
les écoliers de Paris couraient Técole buissonniere avec Abailard, comme les Athéniens avec Socrate, alors qu*il transformait !a philosophie, attachée uniquement aux astres, pour l'humaniser au sein des villes; en un mot, - abandonnant Tétude de la physique, si peu profitable aux hommes à cette époque, pour ne s'occuper que des lois morales. Ce qui n'empêchait pas que Socrate se vantait d'être le disciple d'Archélaûs, célèbre physicien de Milet, de même qu*Archélaûs se disait élève d'Anaxagore. Xénophon, élève de Socrate, nous a laissé quelques traits de la vie de son maître, comme pour venger la mémoire du plus sage des hommes , mis à mort par les hypocrites de son siècle.
Aujourd'hui les jeunes gens, semblables à des oiseaux précoces, viennent au monde avec des ailes : ailes, non pas, mais ailerons, et vont de leur propre vol. L*enfant rejette loin de lui les langes et le bourrelet, dédaigneux du lait de la science aussi bien que de la bouillie des Muses. En un mot, on ne croit plus aux maîtres. La jeunesse ardente, impatiente de se produire, s'imagiae que ces grandes renommées, filles du temps, du travail et de la persévérance, sont un obstacle à son ambition de gloire ou de fortune. Ils rejettent les flambeaux pour s'avancer comme des ahuris sur les chemins si encombrés de la postérité ; renversant les statues sur leur piédestal; brisant les couronnes, insultant aux immortels. Ou fait de petites biographies, où la méchanceté tient lieu d'esprit, pour divertir les cochers et les femmes de chambre. On traîne les grandes renommées, affublées du costume des sots, dans la loge des concierges. On procède par abaissement, sûr qu'on est d'avoir avec soi les niais, suivis du troupeau sans cesse bêlaot de la rica-
nease ignorance. Lo siècle baisse par absence de Ténèration.
Ce qui m*a souvent frappé dans les diiïérentes ap- .prédations que j'ai entendu faire de Béranger, c*est do voir combien on le connaissait peu, combien peu on le devinait. A entendre parler une foule de gens, qui prenaient ses gaietés à la lettre, Béranger était un ivrogne, un débauché, coureur de mauvais lieux. Ici, n'estce pas le préjugé attaché à la chanson, qui poursuit le chansonnier? J'ai été non moins surpris de voir quel être chimérique on mettait à la place de l'original. De là, sans doute, ces histoires, ou plutôt ces contes, dans lesquels on nous le montre courant les barrières et les cabarets, en compagnie de gens, que son cœur n'aurait pas dédaignés sans doute , mais avec qui , en fin de compte, il aurait pu s'étonner de se rencontrer.
Béranger n'a fréquenté ni les barrières, ni les cabarets, ni même les goguettes. Aristocrate à la manière du rossignol, il faut la nuit et le silence à ses accents. 11 choisit ses échos. Il veut être écouté et veut savoir qui récoute.Sa parole, profonde quoique simple, veut des esprits déjà préparés pour recevoir ses leçons et ses oracles. L*ami des Manuel, des Benjamin Constant, des Dupont (de l'Eure), des Lafûtte, des Chateaubriand, se serait trouvé mal à l'aise au milieu de braves gens qui n'ont d'autre prétention que celle de chanter pour chanter. Il a fait partie de l'ancien Caveau, il est vrai, mais il n'y est guère allé que deux ou trois fois, à la sollicitation de V Ermite de la Chaussée (TAntin^ qui voulait lui faire connaître Désaugiers, avec qui il ne tarda pas à se lier, et qu'il avait en grande estime comme chansonnier. Désaugiers alors présidait le Caveau.
L'anecdote suivante va prouver que Déranger n'était nullement connu de nos joyeux goguettiers.
Il y avait une goguette, en ce temps-là, qui affectionnait le chansonnier d'une affection particulière. Un jour Debraux, pris de vin et de jalousie, éclate contre Beranger en propos inconvenants. 11 est rappelé à Tordre par ses amis mêmes. Debraux continue; il est décidé qu'il ne sera pas reçu dorénavant parmi eux, en punition de ses injures. Un soir, il se présente; on lui refuse l'entrée. Il insiste ; on le repousse. Il dit alors qu'il a fait sa paix avec Béranger; on n'en veut rien croire. c(La preuve, dil-il, c'est que je vous l'amènerai lundi prochain. » Une pareille proposition devait enchanter nos chers goguettiers. Ils acceptèrent de recevoir Debraux à celle condition. Le lundi suivant, Debraux se présente avec un de ses amis de la banlieue, qui, enveloppé dans une grande redingote à la propriétaire, coiffé d'un large chapeau, des lunettes vertes sur le nez, est annoncé comme étant Béranger par Emile Debraux. On entoure ce drôle, qui était tout simplement un ancien vétéran. Il boit, chante et se grise. Il est couvert d applaudissements, car il chantait fort bien. Après la séance, un fiacre emporte l'auteur de cette farce et le Béranger de pacotille.
