‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 82 sur 117 · LE RÉQUISITOIRE · texte numérisé non relu

LE RÉQUISITOIRE

la justice. 11 donna Tordre à tontes les personnes qui entouraient le banc des jurés de s'en éloigner : cet ordre s'exécuta lentement. M. le président renouvela Tordre et ajouta : « Il est désagréable que ce soient des membres du barreau qui s'exposent à recevoir de pareilles leçons. »

M. le président ordonna qu'un gendarme fut placé auprès de MM. les jurés, afin que leur attention ne fût distraite par personne.

Après la prestation du serment des jurés, et M. do Béranger ayant décliné ses nom, prénoms, et sa profession d'ex-employé à la Commission d'instruction publique , le greffier donna lecture de Tarrôt de mise en prévention qui contenait le texte de toutes les chansons incriminées.

M. Marchangy, avocat général, se leva et dit :

«( Messieurs les jurés, la chanson a une sorte de privilège en France. C'est, de tous les genres de poésie, celui dont on excuse le plus volontiers les licences. L'esprit national le protège et la gaieté l'absout. Compagnes de la joie, fugitives comme elle, il semble que ces rimes légères ne soient point propres à nourrir la sombre humeur du malveillant, et depuis Jules César jusqu'au cardinal de Mazarin, les hommes d'État ont peu redouté ceux qui chantaient.

» Telle est la chanson, ou plutôt, messieurs, telle était la chanson chez nos pères , car, depuis les siècles où Ton riait encore en France , cet enfant gâté du Parnasse s'est étrangement émancipé. Profitant de l'indulgence qui lui était acquise, plus d'une fois pendant nos révolutions publiques les perturbateurs le mirent à leur

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école, ils réchauffèrent de leur ardeur, ils en firent Tauxiliaire du libelle et des plus audacieuses diatribes. Dès lors un sarcasme impie remplaça la joie naïve ; une hostilité meurtrière succéda au badinage d'une critique ingénieuse. Des refrains insultants furent lancés avec dérision sur les objets de nos hommages ; bientôt ils stimulèrent tous les excès de l'anarchie, et la muse des chants populaires devint une des furies de nos discordes civiles.

» Lorsque les chansons peuvent s'écarter ainsi de leur véritable genre, auront-elles droit à la faveur que ce genre inspirait? Leur suffira-t-il du titre de chansons pour conquérir impunément le scandale et pour échapper à la répression judiciaire? Si telle était leur dangereuse prérogative, bientôt la prose leur céderait en entier la mission de corrompre, et Ton chanterait ce qu'on n'oserait pas dire.

s^ Vous sentez donc la nécessité de distinguer telles chansons de telles autres qui n'en portent que le nom. Faites une large part dans l'indulgence pour ces couplets espiègles et malins, qu'il y aurait sans doute trop de rigueur à priver d'une certaine liberté de langage. Qu'ils vivent aux dépens des travers, des faiblesses humaines, qu'ils puissent même confondre le bruit de leurs joyeux grelots avec les murmures de l'opposition. Mais si, plus téméraires que ne le fut jamais cette opposition, ils attaquent ce qui est inviolable et sacré; si Dieu, la religion, la légitimité, sont tour à tour le sujet de leurs outrages , sous quels prétextes pourraient-ils être épargnés? Est-ce parce que la chanson se grave aisément dans la mémoire , qu'elle est de facile réminiscence , et que le sel piquant qui l'assaisonne est un

salpêtre électrique prompt a ébranler les esprits? Estce parce qu'elle peut fournir des refrains tout préparés aux orgies de la sédition et aux mouvements insurrectionnels? Est-ce parce que, circulant avec rapidité, elle pénètre en même temps dans les villes et les hameaux, également comprise de toutes les classes? Tandis que la brochure la plus coupable n'exerce que dans un cercle étroit sa mauvaise influence, la chanson, plus contagieuse mille fois, peut infecter jusqu'à Tair qu'on respire. Et d'ailleurs ici se présente une observation dont vous apprécierez le mérite. Qu'une chanson exhalée dans un instant de verve et d'ivresse circule , non par la voie de l'impression, mais parce qu'elle est chantée dans le monde , c'est un bruit passager que le vent emporte et dont bientôt il ne reste plus de vestiges. La justice pourra le dédaigner et ne pas faire contraster la gravité de ses poursuites avec le vague et la légèreté d'un pareil genre de publication. Mais qu'un auteur mette au jour un recueil de poésies qu'il lui plaît d'appeler des chansons ; qu'il donne ce nom à des satires réunies , à des dithyrambes , à des odes pleines d'agression et d'audace, vous ne verrez plus ici que des vers qu'on peut lire sans être obligé de les chanter; et si cet auteur croyait pouvoir égayer sa défense de toutes les idées frivoles et plaisantes que réveille la chanson , vous sentiriez d'abord dans quelle méprise il voudrait vous engager, car apparemment qu'il ne prétendrait pas que ceux qui ont acheté ses chansons sont tenus de les chanter, que ce soit là une condition inséparable de la vente, et que ses souscripteurs soient tous de fidèles observateurs de l'harmonie. Le sentiment qu'aurait eu le porte de sa gaieté ne pourrait donc conjurer les mau-

