‹ Mémoires sur GarrickChapitre 137 sur 148 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pendant les intervalles d'un engagement à Fautre, dans diverses compagnies de comédiens ambulans , Charles Mac-Langhlin fît plusieurs voyages à Londres. Son but était de se former en voyant jouer les meilleurs acteurs, et d^acliever de perdre son accent irlandais. Ce fut dans une de ces excursions que , remarquant que son nom était difficile à prononcer pour une bouche anglaise , et semblait écorcher les oreilles, il le changea, par une sorte de contraction, pour celui de Macklin^ sous lequel nous le désignerons désormais. Il était alors logé dans le Strand, chez une marchande de gants. Il n^ était encore que depuis huit jours, quand un de ses compatriotes se présenta dans la boutique et demanda à parler à M. Charles Mac-Langhlin.

« M. Charles , qui ? » demanda la marchande.

« Charles Mac-Langhlin. »

28o MÉMOIRES

(( Macclottiii ! je ne le connais pas. Cest une méprise. Personne de ce nom ne loge ici. n

(( Je vous dis Mac-Laiighlin. Je suis sûr qu'il demeure ici; cVst lui-même qui m'a donné son adresse. )>

Pendant ce dialogue , Macklin avait reconnu la voix de son ami. Il descendit dans la boutique, lui prit la main, et Temmena dans son appartement. Mais dès que celui-ci se fut retiré , son hôtesse y entra , et le pria de chercher un autre logement. Dieu merci , lui dit-elle, sa maison ^avait toujours joui d'une bonne réputation, et elle ne voulait pas y loger un homme à deux noms. Macklin l'assura qu'il n'en avait qu'un seul ; que Macklin, en anglais, était le même nom que Mac-Langhlin en irlandais ; mais ce ne fut qu'après qu'il lui eut fait certifier ce fait par plusieurs amis , qu'elle consentit à le garder chez lui.

Macklin alla joindre , à Stratford-le-Bow, une troupe de comédiens ambulans , avec lesquels il vint donner quelques représentations à la foire de Southwark , où la moisson fut si bonne qu'il gagna, pour sa part, une demi-guinée par jour. Le directeur de Sadlers-Wells (i) Ty vit jouer, et fut si satis-

( i) Théâtre du troisième ordre à Londres. [Note du trad.)

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fait de sa gaieté, de son agilité, que, voulant Tattirer à son spectacle, il lui fit des offres avantageuses, queMacklin n^hésita point à accepter. 11 passa donc au théâtre de Sadlers-Wells, y joua difFérens rôles, et se fit surtout applaudir dans ceux à'^rlequùi.

L^innée suivante, il retourna à Bristol, qui était en quelque sorte son quartier-général , et fit ensuite une excursion dans le pays de Galles , avec une troupe de comédiens qui était sous les ordres d^une directrice connue sous le nom de ladf Hawley. Comme toutes les troupes ambulantes, ils eurent des succès d'un côté et des revers de Fautre ; mais au total , ils n''eurent pas à se plaindre; car, à la fin de la campagne, Macklin avait en poche vingt livres sterling , somme considérable à cette époque.

Un jour qu'ils étaient arrivés fort tarda Llangadoc, dans le comté de Caermarthen, il ne se trouva de lits que pour une partie de la compagnie. D'après le rang qu'il tenait dans la troupe , Macklin avait droit d'en avoir un ; mais il le céda à un de ses camarades qui était indisposé, et se retira dans la chambre où l'on avait déposé le bagage. Là , il lui vint dans l'esprit de jouer im tour de sa façon à la maîtresse de l'auberge. Ouvrant une des malles de la troupe, il y prit le costume d'^-

milie dans le More de Venise , rôle quMl jouait quelquefois; s^en revêtit, fit un petit paquet de linge dans un mouchoir, y passa son bras , pour se donner Tair d^nne voyageuse, sortit de la maison sans qu^on Taperçût, y rentra quelques instans après , conta à Faubergiste , du ton le plus pathétique, rhistoire des malheurs qui lui étaient arrivés , et finit par la supplier , les larmes aux yeux, de lui donner un asile pour la nuit.

