‹ Mémoires sur CarnotChapitre 149 sur 235 · APPROCHE DU 20 MARS · texte numérisé non relu

APPROCHE DU 20 MARS

Guillaume d'Orange sur les côtes d'Angleterre : réforme de tous les abus, révocation des privilèges accordés aux papistes, fermeture des écoles de jésuites, amnistie, parlement libre, aucune promesse ne coûta à Jacques II. En France, mêmes simagrées : Louis XVIII et, son frère se rendirent à la Chambre des députés, jurant la Charte avec effusion ; on flatta l'armée et la Légion d'honneur, on s'efforça de rassurer les possesseurs de domaines nationaux, on promit toutes les garanties constitutionnelles : liberté de la pensée, de la presse, des cultes, des élections, du commerce, diminution des impôts, que sais-je? Le langage du roi, de ses ministres, delà Chambre, était devenu un hymne à la concorde et à la liberté.

Mais, en attendant, on dressait des listes d'arrestation. Mon père fut prévenu que son nom y figurait.

Le 15 mars il était allé visiter, avec son ancien aide de camp Hansonnet, les plans en relief des places fortes aux Invalides. Ransonnet, qui craignait un acte de violence et qui veillait sur son général avec la sollicitude d'un fils, avait mis des pistolets dans ses poches. Ils rentrèrent pourtant sans accident. Mes deux oncles, le général et le conseiller, attendaient mon père chez lui : ils avaient recueilli dans la journée îles bruits inquiétants sur les projets de la police, et ils le décidèrent, à force d'instances, à se mettre à l'abri jusqu'au dénoûment du drame. Carnot alla demander asile à des personnes qu'il n'avait vues qu'une seule fois, dont il ignorait l'opinion : on ne l'eût pas cherché là. Il n'y trouva pas seulement discrétion et sécurité, mais soins et affection. Ses frères seuls, Ransonnet, et nos deux domestiques, d'un dévouement éprouvé, connurent le lieu de sa retraite.

La précaution n'était pas inutile : notre maison fut

bientôt enveloppée d'espions. Chaque jour, à chaque heure, de prétendus amis venaient avec empressement demander mon père et s'informer s'il était en sûreté; ils poussaient même le souci jusqu'à offrir pour lui leurs bras, leurs services, un refuge impénétrable.

Quoique bien jeune, ces souvenirs me sont présents. Le dimanche vint, jour de sortie des écoliers. Je ne vis point mon père, mais on me montra de loin la fenêtre de sa chambre. C'était dans une maison, rue du Parc- Royal, que l'on apercevait depuis le boulevard par la rue Saint-Gilles. Mon frère et moi, nous avons plus tard habité ensemble cette maison et cet appartement, consacrés par le séjour de notre père.

La nouvelle du débarquement de Napoléon ne s'était pas répandue avec bruit et promptitude : on se racontait à voix basse les incidents peu connus de sa marche. Une attente anxieuse semblait dominer les esprits ; je ne saurais mieux la comparer qu'au sentiment qu'on éprouve lorsqu'on suit du regard un chasseur s'élançant de rocher en rocher sur un sentier bordé de précipices. Àtteindra-t-il le but ? Tombcra-t-il victime de son audace ? Chacun retient son haleine.

Il y avait foule dans les rues, sur les boulevards, foule silencieuse ; des visages sombres, des allures découragées, des yeux animés d'un rayon d'espoir; on se parlait deux à deux, en regardant autour de soi avec défiance; les marchands ambulants semblaient n'avoir plus de voix pour appeler l'acheteur, et les boutiquiers ne s'occupaient guère qu'à observer les passants. Paris offrait ce spectacle qui caractérise la grande ville lorsqu'elle se sent à la veille des catastrophes.

Pour nous autres écoliers, il n'y avait plus d'études possibles. Comment mettre des vers d'Horace dans sa

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