LE 20 MARS
mémoire et feuilleter un dictionnaire pour traduire quelque lettre de Cicéron à Atticus lorsqu'on a Tite- Live en action sous les yeux ? Rudiment et Gradus gisaient sur les pupitres. Que de pensums à distribuer, si les maîtres d'étude n'avaient pas été aussi préoccupés que leurs élèves ! pendant les récréations môme on ne jouait pas, on se formait en groupes pour causer tout bas. Les différents partis politiques avaient leurs représentants dans ce petit monde ; nous comptions des noms royalistes, des noms républicains, et beaucoup de l'Empire : les Mortier, les Lamarque, les Drouet d'Erlon. Ce dernier nom me rappelle l'angoisse que nous éprouvâmes lorsque le bruit se répandit que le général d'Erlon, qui avait deux fils parmi nos camarades, gravement compromis par une tentative d'insurrection militaire dans le Nord, venait d'être arrêté et fusillé. Cette nouvelle heureusement était fausse.
Notre classe avait une fenêtre d'où l'on pouvait apercevoir de loin le sommet de la colonne Vendôme, et mon pupitre était précisément placé devant cette fenêtre. Dans l'après-dînée du 20 mars, nous étions au travail; mais mes yeux se levaient du côté de la fenêtre plus souvent qu'ils ne s'abaissaient sur mes livres. Tout à coup un cri sort de ma bouche et se propage dans toute la classe : le drapeau blanc venait de tomber, les trois couleurs flottaient à sa place. On saute par-dessus les bancs, on renverse les tables, les portes sont ouvertes, on acclame, on s'embrasse, c'est un délire.
Le surlendemain on vint me chercher de la part de mon père ; mais au lieu de nous acheminer vers le Marais, nous nous rendîmes au ministère de l'intérieur.