LE CHAUDRONNIER DE LIEGE
» reille action. Que Dieu vous en récompense; mais » peut-être moi-môme vais-je dès aujourd'hui vous en » donner le prix, en calmant la peine que ma lettre vous » avait causée. Oui, mon cher Dehin, j'ai donné lieu à » erreur de votre part. Sans doute j'ai quitté Passy par » suite de pertes faites depuis quelque temps; mais ce » qui me reste est bien suffisant pour moi et pourquel- » ques autres encore, car j'ai toujours fait la part, dans » ma petite fortune , de plusieurs braves gens moins bieq » partagés que je le suis. Rassurez-vous donc sur ma » position , que je n'ai jamais souhaitée plus brillante , » et en recevant mes témoignages de gratitude , per- » mettez-moi de vous renvoyer le bon de cent francs que » vous m'avez adressé d'une façon si cordiale. Je vous » le renvoie , mais croyez qu'il restera une dette pour » moi , et que je serais heureux de la pouvoir acquitter » un jour.
» Soyez sûr aussi que si , par suite d'événements mal- » heureux, j'avais un jour besoin d'un asile, je tourne- » rais les yeux vers votre paisible chaumière , habitée » par tant de vertus.
» Avec l'expression de mes sentiments les plus dé- » voués, recevez , mon cher Dehin , le serrement de » main d'un sincère ami.
» Tout à vous,
> Paris, le 16 janvier 1851. >
P. S. « J'ai votre portrait sous les yeux, et j'allais » oublier de vous en remercier. Je me plais à le croire » ressemblant, et j'aime à voir l'ouvrier poète se pré- » senter ainsi au public. »
Première éducation. — La tante BouTCt. — Béranger garçon (l'aubor;::e. — Le coup de foudre. — Bérauger apprenti imprimeur. — Le général Blarmont. — L'instinct du poëte. — Le dédain du vieux Pindo.
A dix ans, 1790, Béranger quitte la rue des Boulets pour aller à Péronne *. Le pauvre enfant s'arrête devant une auberge, seul et son petit paquet sous le bras. Il était alors très-blond, comme il Ta toujours été, fluet et d'une timidité qu'il a toujours conservée; la timidité est un des défauts particuliers aux natures sensibles. La maîtresse d'auberge, femme en apparence très-
* Sur la Somme, à cent trente-huit kilomètres de Paris.
92 Là TINTE BOCIFET
dure, à l'air brusque et ouvert à la fois, lui demande d'une voix brève ce qu'il veut : l'enfant se nomme; la maîtresse d'auberge se radoucit.
« Comment, mon garçon, on t*a envoyé ici tout seul, sans m'avertir ! A quoi donc songe ton père? C'est égal, va, continue-t-elle en prenant l'enfant craintif dans ses bras, puisque tu es mon neveu, il y aura du pain pour toi à la maison. »
Cette aubergiste était madame Bouvet, tante de Béranger et sœur de M. Béranger père.
Cette femme, d*un esprit supérieur, a laissé des souvenirs tels dans l'esprit de mon maître, qu'à ses derniers moments il la nommait encore. C'était une femme pieuse sans bigoterie; ennemie de l'ancien régime, que défendait son frère, madame Bouvet avait épousé les idées nouvelles, et fit passer dans l'âme de son neveu, si bien disposé à les recevoir, les sentiments qui l'animaient. Elle lui fit d'abord lire Télémaque^ apprendre et réciter les vers de Racine, pour lesquels cette femme avait une grande admiration, et par quatre fois lui fit copier la tragédie A'Athalie. Il est à présumer que madame Bouvet avait reçu dans son enfance une certaine instruction, pour avoir en elle cette délicatesse de goût que donne seule la culture des lettres. Deux traits suffiront pour peindre la profondeur de jugement de cette femme et son grand cœur : « Chante, écritelle un jour à son neveu, chante, mais n'écris pas. »
Béranger s'est inspiré de cette idée dans les Conseils de Lise :
Chantez, monsieur, n'écrivez pas !
Avait-elle la conscience de ce que serait son neveu
LE GOIP DE KOODRE 05
un jour? craignait-elle pour lui le naufrage où conduisent les lettres, ou redoutait-elle la censure ombrageuse de l'Empire, qui ne pouvait supporter un écrivain indépendant? Il pouvait y avoir de cela dans cette parole, qui serait alors la satire de toute une époque.
Avant de mourir, elle fait elle-même son épitaphe : EUe n*a jamais été mère^ et cependant elle laisse des enfants qui la regrettent. Voilà son cœur. Sa maison était Tasilo des pauvres; elle les logeait, les faisait manger, et voulait que son neveu les servît; le petit Déranger était donc alors garçon d'auberge. C'est à cette époque qu'il fut frappé de la foudre... Le tonnerre grondait; madame Bouvet, que fiéranger appelle maman Bouvet, aspergeait la maison d'eau bénite, selon l'habitude des campagnes en pareille circonstance. L'enfant était sur la porte pour respirer l'air et la pluie, qu'il a toujours aimés et recherchés ; le ciel s'ouvre dans un immense éclair, la foudre éclate et l'enfant est renversé :
Du ciel, ici, sur moi la foudre tombe Et m'apprivoise avec celle des rois.