La bonne femme ne put se résoudre à renvoyer, à pareille heure, une jeune fille qui paraissait honnête et malheureuse. Elh^ lui dit qu'acné n''avait pas un seul lit vacant mais quVlle s'arrangerait pour lui donner à coucher. Elle lui fit servir à souper, donna des ordres à une servante, et Macklin, à son grand étonnement , fut ensuite conduit dans la chambre même de Taubergiste, où on le laissa en lui disant qu'il pouvait se mettre au lit. Il ne savait trop ce qu'il devait faire ; mais, incertain si on lui abandonnait la propriété exclusive du lit, ou si on ne lui en destinait que la moitié, il prit le parti de se coucher.

Il ne fut pas long-temps dans cette perplexité: Faubergiste, femme déplus de soixante ans, et d'un embonpointre}narquable,ne tarda point à arriver. Elle fit sa toilette de nuit, et

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elle était sur le point de se mettre au lit , quand Macklin partit d''un e'clat de rire si bruyant et si prolongé, que Faubergiste en fut effrayée. Elle crut que sa compagne de lit était folle ; elle appela du secours à grands cris; toute la maison fut sur pied en un instant. Ladf Hawley et quelques-unes de ses héroïnes de théâtre furent du nombre de ceux qui entrèrent dans la chambre , et joignirent de nouveaux éclats de rire à ceux de Macklin , quand elles le reconnurent. Un éclaircissement sVnsuivit ; faubergiste se plaignit très-sérieusement de Fattentat commis contre sa vertu ; mais Fhistoire ne dit pas qui resta en possession du lit pour cette nuit.

A la fin de son engagement avec lady Hawley^ Macklin fit un voyage en Irlande pour aller voir sa mère. C'était en lySi. Tous ceux qui avaient pris le parti du roi Jacques, lors de la révolution, faisaient alors les plus grands efforts pour obtenir la rentrée en possession de leurs biens , qui avaient été confisqués. Les ims réussirent, les autres échouèrent, et Macklin fut du nombre de ces derniers , circonstance qui Fattacha probablement au théâtre pour le reste de sa vie.

Après avoir passé quelque temps à Cloncurry avec ses parens, Macklin se rendit à

Dublin. Il y fit connaissance avec une jenne veuve qui attira son attention. Elle nVtait pas riche , mais elle était pleine de talens. Il crut remarquer en elle des dispositions peu ordinaires pour le théâtre, et ne se trompait pas, car elle devint excellente actrice. Il lui fît Faveu des sentimens qu^elle lui avait inspires, et sVtant assure qu''elle j répondait, il ne tarda pas à Tépouser , avec Tagrément de sa mère et de son beau-père.

Il commença de suite à donner à sa femme des leçons de déclamation. Le maître et Técolière étaient animés de la même ardeur , Fun pour enseigner, Tautre pour apprendre, et les progrès de mistriss Macklin furent rapides , car elle avait reçu de la nature des dons admirables. Elle débuta à Chester par le rôle de la Nourrice dans Romeo et Juliette ^ rôle quW peut trouver déplacé dans une tragédie, mais qui n'en est pas moins tracé d'après nature. Elle obtint le plus grand succès, et ce succès ne se démentit pas lorsqu'elle joua le même rôle à Londres , quelques années après. De Chester ils allèrent à Bristol, puis dans le pays de Galles, et enfin à Portsmouth. Macklin dont la réputation était alors fermement établie , recueillait partout un tribut d'applaudissemens dont sa femme avait aussi sa pari. Ce fut dans cette dernière

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ville quVlle accoucha d^une fille qui était dcstine'e à devenir aussi un des ornemens du théâtre.

