‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 64 sur 117 · LAMARTINE DÉCOUVRE DÉRANGER · texte numérisé non relu

LAMARTINE DÉCOUVRE DÉRANGER

se servent les mauvais poètes, à celte fin d'être claire pour le pauvre peuple avec qui elle entend toujours vivre en bonne intelligence. Son dictionnaire sera court, peu varié comme celui du peuple. Il lui suffira de la grandeur dans les idées et de la variété dans les sujets pour se faire écouter... Ah! mon cher maître, je vous demande bien pardon de ces appréciations, je n*en dirais rien si elles n'étaient les vôtres.

Tel est le chansonnier qu'ignorait M. de Lamartine, quand un jour, il était à Genève au moment d'embarquer, une tempête s'élève sur le lac. Les embarcations ne peuvent résister aux flots. Les passagers sont restés au rivage. En attendant le calme, M. de Lamartine entre dans la cabane d'un pêcheur, qui lui offre l'hospitalité. Le poète, dans cette attente désœuvrée, s'ennuie. Que va-t-il faire pour tuer le temps? Il promène ses regards dans la cabane du pécheur et découvre sur une planche un seul petit livre qu'il s'empresse d'ouvrir. Ce livre était intitulé : Chansons de Déranger. Faute de mieux, l'auteur des Méditations feuilleta ce petit volume. Il tomba sur l'élégie qui a pour litre : Le Voya-geury puis sur la chanson : Le bon Vieillard, puis sur celle-ci, puis sur celle-là.

Quand le patron appela les passagers pour regagner les embarcations, M. Alphonse de Lamartine avait les paupières humides. Sa connaissance avec le poëte chansonnier était faite, elle fut datée de la cabane d'un pauvre pêcheur ; histoire touchante que Béranger se plaisait à raconter.

Il est un Dieu.,, — La religion de Béranger. — Opinion de madame de Chateaubriand sur l'enfer. — Sauvone-nous par la charité, — Béranger déiste.

// est un Dieu,.. Les commentaires et les interprétations auxquels a donné lieu cette affirmation de tous les peuples et de tous les siècles ont fait plus de mal aux hommes que tous les fléaux qui résultent de la nature même. La divinité a été tour à tour un dieu sauvage et sanguinaire, selon les climats, labarbarieou l'ignorance des temps. Avec les Indiens, c'est la fatalité; avec les Égyptiens , l'être supérieur est bœuf, moitié homme , moitié bête; sous la figure du sphinx, c'est une énigme, Timage du bien et du mal probablement. Les divinités

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allégoriques bercent rimagination des Orientaux avec des fables, et le père des dieux, qui tonne au-dessus des nuages, fait trembler les peuples de la terre; des milliers de dieux sont répandus dans les bois; les eaux, les prés, les fonlaines, les saules en sont peuplés : on ne peut faire un pas dans les plaines, dans les forêts, îinx bords des ruisseaux, sans risquer de mettre le pied sur le nid de quelque divinité vagabonde, sans craindre de fouler un autel de fleurs, de mousse ou de feuillage. Le dieu du féroce Gaulois boit du sang, il égorge sur des autels de grès , rustiques monuments de la nature, des troupeaux d'hommes et de femmes, dont il se fait un horrible régal.

Le dieu de Moïse, qui n'est que législateur, est le dieu vengeur, le dieu fort, terrible, exterminateur : rien pour le sentiment, tout pour la loi, pour la matière. Législateur brutal, il ne dit rien de Tindulgence divine, et se venge icï-bas par Torgane de ses prophètes.

Les hommes d'État des temps barbares ont fait passer la terreur des puissances infernales et invisibles dans rimagination des peuples indisciplinés pour les enchaîner au joug de la peur. Et les prêtres qui parlaient au nom de ces puissances vengeresses, devinrent les tyrans des barbares, exaltés ou tremblants à la voix des serviteurs de ces dieux étranges, qui laissaient les hommes déshonorer leur divinité. Car ce n'est jamais Dieu qui s'impose aux hommes, ce sont les hommes qui s'imposent des dieux, en leur faisant prendre tour à tour le masque des passions, dès faiblesses et des préjugés de la terre.

Aussi, la nature de Dieu change-t-elle selon les climats, les lumières, le mouvement des esprits, selon les

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lieux et les temps. Quoi qu'on dise de Thumanité et de ses progrès, rbomme ne change pas, sa nature est immuable comme la nature même. Le paganisme a eu ses autels à la miséricorde ; la religion de paix a ensanglanté la terre. Toutes les fois que vous évoquez une puissance mystérieuse, invisible, vous réveillez dans l'imagination troublée des hommes des flèvres terribles qui peuvent produire des fanatismes héroïques, cruels, capables de s'élever au martyre le plus sublime, comme aux forfaits les plus atroces. .

// est un Dieu.., Mais quel est ce Dieu par rapport à nous? que sommes-nous par rapport à lui?

Dans cette nuit profonde et triste, Ce Dieu vient-il guider nos pas 7 Et qu'importe enfin qu'il existe, Si pour lui nous n'existons pas?

Béranger croit en un Dieu qui sert d'appui à la vertu comme à la morale. Sa bonté, toute humaine, se refuse à croire à la dureté d'un père qui jetterait ses enfants coupables, pour une heure qu'ils auront passée sur ce monde, dans un gouffre éternel. Je crois qiiil nous regarde vivre^ dit-il, et que l'intolérance est fille des faux dieux. Partout, dans ses chansons brille un Dieu : On est admis dans son empire pourvu qu*on ait séché des pleurs. Il le prie à sa manière, mais il le prie :

Je me fie.

Mon père , en ta bonté ; De ma philosophie , Pardonne la gaîté.

Que ma saison dernière Soit encore un printemps.

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