Cela prouve assez combien mon maîlre était peu connu personnellement des goguettes.
Béranger a toujours mis une grande prudence dans le choix de ses relations et de son cercle. « Défiez-vous de la basse littérature, me répélait-il souvent, et des iiltérateurs de profession. »
Cette opinion de Béranger était d'accord avec celle du peuple. Il se plaisait à raconter les paroles d'un co-
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cher, lors de Tenterrement d*ÉmiIe Debraux. « J'étais en retard, disait-il; je prends un cabriolet pour rejoindre le convoi. — Vous allez à Tenterrement de Debraux, me dit le cocher; celui-là a galvaudé sa vie, en traînant dans toutes les sociétés bachiques son ivresse et ses chansons. Ce n'était pas là sa place : il faut savoir respecter son habit — Ce cocher avait un grand bon sens, » ajoutait il.
Voici un trait qui témoigne de son respect pour les autres.
Un ancien pair de France et aussi un peu dramaturge, mais avant tout très-riche, donnait un grand dîner, auquel assistaient mademoiselle Rachel et le chansonnier. Au dessert, Tamphitryon invite mademoiselle Rachel à dire des vers, selon l'antique usage.
Béranger s'y oppose fortement. « Non , mon enfant, dit-il en retenant la grande tragédienne auprès de lui , vous ne jouerez pas la comédie ici. On n*a pas invité la comédienne, mais la personne; vous ne devez avoir du talent qu'au théâtre, non pas à table. ))
Rachel se leva cependant, dit Béranger, et commença le récit d'Athalie. Au bout de dix vers elle se trouble, s'interrompt, perd l'inspiration , et va pleurer dans un coin de l'appartement
Béranger alla la chercher en faisant une scène à son ami , qui ne comprenait pas que les vieilles idées n'étaient plus de mise, et qu'un artiste nous faisait beaucoup d'honneur quand il venait s'asseoir à notre table, fût-elle celle d'un pair du royaume; qu'on invitait dans Rachel la plus haute expression de l'art dramatique et
non une marionnette destinée à divertir à domicile les gens que rien ne divertit plus.
Voici un trait qui prouve encore qu'il a toujours eu grand soin de faire respecter en lui le caractère du poëte.
Il était d'usage, sous la Restauration , d'inviter ou plutôt de servir un chansonnier pour égayer les dîners. Le bon Désaugiers était fort recherché pour ces sortes de suppléments, et s'y prêtait de bonne grâce. Le restaurateur du Rocher de Cancale rencontre un jour Béranger et le supplie de bien vouloir consentir à dîner avec deux ou trois bons amis. Il accepte. Le jour venu, Béranger se présente. Des messieurs fort convenables, du reste, Taccueillent. Au moment de servir le potage, le chansonnier se lève, (c Est-ce que le maître de la maison ne dîne pas avec nous? demande-t-il. — Ilestfort occupé, lui répond quelqu'un. — Alors, je me retire. » Il fallut, pour qu'il restât, que le maître d'hôtel, en habit noir, vînt prendre place à table. On but bien , on mangea beaucoup, mais Béranger ne chanta pas.
Pendant quinze années que je l'ai constamment suivi, j'ai pu me pénétrer de ses idées sur quelques hommes et sur certaines choses. J'ai recueilli une foule de traits et de faits qui feront infiniment mieux connaître l'homme que toutes les biographies critiques, accompagnées de raisonnements vrais ou faux que Ton fait ou qu'on fera sur son talent et sur ses œuvres écrites.
Ce livre est l'œuvre, non d'un disciple enthousiaste, mais d'un cœur reconnaissant; c'est la couronne d'un fils respeclueuîk déposée sur la tombe d'un père aimé et vénéré. Les amis de l'illustre chansonnier me sauront gré, peut-être, de ce petit travail, qui sauvera de l'oubli tant d'actions, faites pour honorer la poésie dans la personne de ce grand poëte; pour mettre au jour, en
un mot, la vie de l'homme qui eut toutes les vertus et/ toutes les indulgences.
