‹ Mémoires sur CarnotChapitre 37 sur 235 · LUTTES INTESTINES · texte numérisé non relu

LUTTES INTESTINES

parti, I» Bépublique eût pu être sauvée, ou du moins elle eût succombé entre des mains honnêtes.

On conçoit que Carnot, voyant s'évanouir toutes les espérances qu'il avait fondées sur Larevellière , ait éprouvé un cruel chagrin; on conçoit même que, dans son récit des événements, il ait montré souvent plus d'irritation contre celui qui avait trompé son attente que contre ceux sur lesquels il n'avait jamais compté. Carnot dit quelque part : « Je juge les hommes sur le bien ou le mal qu'ils font à leur pays. » N'est-ce pas par une application trop rigoureuse de ce procédé qu'il a fermé les yeux sur les bonnes intentions et les vertus réelles de son collègue?

Si les mauvais bruits qui circulaient au sujet de liewbetl ont besoin de confirmation, il en est autrement de et; qu'on a dit sur son amour de l'argent, sur sou esprit de chicane et sur sa morgue souvent grossière : le commerce de cet homme était devenu insupportable a Car no t.

Quant à Barras, il ne pouvait ignorer le peu de considération que son collègue avait pour lui, et il s'en plaignit naïvement à quelqu'un qui n'a pas gardé le secret de ses doléances : « Carnot, » disait-il, « avait l'air de me compter pour rien. Un jour qu'il parlait, je l'interrompis pour faire une observation qui me semblait sérieuse. Quand j'eus fini, Carnot affecta de reprendre sa phrase juste au mot où je l'avais coupée. Je m'emportai et lui adressai des expressions très-vives ; il ne daigna pas même y répondre. »

Ces tiraillements intérieurs, joints au spectacle des désordres administratifs qu'il ne pouvait pas empêcher, puisqu'ils étaient le reflet du désordre des habitudes privées, tout cela inspirait à Carnot une profonde tris-

tcssc. Un jour, au sortir d'une séance pénible, il prit le bras du général Dupont, qui l'avait attendu au passage, et lui dit avec émotion : « Vous voyez que tout n'est pas roses ici. 11 faut bien aimer sa patrie pour tenir à un pareil poste. » Au Comité de salut public, où se heurtaient des passions grandioses, Carnol avait trouvé un théâtre digne de son Ame; mais en présence des vices et de leur saleté, de l'intrigue et de ses misères, i) n'éprouvait que du dégoût, et le désir lui vint de quitter les affaires publiques. Les circonstances, d'ailleurs, n'avaient plus ce caractère d'urgence qui fait qu'un bon citoyen se regarde comme un soldat sur le champ de bataille, obligé par devoir d'y rester jusqu'au bout. Et puis je dois ajouter qu'il était sensible, plus qu'il ne le laissait voir, aux attaques de certains écrivains trompés sur son compte ; on lui a reproché cette .susceptibilité qui était une forme de sa passion j>our l'estime publique ; mais on n'a jamais pu lui reprocher d'user de son pouvoir pour se venger d'aucune injure. .Nous avons vu aussi que rien n'altéra son opinion sur la liberté de la presse.

Garnot aspirait donc au repos et voulait se retirer à la campagne. Il ne faisait mystère à personne de celte disposition ; il la manifestait dans ses entretiens, dans ses lettres et dans les épanchements poétiques dont il s'était fait dès longtemps une habitude. Ses amis recueillirent quelques couplets de lui qui en offraient la peinture, et Beffroy de Reigny les ayant mis en musique, on les chanta un soir dans le salon du directeur, sans l'avoir prévenu. Il s'en montra vivement ému. Quelques jours après, le compositeur fit chanter ces couplets sur le Théâtre de la Cité, d'où ils se répandirent dans le public. On se répétait tout bas le nom de

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