DES ALPES A PARIS
galité entre toutes les classes, les droits après lesquels vos pères ont soupiré, et qui forment aujourd'hui une partie de votre existence. »
Ces promesses suffirent pour frayer à Napoléon le chemin du pouvoir dont il avait tant abusé; c'est la plus éclatante condamnation du gouvernement des Bourbons.
Nous venons d'entendre le langage du 6 mars ; le 7, à Grenoble, Napoléon répète encore vive la liberté! mais le 1 5 déjà les mots : Habitants d& la ville de Lyon ont remplacé dans sa bouche celui de citoyens. A chaque pas vers la capitale, l'Empereur s'efforce de succéder au Premier Consul.
Cependant il décrète de Lyon l'abolition de la noblesse et des titres féodaux, la remise en vigueur des lois de nos assemblées nationales ; il ordonne la réunion des collèges électoraux pour corriger nos constitutions selon V intérêt et la volonté de la nation.
Dans le même moment, à Paris, Louis XVIII faisait aussi parade de son attachement de fraîche date aux principes constitutionnels.
Quel triomphe pour les amis de la liberté que de voir ses adversaires les plus acharnés lui faire appel dans leurs dangers?
Ces hommages forcés à la puissance des idées libérales ne sont pas rares dans la vie de Napoléon. Quand la fortune l'abandonnait, les souvenirs de son passé révolutionnaire lui revenaient en mémoire, et les ardeurs de son jeune âge semblaient se réveiller. Si l'on osait faire une comparaison familière en tel lieu, on songerait au joueur de Regnard qui, lorsque sa bourse est vide, se fait lire les maximes de Sénèque sur le mépris des richesses et retourne à son adorable Angélique.
40* MÉMOIRES SUR CARSOT.
Dans le traîneau qui le ramenait de Moscou, Napoléon disait à son compagnon de fuite, Caulaincourt : « Tout n'est pas perdu ; je convoquerai les gardes nationales : c'est la grande force de la France. »
En 1814, à l'heure où ses lieutenants le trahissaient : « Je prononcerai le mot de liberté, j'écrirai sur mes aigles ceux de patrie et d'indépendance. »
« Si demain je coiffais le bonnet rouge, les rois coalisés seraient tous perdus, » s'écriait-il, à Paris, en 1815.
A Sainte-Hélène encore il parle avec respect de la République qu'il a renversée. Nul autre intérêt ne l'inspirait alors que celui de sa mémoire. Crut-il donc enfin à l'avenir de la liberté, cet homme qui n'avait jamais cru qu'à lui-même?
En 1815, Napoléon sentait le besoin de s'appuyer sur l'opinion républicaine.
De Fontainebleau, le 19 mars, il envoya un messager à Carnot pour l'inviter à venir le voir dès son arrivée aux Tuileries. Le messager, ne trouvant point Carnot à son domicile (nous savons pourquoi), se transporta chez son frère, le conseiller, auprès duquel il s'acquitta de la commission.
Carnot ne se rendit à l'invitation impériale que le lendemain vers midi.
Lorsqu'il entra dans le cabinet de Napoléon, celui-ci marcha à sa rencontre avec empressement, et lui tendit la main en disant : « Je suis bien content de vous voir, monsieur Carnot; j'espère que nous ne serons plus ennemis.