Il est bien évident que je n*ai nullement la prétention de tout raconter et de tout dire de sa vie et de ses actions. J'en ignore beaucoup; dix volumes, d'ailleurs, n'y suffiraient pas. Je n'ai pas tout entendu, je n'ai pas tout vu, il ne m'a pas tout dit. Je n'ai qu'un but en écrivant ces Mémoires sur mon maître, c'est de le montrer sous la physionomie qui convient le mieux au peuple, et sous laquelle on a si peu connu cet amour qui l'a fait rester dans nos rangs pour soulager nos maux ; qui l'a fait grand poëte pour honorer le prolétariat ; pauvre pour ne pas humilier la pauvreté chez les pauvres.
Quant à la partie biographique, j'en dirai ce que j'en sais, mais le maître vous en dira plus que moi. Je veux seulement sauver du naufrage et donner en exemple ce que sa modestie n'eût jamais consenti à nous dire et que tous les bons cœurs voudront connaître.
Avant d'entrer en matière, qu'on me permette de raconter tout d'abord l'origine de notre connaissance, qui devait être une amitié, et comment il m'illumina des rayons de sa gloire.
Longtemps avant de connaître Béranger, je savais ses chansons par cœur. Je les chantais tout le jour; elles étaient puissantes, en raison de la variété des sujets, à distraire mes humeurs inquiètes et déjà tourmentées par cette rage des vers dont je n*ai jamais pu guérir. Elles avaient, en plus, un grand pouvoir : celui de charmer les heures monotones et assidues d'un travail manuel, dont j'ai toujours souffert, par cette impatience de l'esprit qui réagissait sur l'être physique.
Je chantais donc Béranger en travaillant, le soir ou dans la journée, selon que la fantaisie me poussait. Je lisais les autres poètes, Hugo, Lamartine, Musset; mais, chose singulière, tout en admirant ces poètes illustres» justement aimés, que j*aime toujours, je n'ai jamais pu retenir dix de leurs vers, et par un renversement inexplicable de la logique humaine, je raffolais de leurs œuvres ; ces poëtes m* apparaissaient comme des^ demidieux couronnés de roses. J'aurais donné mes vingt ans pour être admis une heure eu leur présence, sans songer au bon chansonnier, compagnon de mes jours et de mes veilles. Pourquoi cela? la réponse m'est facile aujourd'hui.
C'était la faute du genre, je l'ai dit déjà; la chanson était la chanson , voilà son tort. Lie chansonnier n'était donc pas un poëtel Gela a été longtemps l'opinion d'hommes qu'on s'imagine être compétents en matière littéraire, parce qu'ils parlent littérature. Je citerai, à mesure que ce récit avancera, les opinions de certains critiques après 1830, qui viendront corroborer mes observations à cet égard.
L'ode, la tragédie, le drame, devaient. l'emporter sur les refrains, la pompe sur le natureL Confondre la portée d'une œuvre avec le genre, la valeur du tableau avec le cadre, est chose commune à la plupart des hommes. Je n'^ai donc pas échappé à la loi commune. Un jour que je m'en accusais à Béranger :
<( Oui , me répondil-il en souriant; on va d'abord à Lamartine , ensuite à Hugo , quelquefois à Delà vigne, qui ne répondent pas toujours ; puis le cercle parcouru, on arrive au chansonnier. »
Livré à mes seules forces, égaré dans mes jugements.
une complète révolution devait s*opérer dans mon esprit aux leçons du bon vieillard.
