LETTRE AUX ÉTUDIANTS
» lait bien me donner. Mais en même temps, j'ai été » obligé de lui exposer que n'ayant pu assister au ban- » quel de Saint-Denis, mon arrondissement, il ne m'é- » tait plus possible, sans grave inconvenance, d'assis- » ter à votre banquet.
» Certes, messieurs, de toutes les réunions de ce » genre, la vôtre est celle où je serais mieux placé, » puisque je n'appartiens point à Télectorat. Mais aussi » c'est parce que cette position m'est faite par la loi, » que je dois être d'autant plus touché que des électeurs » m'aient appelé à prendre part à leur manifestation » patriotique.
» Je ne puis donc , messieurs , que vous renouveler » mes remercîments et les vœux que je fais pour que » votre réunion soit un présage heureux d'avenir pour » la France , qui attend des hommes do votre âge les » améliorations que les homfnes du mien ne peuvent » plus que rêver.
» Vous avez eu la bonté de me dire que je n'étais pas » étranger à votre éducation politique ; plus je suis tenté » de le croire, plus vous pouvez juger du bonheur que » j'aurais eu à m'asseoir au milieu de vous , et jugez » ainsi de la sincérité de mes regrets et de mes excuses.
» Recevez-en l'assurance, messieurs, et celle de mon » affection toute cordiale et toute dévouée.
» Votre concitoyen,
Les procès de Béranger. — LMntérèt qu'il excita dans toute la population. Le réquisitoire de M. Marchangy. — La chanson en cour d'assises.
Tous les contemporains se souviennent encore aujourd'hui de rintérêt qu'excitèrent les procès de Béranger. Il nous paraît utile toutefois, pour les générations actuelles, de rappeler cette phase importante de la vie du poëte.
Jamais, de mémoire d'habitué, Taudience d*un tribunal ne présenta une affluence aussi extraordinaire d'amateurs. Quelques délais dans la transmission des ordres nécessaires pour obtenir un renfort de gendarmerie avaient rendu le service extérieur très-pénible ; aussi, dès huit heures du matin, les issues les plus secrètes, ordinairement réservées aux porteurs de billets, étaient obstruées par la foule plus sûrement encore qu'elles n'étaient fermées par les verrous. Un petit nombre d'é-
lus pénétraient avec peine dans la salle qui se remplissait^ successivement de personnes de la plus grande distinction : M. le duc de Broglie, M. le baron de Staël, MM. Gevaudan, Bérard, maître des requêtes, M. Dupont (de l'Eure), député; et plusieurs magistrats, parmi lesquels on remarquait MM. de Vatimesnil , de Broë, Blondel d'Aubers, Gbrod (de l'Ain), Mars, etc., occupaient des places réservées; les dames et les avocats en robe arrivaient successivement dans la grande enceinte du parquet. Pendant ce temps, la foule toujours croissante, forçant toutes les consignes, était arrivée, au milieu d'un désordre inexprimable, jusque dans la galerie vitrée qui servait de vestibule à la salle d'audience.
On se deniandait comment pourraient entrer non-seulement la cour et les jurés, mais le prévenu lui-même. M. de Béranger, pour lequel son assignation n'était pas un passe -port suffisant, fut en effet arrêté pendant trois quarts d'heure de barrière en barrière, et il allait franchir la dernière limite, lorsqu'un gendarme lui disputa opiniâtrement le passage ; enfin, il prit place au banc des avocats, entre M® Dupin aîné, son défenseur, et M* Coche, son avoué. La physionomie du prévenu était calme ; il s'entretenait, en souriant, avec les personnes qui se trouvaient auprès de lui.
Il était impossible de commencer Taudience avant que le corridor vitré et l'escalier qui y conduisait fussent complètement évacués. Déjà quatre ou cinq personnes avaient été tirées de la foule, et étaient entrées en escaladant la fenêtre ^ Les carreaux de vitre volaient en
* De ce nombre étaient MM. Larrieux, président de la cour d'assises, et Cottu, conseiller.
éclats. Faire rétrograder cette multitude était impossible, on préféra lui ouvrir la porte intérieure. Alors deux cents personnes, brisant les vitres, déchirant leurs habits ou les salissant contre des murailles fraîchement blanchies, se portèrent les unes les autres au milieu de la salle qui semblait déjà trop pleine. Les bancs des accusés furent envahis par un grand nombre d'avocats, et cette circonstance nécessita la remise d*une affaire de vol qui devait précéder la cause pohtique. On n'aurait su où placer Taccusé et ses gardes, et les huissiers ne purent, malgré tous leurs efforts, taire entrer dans Taudience un témoin arrivé de Pontoise pour cette affaire.
Jusqu'à ce moment, on avait respecté l'étroite enceinte réservée au public journalier qui préférait ordinairement les grands procès de vol et d'assassinat, mais qui n'avait pas montré moins d'empressement, et faisait queue depuis sept heures. Cependant les peines prises par cette partie des curieux furent inutiles. Les porteurs de billets qui n'avaient pas trouvé place sur les banquettes, refluèrent au fond de l'auditoire, et l'on ne put ouvrir les grilles extérieures.
Les jurés n'arrivèrent à la chambre du conseil qu'en faisant un long circuit, et en passant par l'escalier de la chambre correctionnelle. Vers onze heures, le tirage du jury et les récusations respectives du ministère public et du prévenu étant terminés, la cour fut introduite. Elle était composée de MM. Larrieux, président, Cottu, Baron, Sylvestre de Chanteloup père, et d'Haranguier de Quincerot.
M. le président dit que l'audience serait ouverte lorsqu'il régnerait un ordre parfait et digne de la majesté de