INTÉRIEUR DU D1RKCT0IRE
liberté impossible et ne voil de gouvernement que dans le desjK)lisme le plus absolu. » — « Barras ne s'en fait point accroire, » ajoute-t-il ; «il sait qu'il ne peut marquer qu'en révolutionnant, et il est toujours prèl à révolutionner, n'importe dans quel sens. »
Os deux hommes avaient le goût des moyens violents: « J'ai entendu Barras gémir plus d'une fois de ce qu'on n'avait pas assez tué en vendémiaire; et Hewbell, parfaitement de son avis, proposer, un jour que nous étions dans une grande |>énurie, de lever sur Paris une contribution forcée de soixante millions dans les vingtquatre heures. « Vous voulez donc, » m'écriai-je, « re- « mettre à l'ordre du jour la terreur et la mort?» — « Je a voudrais qu'elles y fussent déjà, répondit Hewbell ; « je n'ai jamais eu qu'un reproche à taire à Robespierre, « c'est d'avoir été trop doux. » Et Barras répéta son mol favori : « Nous n'en serions pas là si l'on avait mieux « châtié les Parisiens en vendémiaire. »
Un tel langage eût dû révolter les paisibles sentiments de Larevellière ; ses idées philosophiques, d'ailleurs, ne l'attiraient ni vers Barras, affichant un profond dédain pour toutes ces balivernes, ni vers Hewbell, esprit si étroit, que la Révolution n'en avait pas effacé les préjugés de sa localité natale : à l'Assemblée constituante, au milieu d une atmosphère de tolérance, on l'avait vu s'opposer avec entêtement à l'admission des Israélites aux droits de citoyens.
Pendant quelque temps, Larevellière sembla marcher avec Le Tourneur et Carnot ; il s'exprimait fort sévèrement sur la conduite de ses deux autres collègues. Mais c'était un homme de faible complexion, que le travail fatiguait; puis, même au Directoire, sa passion pour l'histoire naturelle le détournait beaucoup de la poli-
tique : il aurait plus volontiers et mieux dirigé une académie que les affaires de l'État. II arriva ee fait, si fréquent dans les assemblées, que l'homme le moins apte au gouvernement fut précisément celui que sa position intermédiaire appela à donner la solution de presque toutes les questions, en se portant soit d'un coté soit de l'autre.
Barras et Bewbell parvinrent à circonvenir leur collègue, en alimentant ses défiances chroniques et en agaçant ses préventions contre Carnot. S'il faut en croire l'historien du Directoire constitutionnel , ils employèrent pour cette manœuvre un homme qui avait feint longtemps d'être l'ami de Carnot, et qui exerçait une grande influence sur Larevellière. Ils poussèrent l'artifice jusqu'à flatter celui-ci dans sa fantaisie religieuse. Carnot eut-il moins de précaution? Peut-être. Il avait la parole vive et quelquefois mordante ; je l'ai entendu lui-même s'en accuser dans plus d'une occasion. « J'avais le malheur de ne point admirer les dogmes de la nouvelle secte, et cependant je ne m'en moquais pas non plus, » dit-il. Malgré ce témoignage, son frère Feulins laisse entrevoir, avec une nuance de reproche, que le directeur articula quelques propos railleurs de nature à blesser les susceptibilités de son collègue.
Quoi qu'il en soit, le revirement complet de Larevellière ne date que de l'époque où Le Tourneur quitta le Directoire. On peut supposer que l'intervention conciliante de cet excellent homme suspendit longtemps la rupture.
Plus nous étudions cette situation, moins il nous est possible d'expliquer par des motifs sérieux l'association de Larevellière à des hommes pour lesquels il ne devait éprouver aucune sympathie. S'il avait embrassé l'autre