Les années qui suivirent 4840 virent naître, sous les derniers reflets de la royauté de Juillet, un 'essaim de poètes sortis des derniers rangs de la société. La poésie fit une apparition dans les ateliers, chantant la liberté, le travail, s'armant du fouet de la satire ou de l'olivier de la paix, prêchant la fraternité. Les chefs des écoles socialistes d'alors virent dans ces essaims, bourdonnant d'abord d'un vol mal assuré, une transformation dans les mœurs du prolétariat, un mouvement d'heureux augure, qui poussait le peuple à la conquête de l'égalité spirituelle. Parmi ces voix encourageantes qui nous appelaient au partage des jouissances délicates des belles-lettres, on peut citer M. Pierre Leroux et madame George Sand, qui venaient de fonder la Remie indépendante; puis M. Olinde Rodrigues, un des apôtres fervents du saint-simonisme, qui eut la gloire d'ensevelir son maître, et fut le premier vulgarisateur des poètes ouvriers. M. Olinde Rodrigues fit à cette époque une chose hardie autant qu'originale : il rassembla les morceaux épars de ces poètes inconnus » en fit un recueil qu'il publia à ses frais en 4841 , et l'intitula résolument : Poésies sociales des ouvriers. Ceci est une preuve de plus que les idées sociales ont pris naissance dans ce qu'il y avait alors de plus élevé dans la bourgeoisie : MM. Enfantin , Michel Chevalier, Emile Péreire et en général tous les chefs d'école , voire même leurs disciples. Cet appel au socialisme dut ouvrir de nouvelles voies, faire vibrer de nouvelles lyres dans le peuple. Le livre de M. Olinde Rodrigues fut jeté comme une bombe au milieu de ceux qui niaient le progrès intellectuel au
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sein (les masses, à ceux-là qui voyaient toujours le peuple à travers un voile rouge , un peuple couleur de lie de vin» et parlant une langue, ni française, ni chrétienne, ni humaine.
J'eus rhonneur des plus vives attaques, la gloire aussi des plus douces sympathies dans le peuple et chez les esprits élevés de toutes les classes. Ces sympathies allaient être couronnées d'une solennelle consécration, d'autant plus glorieuse que je n'avais rien fait pour la provoquer. Le malheur de ma vie, c'est d'avoir manqué de calcul en toute chose. J'ai produit et n'ai jamais su me produire. La Providence allait avoir pitié de ma paresse ou de mon insuffisance.
La Reçue indépendante s'était ouverte pour moi. J'y débutai par une pièce de vers intitulée : le Tramil. Cette pièce de vers obtint un véritable succès, dû sans doute à l'importance de la matière. C'était en 1842, quelques jours après la publication de cette pièce , le lendemain de la fête de la Pentecôte, je travaillais et chantais dans un petit logement au fond d'un jardin que j'occupais alors au numéro 5 de la rue Neuve-Coquenard, quand sur les trois heures j'entends frapper à ma porte. Je me lève, j'ouvre, et me trouve en face d'un vieillard qui, la tête nue et la parole émue, demande :
« M. Savinien Lapointe?
— C'est moi , monsieur Déranger, m'écriai-je en recevant le bon vieillard dans mes bras.
— Vous me connaissez donc, mon enfant?
— Non, mais je vous devine.
— Eh bien, je viens vous dire que vous êtes poète.
— Puisque vous le dites, je le crois, » lui répondis-je. Le grand poète avait des larmes dans les yeux, et l'é-
molion voilait sa voix. Il m*a dit depuis que cette entrevue Tavait beaucoup touciié.
Après m'être débarrassé de mon tablier, nous passâmes dans ma petite chambre à coucher. Le bon vieillard y demeura deux heures. Il me parla beaucoup de mes vers, et résuma la conversation ainsi :
« Je ne veux pas trop vous chicaner pour le moment; je craindrais de vous rendre timide. Vous devez conserver votre originalité, votre hardiesse : seulement, il faudra vous attacher à trouver le mot juste. Vous viendrez me voir; je tiendrai à votre disposition un volume de synonymes. Je n'ai travaillé toute ma vie, ajouta-t-il, qu'avec les dictionnaires, que je ne cesse de consulter. Quant au Dictionnaire des rimes, c'est autre chose; cela sert quelquefois.
— J'ai vu Victor Hugo il y a quelques jours ; il m'a conseillé de lire beaucoup les poètes, lui dis-je.
— Je pense différemment, répondit-il; on lit beaucoup les poëtes, quand on cherche sa forme. Vous avez trouvé la vôtre, perfectionnez-la. Lisez l'histoire : les faits sont pères de la poésie et des idées; mettez-vous beaucoup de faits dans la tête, et laissez- là les poëtes. »
Je lui racontai mon entrevue avec l'auteur des Orientales. » Henri Heine était présent, lui dis-je; Hugo s'est écrié en m'ouvrant lui-même sa porte, et m'introduisant dans un riche cabinet de travail : — Entrez , monsieur; entrez, les poëtes sont des rois 1 » Béranger haussa légèrement les épaules.
« Que lui avez- vous répondu? me demanda-t-il.
— Rien. Je me contentai de saluer une seconde fois. J'étais embarrassé.
— A votre place , je lui aurais répondu : Monsieur,
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je viens vous prendre mesure d'une paire de bottes. » L'idée de Béranger était juste : elle cachait un grand sens sous Tironie. Je ne pus m'empêcher de rire de sa réflexion. Il partit. Je ne tardai pas à lui rendre sa visite. Il demeurait alors àPassy, au numéro 21 de la rue Vineuse. Il était onze heures; c'était l'heure à laquelle il déjeunait habituellement.