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vais résultats que produiraient ses vers sur des esprits disposés à prendre les choses sérieusement

» Le sieur de Béranger a-t-il commis un outrage à la morale publique et religieuse? s'ëst-il rendu coupable d'une offense envers la personne du roi? a-t-il provoqué le port public d'un signe de ralliement non autorisé? Telles sont les trois questions que nous allons successivement discuter.

» Il serait trop long et trop pénible de rechercher toutes les pages qui attentent à la morale publique et religieuse : nous ne vous parlerons donc pas de la chanson des deux Sœurs de Charité ^ dans laquelle Tauteur, anéantissant tout principe de morale, soutient qu'une iille de joie ne mérite pas moins le ciel par les excès de la débauche, qu'une sœur de charité par ses bonnes œuvres et son dévouement sublime. Nous ne vous parlerons pas de la chanson intitulée les Chantres de paroisse, où, selon le prévenu, le séminaire, cette école des vertus sacerdotales, cette institution réparatrice des persécutions de l'Église , n'est qu'un hôpital érigé aux enfants trouvés du clergé. Nous ne parlerons pas davantage de plusieurs chansons dirigées contre les missionnaires , chansons tellement virulentes , qu'il ne faut pas s'étonner si, après les avoir lues, ceux qui ne se sentent pas l'esprit d'en faire autant, veulent au moins lancer des pétards aux orateurs d'une religion que la Charte déclare religion de TÉtat. Mais ce que nous ne pouvons taire, ce sont les impiétés accumulées dans la chanson intitulée les Capucins.

» Il faut avoir des ressentiments bien opiniâtres pour attaquer ces humbles serviteurs de l'humanité, aujourd'hui qu'ils sont ensevelis sous les ruines de leurs cloî-

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très déserts. A peine leur souvenir vit-il encore dans quelques chaumières où ils venaient, il y a bien longtemps, parler de Dieu à ceux qui mouraient, et partager le pain qu'ils tenaient de la charité. Pauvres et n'ayant rieli possédé ici-bas , ils ont quitté ce monde sans avoir aucun compte à rendre : pourquoi donc poursuivre leur mémoire au delà de Texil ou du martyre? Au surplus, ce ne sont pas eux qu'il s'agit ici de venger. Que par amour pour la tolérance, Timpiété persécute ces ordres religieux, coupables d'avoir, en ouvrant aux cœurs souffrants des asiles de paix, différé le grand siècle des lumières : elle le peut sans doute; mais qu'elle confonde sous ces atteintes l'autel avec le monastère, et la religion avec les ministres , c'est là ce que la France alarmée ne vous permet pas d'excuser, et c'est ce que fait le prévenu dans la chanson qu'on vous dénonce. »

Ici M. Marchangy donne lecture de cette chanson, et reprend la parole :

« C'est ainsi, messieurs, que l'auteur, par une sacrilège ironie, essaye d'écarter de nos temples ceux qu'un reste de foi y conduit encore ; c'est ainsi qu'il tente surtout d'en éloigner les soldats français dont la ferveur religieuse ne pourrait en effet qu'ajouter aux garanties de leur fidélité. Mais, tandis qu'il voudrait, en glaçant la piété dans leurs cœurs , les rendre plus faciles à séduire, ne voyez-vous pas que ses efforts conspirent encore moins contre la monarchie que contre la valeur et la gloire? car la religion seule peut épurer la valeur en la rendant désintéressée et morale. Quant à la gloire, qui n'est qu'un secret besoin de se survivre, qui peut la comprendre et la;nériter, si ce n'est celui qui espère un autre avenir? Qui croira en Dieu, si ce n'est celui

qui va chercher la mort dans les combats ? et de quel prix la terre, réduite à ses biens impuissants, pourrait-elle payer le dévouement du héros qui s'immole à son pays?