Jusqu^à cette époque , Macklin , quoique applaudi dans les provinces, était peu connu à Londres. 11 y avait pourtant plusieurs fois paru sur le théâtre , pendant les divers voyages quMl avait faits dans la capitale; mais il n'y avait jamais rempli que des rôles tout-à-fait subalternes , qui ne lui fournissaient guère Foccasion de faire briller ses talens, et même il ne les acceptait que pour se former à Fécole des bons acteurs, et pour s^habituer à paraître devant un auditoire plus imposant que ceux en présence desquels il était accoutumé à jouer. Ce ne fut qu'yen 1733, tandis qu''il était à Portsmoulh, qu^il reçut du directeur de Drury-lane des propositions pour un engagement à ce spectacle. Il n^hésita point à les accepter. Ce directeur venait d'être abandonné par une partie de ses meilleurs acteurs, qui, ralliés autour de Théophile Cibber (1), avaient ouvert le théâ-

(1) Théophile Cibber était fils du célèbre Colley Cibber, qui a laissé des Mémoires intéressai] s sur sa vie. Il suivit, comme son père, la profession du théâtre; mais il n'eut jamais la même réputation. Ses talens, comme acteur, relevèrent pourtant au-dessus de la médiocrité} mais aucune des pièces qu'il composa n'obtint de succès. Il épousa

tre d'Hay-Market. Il lui fallait de nouvelles recrues; mais il parait que, dans les choix qu'il fit, il ne fut heureux que dans celui de Macklin. Celui-ci dëhula le 3i octobre par le rôle du Capitaine Brazen dans V Officier recruteur y et joua ensuite ceux de Teague dans le Comité ^ et du Colonel içre dans la Femme -de -Chambre intrigante (i). Il recueillit dans ces trois rôles , et dans ceux qu^il joua ensuite, des applaudissemens unanimes, et bientôt il obtint, dans la capitale, la réputation dont il avait joui dans les provinces. Cependant ses talens et ceux de mistriss Clive, excellente actrice dans le bas comique, et qui, quoique peu jolie, était toujours sûre de plaire toutes les fois qu^elle ne voulait pas se lancer dans la haute comédie, furent insuffisans pour attirer la foule à Drury-lane; le di-

la sœur du docteur Arne , célèbre compositeur : elle devint une des meilleures actrices de cette époque. Sa femme ayant fait un faux pas avec un ami de son mari , celui-ci intenta une poursuite judiciaire contre le corrupteur, et demanda cinq mille livres sterling de dommages et intérêts ; mais le jury croyant voir que le mari avait volontairement préparé la glissade de sa femme , ne lui accorda que dix livres. Il périt dans un naufrage en passant d'Angleterre en Irlande. ( Note du traducteur.)

(i) Comédie de Fielding , composée aux dépens du Dissipateur de Destouches , et surtout du Retour imprévu de Regnard. ^Note du traducteur. )

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recteur fiit ruine' , et se vit contraint , en i ^34^ de vendre son entreprise à M. Fleetwood.

Sous les auspices de ce nouveau directeur, les acteurs qui avaient quitté ce spectacle, y revinrent et y rappelèrent le public. M. Fleetwood e'tait propriétaire d\in domaine qui lui rapportait six mille livres sterling de revenu ; il prit Macklin pour sous-directeur, et tant quHl écouta ses conseils , les affaires du théâtre prospérèrent. Malheureusement il était joueur; il ne passait pas un jour sans fréquenter quelque maison de jeu, et y entraînait Macklin, qui sVtait lié intimement avec lui. Le résultat d^une telle conduite nVst pas difficile à imaginer : le directeur se ruina, et Macklin perdit une grande partie des économies qu^il avait faites. Mais nous anticipons sur les événemens.

Le 25 novembre, on donna Brutus, tragédie de M. Duncombe : elle ne put se soutenir que pendant cinq représentations. Ce n'était qu'une traduction du Brutus de Voltaire, qui, non-seulement avait lui-même emprunté sa fable du Brutus de Lee, mais qui avait froidement imité quelques-unes des plus belles scènes de cet auteur.

