CARNOT ET FOUCHÉ
Ne serait-ce point le cas dont il s'agit? On aurait tort de croire que Fouché trompât ses collègues : aucun d'eux ne se fiait 5 lui . Carnot s'abusait moins que personne sur son compte : il le connaissait d'ancienne date. N'avait-il pas, d'ailleurs, assisté récemment aux séances du Conseil des ministres, où rEmjHîreur s'était plu à le démasquer? Ajoutons même que, lorsqu'il accepta de faire partie de la Commission gouvernementale, l'espoir d'y neutraliser l'influence de cet être malfaisant entra pour beaucoup dans sa résolution. Son premier mouvement avait été un refus. « Le plus grand service que vous puissiez me rendre serait de m'épargner cette ebarge, » dit-il à quelques députés qui venaient lui annoncer sa candidature. — « C'est au pays que nous voulons rendre service, » lui répliqua l'un d'entre eux.
La présidence dévolue à Fouché gêna beaucoup la position de Carnot : Fouché, résolu dès le premier jour à livrer Paris aux Alliés, contrariait sans cesse les mesures de défense, et traitait avec Louis XVIII, en exagérant les services que ses trahisons lui rendaient. Carnot, afin d'enrayer son action, tachait de réduire le rôle politique de la Commission exécutive, pour en faire un Conseil suprême de défense nationale. Aux sorties familières et souvent cyniques de son collègue, à ses mensonges, débités, tantôt d'un ton d'oracle, tantôt d'un air frivole et dédaigneux, Carnot n'opposait qu'une gravité froide, sèche, qui le remettait promptement à sa place.
On peut juger de leurs attitudes respectives, en lisant les Mémoires que l'honorable M. Berlier, secrétaire de la Commission de gouvernement, a légués a sa famille, et qui portent le cachet d'une parfaite sincérité. Nous pouvons en citer quelques pages, leur publi-
cité étant demeurée très-restreinte, par la volonté de l'auteur 1 :
« Une altercation violente ne tarda point à éclater. Ce jour-là, le baron de Vitrollcs avait été aperçu le malin, entrant chez Fouché; et à midi sonné, le président était encore attendu à la Commission. Impatients de ce retard, et choqués surtout de la cause qu'ils lui supposaient, les membres de la Commission font inviter le président à s'y rendre sans délai. Il arrive, et après que le général Grenier lui a ironiquement adressé ces paroles : Nous craignions que vous ne fussiez malade, Carnot ajoute d'un ton plus sérieux : Enfin nous avons appris que c'est pour conférer avec les agent* de Louis XVI II que vous désertez votre poste.
« Ainsi apostrophé, le duc d'Olrante parait plus surpris que déconcerté, et, ne pouvant nier le fait, il cherche à le justifier. Selon lui, les paroles qu'il a échangées avec le baron de Vitrolles avaient spécialement pour objet de procurer au pays, et surtout aux patriotes, des conditions favorables, dans le cas trop probable, et vraisemblablement très-prochain, où il faudrait entrer en arrangement avec les puissances étrangères appuyant leë Bourbons. Eh! de qui teniez-vous une pareille mission? lui riposta vivement Carnot; croyez-vous constituer à vous seul la Commission de gouvernement: Puis, continuant: Êles-vous donc si pressé de livrer la France aux Bourbons, et le leur avez-vous promis.' — Et vous, lui répartit Fouché, éludant toute réponse directe, croyez-vous servir le pays par une velléité de résistance vainc? Je vous déclare que vous n'y entendez
1 Précis de la Vie politique de Tfwophile lierlier, écrit par lui-mômc ni adressé » ses enfants. Dijon, 1X58.