Il resta plusieurs heures asphpiié. Quand il rouvrit les yeux, il était aveugle. Cela dura neuf jours, après quoi il recouvra la lumière; « mais maman Bouvet, disait-il, a prétendu que le bleu de mes yeux avait un peu pâli dans cette catastrophe. » Bérahger avait alors douze ans. « A quoi donc a servi ton eau bénite? » tel fut le premier mot qu'il dit à sa tante en retrouvant la parole. — Esprit précoce, rempli d'enjouement, de savoir et de naïveté, il était Tadoration du pays.
Il ne tarda pas à entrer dans l'imprimerie de M. Lais-
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ney, qui, pour lui faciliter Tétude de Torthographe, lui conseilla la versification et corrigea ses premiers essais :
J*ai fait ici plus d*un apprentissage, A la paresse, hélas! toujours enclin.
Mais je me crus des droits au nom de sage, Lorsqu*on m'apprit le métier de Franklin.
« Je me faisais une telle idée d'une imprimerie, que j'y entrai comme dans un temple, la tête découverte, disait-il à un ami. Les dieux n'ayant pas toutes les vertus pacifiques et les richesses de langage que je m'imaginais, je dus beaucoup en rabattre; je ne pus m'accommoder ni des coups de pied , ni des calottes. Maman Bouvet me retira. Du reste , je ne savais quejort peu de chose du métier, si ce n*est les bonnets en papier ^ que je faisais à merveille. »
En 96, il descend dans ce Marais où il vient de finir ses jours. Il vint auprès de son père, qui faisait alors des affaires d'argent. M. de Béranger s'était jeté à corps perdu dans le mouvement royaliste; il y mettait sa forlune et son dévouement. Son fils, qui venait de Péronne avec une centaine de francs que la bonne tante Bouvet lui avait donnés, et qu'il ménageait comme un trésor qu'il ne reverrait jamais s'il le dépensait, tomba comme par enchantement au milieu des sacs et des piles d'argent, ce qui ne tarda pas à lui donner une certaine morgue envers ces cent francs, dont il fit aisément bon marché.
M. de Béranger croyait fermement au retour des Bourbons. Il faisait de cette espérance la base de ses opéralions. Le fils faisait un calcul tout opposé ; de là, lutlc
LE GÉNÉRAL MARMOM ttS
entre le père et le fils. Le jeune homme voyait son père courir à la ruine par suite de ses fausses spéculations.
M. de Déranger avait une petite maison rue des Boulets, rendez-vous des royalistes conjurés. Un soir, on vit partir de cette maison et descendre le faubourg une femme et un jeune homme qui lui donnait le bras. Arrivés à la place de la Bastille, ils prirent les boulevards à droite, les suivirent, et ne s'arrêtèrent que dans la rue des Marais-Saint-Martin. La dame entra vivement dans une maison de cette rue, ferma la porte sur elle, et le jeune homme s'éloigna seul.
Cette dame était le général Marmont, déguisé, et qui se cachait, compromis alors dans un complot royaliste. M. de Béranger lui avait donné Thospitalité, et sa confiance était telle en son fils qu'il lui confiait la vio du général, car ce jeune homme qui lui donnait le bras était Béranger lui-même. Le général, plus tard, voulut lui être utile; Béranger refusa constamment.
M. de Béranger fut arrêté et jeté dans la prison du Temple. Il n'en sortit que pour voir sa ruine. Il mourut à cinquante-deux ans. Son fils devint donc pauvre tout à coup.
« J'avais si peu de besoins, dit Béranger, j'étais tellement indifférent aux questions d'argent, que je passai de richesse à pauvreté sans m'en apercevoir, sans en éprouver le moindre souci. J'avais fait l'épreuve de la fortune; je travaillai. Je fis des articles sur la peinture. Je fis plusieurs voyages à Péronne ; j'allais de temps en temps auprès de maman Bouvet. En 1810, j'entrai expéditionnaire à l'Université, par l'entremise d'AmauIt.
il6 l'instinct du poète
» Landon m'employa aux Annales du Mitsée, dont je rédigeai plusieurs volumes. »
Ses articles sur la peinture sont très-goûtés des maîtres en c^t art.
Béranger n'a donc eu pour tout œllége que la pauvre école du cul-de-sac de la Bouteille, et pour instiiulrice nne maîtresse d'auberge. Il est vrai que cette maîtresse (l'auberge était la bonne tante Bouvet. Béranger ne relève donc que de lui-même; c'est donc à sa sagacité , à son travail, qu'il doit d'avoir été l'un des meilleurs écrivains de ce siècle. Il dit lui-môme :
Que demander à qui n'eut point de maître?
Du malheur seul les leçons m*ont formé ; £t ces épis que mon printemps vit naître, Sont ceux d'un champ où rien ne fut semé.
Il avait une grande passion pour la 1 ittératu re grecque. Un jour, quelqu'un de ses amis lui traduit quelques vers d'Homère. Béranger arrête tout à coup le déclamateur et lui dit : « Un moment; vous vous trompez là. Cela ne doit pas être ainsi. » Le récitateur soutient qu'il dit juste, que c'est bien le sens littéral de la pensée. « La pensée, je ne dis pas ; mais la forme, c'est impossible. Un Grec ne s'exprimerait pas ainsi. » Comme on discutait survient M. Cousin , fort helléniste, comme chacun sait. On soumet la question à l'ancien ministre de l'instruction publique. Béranger avait raison ; la traduction était fausse. Voilà quel était son instinct.
Il n'avait aucune notion du latin. Il rejeta loin de lui les vieilles formes classiques, qui consistaient à faire passer toute la mythologie, môme dans l'histoire mo-