» Mais c'est peu que le sieur de Béranger fasse asseoir sur le seuil de l'église le ridicule et Tinsulte; il va, dans la chanson intitulée le Bon Dieu, apostropher Dieu lui-même. Pour que la majesté divine ne puisse pas rester inviolable derrière ses impénétrables mystères, il va, dans une indigne parodie, lui prêter des formes et un langage ignoblesl Cet Être éternel, que les élans de la prière et les transports de l'admiration et de la reconnaissance avaient seuls osé atteindre, n'est plus, dans les vers du prévenu, qu'une image grotesque et bouffonne, qu'un fétiche impuissant qui vient calomnier son propre ouvrage et se moquer des institutions les plus saintes.

» Il faut lavouer, messieurs, le sieur de Béranger a singulièrement trahi les destinées de la poésie. Cet idiome inspirateur semblait être donné aux mortels pour ennoblir leurs émotions, pour élever leurs âmes vers le beau idéal et la vertu , pour les préserver d'un stupide matérialisme et d'une végétation grossière, en leur présentant sans cesse des pensées d'élite, des images de choix, analogues à leur divine essence! Et ce poète, à qui, pour un si bel emploi, le talent des vers fut prodigué, quel usage a-t-il fait de ce talent dont la société lui demande compte aujourd'hui? Il a déshérité l'imagination de ses illusions, il a ravi au sentiment sa pudeur et ses chastes mystères, il voudrait déposséder l'autorité des respects du peuple, et le peuple des crpyances héréditaires; en un mot, il voudrait tout détruire, même celui qui a tout créé.

» Et dans quel temps vient-il parmi nous se faire le mandataire de l'incrédulité? c'est lorsqu'un instant de repos succédant à nos agitations politiques, nous ouvrons enfin les yeux, comme à la suite d'un long délire, étonnés que nous. sommes de voir quels ravages l'impiété a faits dans les mœurs ! c'eit lorsque les bons citoyens voudraient qu'on profitât de l'espèce de calme où nous voici, pour aviser aux moyens de le rendre durable et réel en restaurant les bases de toute agrégation sociale! c'est lorsque, désabusés des innovations trom-r penses, des systèmes décevants, on revient, après un vaste cercle d'erreurs, à une religion seule capable de sauver les États, car seule elle peut discipliner tant d'esprits rebelles, et ramener dans nos foyers le culte des traditions vénérables; seule elle peut rendre à la jeunesse les grâces de la modestie et les avantages de la docilité; seule elle peut se charger d'une partie des désirs tumultueux dont la terre est obsédée; seule encore elle peut creuser un lit profond et paisible à ces ambitions désordonnées qui mugissent sur la surface de la France, comme des torrents qui menacent de tout envahir; seule enfin, elle peut verser un baume réparateur sur tant de plaies toujours saignantes, et triompher des ressentiments et des partis.

» Voilà pourquoi nos législateurs ont pensé, en discutant la loi répressive des abus de la presse, qu'il ne fallait pas seulement punir la sédition, mais encore l'impiété. La sédition n'a que des accès passagers, mais l'impiété s'étend sur des générations entières; la sédition n'éclate souvent que sur les sommités sociales, tandis que l'impiété ronge les fondements des nations. Ah ! qu'importe que la révolution ne soit plus dans les

actes, si elle est toujours dans les mœurs ! Ils se trompent ceux-là qui ne la voient que dans un violent changement de gouvernement, et quî se croient hors de son tourbillon lorsqu'ils n'entendent parler ni de république, lîi de consulat, ni d'empire. Ce sont là les effets et non pas les causes. La révolution n'est pas seulement dans la substitution d'un usurpateur à un ordre de choses consacré, elle est surtout dans le néant de ces cœurs enflés d'un orgueilleux mépris pour les dogmes de la morale et de la vertu; elle n'est pas seulement dans les entreprises des factions qui détrônent le prince légitime , elle est surtout dans la propagation des doctrines irréligieuses qui voudraient détrôner le Souverain suprême, le maître des siècles et des rois; oui, elle est dans la révolte des esprits contre l'existence d'un Dieu et l'authenticité de son culte; elle est dans la rupture insensée des anneaux de cette chaîne merveilleuse qui , unissant le ciel à la terre , joignait ensemble toutes les puissances morales , depuis la puissance paternelle jusqu'à la puissance divine. Aussi, messieurs, quelque différentes que puissent être leurs opinions politiques , les membres de l'une et de l'autre Chambre se sont-ils réunis pour punir dans la loi du 17 mai tout outrage à la morale jmblique et religieuse : ce sont les expressions de l'article 8 de cette loi. Et vous, juges-citoyens, vous chargés de faire respecter les lois qui sont l'expression publique sanctionnée par le monarque, oii puiseriez-vous le motif d'une indulgence qui ne serait qu'un déplorable exemple d'impunité? Car, enfin, lorsque la loi du 17 mai sévit contre tout outrage à la morale publique et religieuse commis par des écrits ou des paroles , ne verrez-vous pas un outrage de cette espèce