Le Héros chrétien , par M. Lillo, lui succéda le i3 janvier 1735 , et eut encore moins de succès. Quoique de pareils sujets soient

supportes et même applaudis sur les théâtres de France et d^Espagne , ils ne peuvent flatter un auditoire anglais, et nous croyons que cVst avec raison. LVglise est le seul théâtre qui convienne à des sujets si graves et si solennels , et les membres du clergé sont les seuls acteurs qui doivent y figurer.

Le Galant universel, de M. Fielding, attira la foule le 1 o février suivant ; mais Fespoir du public ne fut pas rempli, et la pièce fut reçue très-indifféremment : les deux représentations qu'elle eut encore (i) ,se donnèrent dans un désert. Nous avons entendu plus d'une fois M. Macklin dire que cet auteur , quoique homme d'esprit, instruit et plein de gaieté, n'était pas en état de composer une bonne comédie (2).

(1) Suivant les auteurs de la Biographie dramatique , cette pièce n'eut qu'une seule représentation. On écouta patiemment les trois premiers actes, et les deux derniers furent joués au milieu des huées et des sifflets.

(2) Il doit paraître étonnant que l'auteur de Tom Jones n'ait obtenu aucun succès dans la comédie ; mais c'est un fait incontestable. Sur vingt-huit pièces qu'il composa , quelques-unes réussirent pourtant dans la nouveauté; mais aucune d'elles n'est restée au théâtre , si l'on en excepte trois qui sont imitées du français , la Femme-de- Chambre intrigante ^ dont nous venons de parler, le Faux Docteur^ qui est une traduction presque littérale du Médecin malgré lui de Molière , et l'Avare , imité du même auteur. ( Notes du traducteur. )

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Mistriss Mackliii fui reçue à celte époque uu même spectacle. Elle y de'buta par le rôle de r Hôtesse dans Henri IV de Shakespeare ^ el fut parfaitement accueillie du public.

Une mauvaise comédie, qui n*'eut aucun succès , et dont Fauteur, M. Fabian , nVst connu par aucun autre ouvrage , occasiona un événement tragique qui forme un incident aussi remarquable que fâcheux dans la vie de M. Macklin. Cette pièce, intitulée Tour pour Tour, devait être représentée pour la seconde fois le lo mai 1735. Macklin, qui y jouait un rôle, cherchait partout une perruque dont il sV'tait servi la veille dans le rôle de Sancho. Il la trouva enfin sur la tête d'un autre acteur, nommé Hallam , qui devait jouer dans la même pièce. Macklin la réclama comme sa propriété ; Hallam prétendit que c'était un effet de magasin , appartenant primo occupanti. Les injures s'ensuivirent , et Macklin , dont le caractère était irascible , saisit une canne qui s'offrit à sa main, et en porta un coup à la tête de M. Hallam. Le bout de la canne lui entra dans l'œil gauche, pénétra dans le cerveau, et le malheureux mourut le lendemain. Une poursuite criminelle fut dirigée contre Macklin comme coupable de meurtre; mais il fut sauvé par la question intentionnelle.

Tous les témoins de cette scène fatale dëpo-sèrent que le coup qu^'il avait porté était TefFet d'un premier mouvement; qu'il n'avait pas regardé où il avait frappé; que la querelle n'ayant duré que quelques instans, il n'avait pas eu le temps de la réflexion ; qu'il n'avait aucune animosité contre le défunt ; enfin qu'il avait manifesté le regret le plus vif et le plils sincère du mouvement de colère auquel il s'était laissé entraîner. D'après tous ces motifs, la déclaration du jury le décharoea d'accusation.

Macklin fut absous par le public , comme il l'avait été par le jury ; car lorsqu'il reparut peu de temps après ce jugement, dans V Avare de Fielding, il fut accueilli par des applaudissemens unanimes.

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