J'aurais désiré trouver Béranger tout seul ; la présence d'un tiers m'embarrassa beaucoup. Je demeurai un moment troublé sur le seuil de la porte. La bonne m'avait non pas annoncé, mais nommé. Béranger, qui, d'un coup d'œil, devina la raison de mon trouble, se leva de table, vint vivement à moi, me prit la main avec cette bonté qu'il faut avoir connue pour la comprendre, me fit asseoir à coté de lui , me força à partager son déjeuner que j'acceptai sans trop savoir ce que je faisais. Je me remis, en présence de tant de bienveillance, et mon cœur devina soudain, comme par l'effet d'un éclair, que je me trouvais, non en face du plus grand poète de ces temps-ci, non en face du plus intelligent et du meilleqr des hommes, mais en présence d'un père. Après le déjeuner, il me conduisit chez lui. J'avais déjeuné chez mademoiselle Judith Frère, une amie de sa jeunesse, une douce et touchante affection qui comp-tait déjà près de cinquante années de constance. Plus tard, j'aurai occasion de peindre et de faire apprécier cette amie distinguée, qui partageait sa gloire et gouvernait la maison du poète.
Nous montâmes un petit escalier et nous arrivâmes à un carré sur lequel s'ouvraient deux pièces mansardées ; une de ces pièces était tout à la fois le cabinet de travail, le salon et la chambre à coucher du chanson-
nier; l'autre était son cabinet de toilette et sa bibliothèque> dans laquelle étaient rangés un grand nombre de livres sur des planches fixées au mur au moyen de tasseaux.
Un vieux secrétaire en bois de noyer, qui avait appartenu à son père , un lit en fer, étroit et bas , enveloppé de rideaux verts ile percaline; un voltaire au coin de la cheminée et tournant le dos au jour, un fauteuil, quelques chaises, composaient tout Tameublement de cette mansarde à demi lambrissée, et dont la croisée s'ouvrait sur le toit et donnait sur la rue.. Nul objet d'art , si ce n'est le médaillon en bronze de Manuel, grand comme nature, le même qui figure aujourd'hui au tombeau du célèbre député. On devinait tout de suite le dédain de l'homme qui habitait ce modeste logis pour les choses périssables de la terre, et qu'il vivait bien plus en lui qu'avec les biens extérieurs, faits seulement pour charmer l'ennui des cœurs froids, ou peupler l'imagination des têtes arides. On devinait que cet asile était, non l'habitation d'un comédien de la sagesse, mais celle de la sagesse elle-même.
Je n'y trouvai donc ni le luxe seigneurial qui m'éblouit chez Lamartine, ni le luxe artistique de chez Victor Hugo. Je trouvai chez Déranger la simplicité populaire; c'est-à-dire la sobriété d'ameublement jointe à la plus exquise propreté. Je ne fus nullement surpris de cette manière d'être du poète : j'y reconnaissais l'homme de ses œuvres :
Possédons
Pour seuls dons Simple toit, portes closes, Du vin, des chants, des roses,
Et la paix d*un reclus, Rien de plus...
et celle pensée qu'il a exprimée plus tard dans la chanson du Grillon :
Heureux qui recèle en un coin Sa foi, ses amours et sa lyre...
et enfin j Mes chansons^ c'est moi. Avec son livre, je connaissais son caractère; sa physionomie m'apprit le reste. Notre liaison se fit vite. Béranger se prit pour moi d'une affection qui ne s*est jamais démentie , et je ne l'ai jamais si bien appréciée , celte affection , que dans ses heures grondeuses, et il en avait souvent avec moi, comme du reste avec tous ceux qu'il aimait.
Les dettes. — La critique. — Uoe leçon.
Qu'on ne s'étonne pas si Ton ne trouve pas toujours dans ce récit le Béranger tel qu'ont prétendu le montrer les biographes et les critiques. Le Béranger que nous entreprenons de peindre est le Béranger vrai , tel que nous l'avons vu des yeux et du cœur. Aussi aurons-nous plus d'une fois l'occasion de signaler les inexactitudes de fait des biographes et les erreurs d'appréciation des critiques. C'est ainsi que dès à présent, au sujet du caractère du poëte et de sa prétendue complaisance pour ses thuriféraires», nous devrons redresser les alléga-