dans les vers où le sieur de Béranger dit que l'église est Vasile des cuistres, et qv£ les rois en sont les piliers ? Et si la morale religieuse n'est autre chose que la morale enseignée par la religion, n'est-ce pas Toutrager, en effet, que de dénaturer, comme le fait le prévenu, l'idée que nous devons avoir de TÉternel, de qui découle toute morale, puisque sans lui il n*y aurait que des intérêts menaçants et rivaux? N'est-ce pas Toutrager que de faire tenil* à Dieu un discours absurde et oii il désavoue le culte qu'on lui rend, où il se dil étranger à ce monde, où il engage à ne pas croire un mot de ce qu'apprennent en son non\ les ministres de la religion , et dans lequel enfin il ne donne aux hommes, pour seule règle de conduite, qu'un précepte de libertinage?

ii> C'est un des stratagèmes les plus familiers aux écrivains de parti , que de chercher à passionner les souvenirs des militaires français, à leur montrer la paix comme un opprobre, et la guerre comme un droit dont ils sont indûment frustrés. Vainement ces braves soldats que la gloire a rendus à la nature ont-ils noblement déposé les armes à la voix du père de la patrie, parc« qu'ils savent que son aveu fait seul une vertu du courage ; vainement ils se félicitent de retrouver, après un long exil où les condamna la victoire, et les champs paternels et les affections domestiques.

» Voilà que dans cet Elysée, où se repose leur valeur, le serpent de la sédition voudrait ramper entre leurs lauriers, les souiller de son fiel impur, les flétrir d'un souffle de vertige et d'erreur. Écoutez les insinuations et les hypocrites doléances que cet esprit de tentation prête à des guerriers fidèles; à l'entendre, ces guerriers ne sont que des êtres humiliés et déchus. Parce que les

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royaumes ne sont plus jetés devant eux comme une proie, il leur fait répandre des larmes imaginaires sur le malheur de la France, qui, au lieu de l'avantage d'être dépeuplée par des triomphes ou ruinée par des revers, subit aujourd'hui une prospérité inespérée sous le joug nouveau de ces Bourbons qui ne nous gouvernent que depuis des siècles. Sensibilité homicide qui gémit de ne plus voir l'Europe dévastée I Dénouement égoïste qui regrette de ne plus voir les champs de bataille transformés en arènes par Tambition et l'intérêt personnel !

» Le sieur de Béranger a tenté dans vingt chansons de pervertir ainsi l'esprit militaire, notamment dans celle qui a pour titre fe Vieux Drapeau. » (Ici M. l'avocat général donne lecture de cette chanson, et continue ainsi :)

« Après avoir entendu de pareils vers, on se demande si c'est bien là le genre de la chanson badine et légère pour laquelle on réclamera votre indulgence. L'auteur appelle cette pièce une chanson, il la met sur l'air : Elle aime à rire, elle aime à boire; mais tout cela ne saurait détruire son caractère hostile et sombre. Qu'on nous dise en quelle circonstance elle pourrait être chantée sans devenir un manifeste et une offense. Serait-ce dans un repas de corps, dans une garnison, dans une marche miUtaire, dans les villes ou dans les campagnes? Elle ne peut être chantée que dans un attroupement de conjurés, et pour servir de signal à Tinsurreclion ; voilà sa vocation, voilà le secret de sa naissance.^ »

1 Ici M. Tavocat général a donné lecture d'une lettre du ministre de la police (M. Mounier), qui dénonce cette chanson comme ayant été répandue et chantée dans les casernes.

M. Marchangy ajouta que cette chanson fut imprimée clandestinement , qu'elle était calculée pour agir sur Tesprit des soldats , et pour seconder des machinations coupables. Celte démonstration lui fournit un moyen oratoire. Il discuta ensuite le chef de prévention relatif aux offenses contre la personne du roi, et termina en ces termes :

« Gertçs, la gaieté française a des droits ; mais si elle devenait tellement exigeante qu'il fallût lui sacrifier l'honnêteté publique, la religion, les lois, le bon ordre et les bonnes mœurs; si elle ne devait vivre désormais qu'aux dépens de la décence, dd la foi, de la fidélité, mieux vaudraient la tristesse et le malheur, car du moins il y aurait là de graves sentiments qui ramèneraient à l'espérance et à la Divinité.

» Oui, la gaieté française a bien des droits; mais, au lieu de la chercher dans la fange de Timpudicité et dans l'aride poussière de l'athéisme, qu'elle butipe, ainsi que l'abeille, sur tant de sujets aimables et gracieux qu'ont effleurés des chansonniers célèbres, dont la gloire innocente est une des belles fleurs de notre Pinde. Eh quoi! ser^-t-elle plus expansive et plus libre, quand, au milieu d'un festin de famille et de bon voisinage, elle aura insulté à la piété d'un convive et blessé ses opinions; quand elle aura appris à l'artisan, au laboureur courbé sous de pénibles travaux , des couplets impies contre une religion qui venait le consoler, et contre un Dieu qui promet d'essuyer les sueurs et les larmes?

» Ah ! si le caractère français a perdu de son enjouement, qu'il ne s'en prenne qu'aux déceptions et aux systèmes dont le sieur de Béranger s'est fait l'interprète; qu'il s'en prenne à l'aigreur des discussions po-

liliques , à l'agitation de tant d'intérêts sans frein et sans but, à cette fièvre continue, au malaise de ceux qui, rebutant la société, la nature et la vie, ne trouvent plus en elles ni repos, ni bonheur, parce qu'en effet il n'en est pas sans illusions, sans croyances, sans harmonie. L'esprit dogmatique a dissipé les illusions ; l'esprit fort a détruit les croyances ; l'esprit de parti a troublé l'harmonie. Est-ce donc un des fauteurs de ces tristes changements qui doit &b plaindre de leurs tristes conséquences? qu'il ne se plaigne pas non plus si la chanson, par suite de sa décadence et de sa honteuse métamorphose , est venue des indulgentes régions qu'elle habitait jusqu'à ces lieux austères qu'elle n'eût dû jamais connaître ; qu'il n'accuse pas d'intolérance et de trop de rigueur des magistrats affligés d'avoir à sévir contre l'abus du talent Non 1 qu'il ne les accuse pas ; car il lui était plus facile de ne pas publier son ouvrage qu'il ne l'était à ces magistrats responsables envers la société de rester sourds à la voix de leur conscience, en ne réprouvant pas ce que réprouvent la religion, la morale et la loi. »

M. Dupin a la parole.

Nous n'avons rien remarqué dans la défense qui valût la peine d'être reproduit; ce sont des argumentations didactiques, souvent niaises. La pensée s'y traîne dans le terre-à-terre le plus déplorable. Il veut détourner la condamnation en invoquant le dédain pour des chansons qui ne sont que des chansons. M. Dupin oublie trop, dans son plaidoyer, qu'il est là en présence d'hommes de talent qui ont la plus grande estime, au fond, pour le

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talent de Taccusé. Quand on relit ces procès à la distance qui nous sépare de leurs dates , on est étonné de voir que toutes les formes de Téloge avaient déjà été épuisées par les adversaires mêmes du poète, pour le couronner aux yeux de Topinion publique. C'est en cela que ces procès, qui font du reste partie de son histoire, sont si curieux à rapporter. Nous en avons, autant que possible, retranché les détails purement judiciaires pour ne donner au lecteur qu'un aperçu des sentiments exprimés des deux côtés dans un langage qu'on n'entend plus guère de nos jours, M. Ûupin à part. Béranger fut condamné à trois mois de prison et à cinq francs d'amende, malgré^ dit-il ironiquement, malgré Véloquence sublime de Dupin qui pour nous parla.

c< Oh! lui disait-on, à ce propos, éloquence sublime!

— Certainement, répondait-il. Dupin s'élève souvent jusqu'au sublime. Oui, il monte au ciel; seulement, je ne sais pas comment il s'arrange, il en redescend tout crotté î »

SaiDte-Pélagie. — La Sylphide. — Le Pigeon messager. — Les chansons, sauvegarde contre la tyrannie. — Appréciation de Béranger par Paul- Louis Courier.

Voilà le gai rossignol en cage. Que va-t-il faire? Il va chanter. Il est enfermé dans la cellule d'un long couloir situé au premier du bâtiment nommé Cour du milieu. Les républicains de 1834, avec lesquels j'étais détenu alors, ont nommé ce couloir le bâtiment de la Montagrie. Un de nos amis habitait la cellule que Béranger avait emplie de sa célébrité il y avait douze ans*

Les sympathies les plus vives accompagnent le chansonnier jusque dans sa prison. L'intérêt public en France sera toujours du côté des persécutés, surtout

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