‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 52 sur 57 · CHEVALERIE. — INSTRUCTIONS D'AMOUR · texte numérisé non relu

CHEVALERIE. — INSTRUCTIONS D'AMOUR

Le seigneur Amanieu des Escars, au sertir de table, étant l'hiver auprés d’un bon feu dans sa salle bien jonchée ou tapissée de nattes (en ostat gen paillas ), ayant autour de lui ses écuyers, s’entretenoit aveo eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers valets, se méloit d'aimer. Un de ses damoiseaux, plus amoureux que les autres, s'approche pour lui demander des instructions : sur l'amour, comme au seigneur qui mieux qu'aucun autre s’y 'connoissoit. Quoique vous ne soyez point savant, lui dit-il, vous n’ignorez pas comment amour se forme, et de quoi il repaît ceux qui se donnent à lui. Les com-

ù Mss. d'Urfé, pièce 980, fol. 141, recto, col. 2.

pliments dont le jeune élève assaisonne ses discours, donnent lieu au maître de l’instruire des risques que l'on court à né pas toujours bien placer la louange ; il le félicite cependant sur l’art avec lequel il colore ce qu'il dit, comme un bon peintre qui sait ajouter-à ses ouvrages le mérite du coloris :

Deu gent ” metre color,

Si com li penhidor ‘”

Coloro so que fan,

Deu ‘”* hom colorar tan

Paraulas ab *** parlar, 2: - Cam no’l peusca reptar

CLLLL) «

Ensuite le seigneur entre en matiere. Les lecons qu’il donne roulent principalement sur la nécéssité de bien écouter ce qu'on entend dire , et de-le bien retenir, pour ne pas ressembler à ces gens qui ne sont pas plutôt sortis : d’une maison qu’ils ne se ressouviennent plus des nouvelles qu'on y aura contées, et des bons propos qu'on y aura tenus; de fuir la mauvaise compagnie ; de n'être ni médisant ni railleur, et encore moins trompeur , men—

* Doit joliment. — ** Peintres. — *”* Doit-on. **** Avec. — **** Qu'on ne le puisse reprendre.

teur, ni traître. Il leur recommande, s’ils veulent plaire aux dames et s’en faire aimer, de se montrer francs, généreux et hardis, de parler avec grâce'et politesse ; il ne néglige point de les instruire sur la manière dont ils doivent se vêtir suivant leurs moyens : s'ils ne peuvent pas avoir des robes de born drap, qu'ils redoublent d'attention pour qu’elles soient bien faites à leur taille , et que du moins ils soient bien .coiffés et bien chaussés ; qu’ils se distinguent par la propreté de leur ceinture, de leur bourse et de leur dague. La délicatesse de notre siècle pourroit être blessée d'entendre ce maître donner pour précepte a ses écoliers dans l’art de plaire, de perter des habits percés ou déchirés plutôt que décousus. La raison qu’il en donne justifie un pareil détail: : ceux-ci marquent négligence qui est un vice, les autres ne marquent que la pauvreté qui n’en fut jainais un. Les enseïñgnements qui regardent l'amour sont encore plus amplement exposés.

La fidélité, la: loyauté, Pexactitude à servir tous les goûts et les désirs de votre dame ; le soin de complaire à tous les gens qu’elle aime, afin qu'ils disent du bien de vous, sont les plus sûrs moyens de plaire. La louange plus que toute autre chose fait naitre l'amour :

Lauzor engenr’ amor May c’una sola res.

Il n’est pas douteux qu'on aime ardemment une dame qu’on n’a jamais vue, sur le seul bien qu'on a entendu dire d'elle ; amour naît de méme dans le cœur des dames; ainsi l’on ne peut acquérir trop de vertus pour en faire retentir le bruit jusqu'aux oreilles de celle que l'on aime. Quand elle a été favorablement prévenue, on ne doit point craindre, si enfin on la voit, de lui déclarer l'excès de sa passion. Prend-elle en gré vos services et comsent-elle à vos prières, plus elle fera pour vous, plus vous devez affirmer qu'elle ne vous accorde rien, quelques instances que vous en fassent vos plus intimes amis. Que rien ne transpire jamais, autrement vous vous feriez des ennemis de tous ses parents, et vous perdriez nonseulement ses bonnes grâces, mais celles de toutes les autres dames qui ne détestent rien tant que les indiscrets. Un point plus important encore. Publiez partout, plus haut que jamais, la vertu de votre dame, à mesure qu'elle aura eu plus de complaisance à vous en faire le sacrifice. : | :

- Si vostra dona us fay . Jazer seladamen.

Si màlheureusement vous -preniez quelque jalousie, ét qué la dame, en vous donnant trop de sujets d'en avoir, vous dît encore qu’il n'y a pas l'ombre de vraisemblance à tout ce que vous avez vu de vos propres yeux.: Oui, Madame, lui direz-vous, je crois fermement que c'ést. vous qui avez raison’; il faut que je l'aie révé-et que j'aie perdu l'esprit. C'est -par cette complaisance aveugle à prendre le mensohge pour la pure vérité que vous vous ferez aimer d'elle. Sile sbigneur des Escars, en faveur des dames, déroge dans sa doctrine'au respect inviolable dû à la vérité par la loi capitale de la Chevalerie ,.il: élève la voix pour ‘publier la nécessité d’être -brave et de se distinguer:continuellement à la guerre , sans quoi il n’y a ni honneur ni amour à espérer.

. Ces préceptes sont suivis de quelques autres plus détaillés sur la manière dont l'écuyer doit servir le seigneur à qui il s’est attaché, afin de mériter; outre les bontés de la dame qu'il aimera, celles de son maitre : on y voit que le jeune serviteur, exact à se trouver au coucher et au lever du seigneur, devoit s'en abstenir par discrétion , lorsque ce seigneur vouloit passer la nuit avec sa femme ou son amie, et que dans ces deux cas il falloit attendre

qu’on fût appelé : cependant la complaisance ne devoit pas être poussée trop loin. Il est permis à un serviteur fidèle d'avertir son maitre, de lui faire -des représentations ,. s’il lui voit commettre quelque faute , pourvu que lés remontrances se fassent sans témoins-et dans le plus grand secret. Le maître pouvoit quelquefois donner des préférences à quelqu'un de ses écuyers; les autres ne dévoient pas faire semblant de s'en apercevoir, ni en témoigner aucune jalousie : il distribue ses grâces comme il lui plait, il caresse et embrasse celui-ci, il fait coucher celui-là dans sa chambre, il fait du bien à l’un, il fait à un autre des présents : celui-là même qui n’a point encore de part à ses faveurs doit toujours étre bien aise de voir qu'il sert un maître tendre, généreux et obligeant , l’animer par-là à le servir de mieux en mieux. Les dernières instructions sont réservées pour lé service de guerre. Le maître qui les donne commence par exhorter l'écuyer à avoir un bon cheval. de sept ans, léger et prompt à la course et bien obéissant ‘au frein ; puis d'excellentes armes tant’ offensives que défensives, dont À n'y a aucune pièce qui ne soit ici soigneusement exprimée. (Il y a néanmoins quelque lacune en cet en-

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 459 droit du mss.) L'écuyer avoit à ses ordres un autre écuyer chargé de ses armes et de son équipage : le supérieur devoit veiller continuellement à ce que cet. écuyer subalterne tint toujours les armes en bon état, et qu'il ne laissât jamais manquer dans l'équipage. un seul ardillon , tandis qu’on avoit le temps d’y regarder; et quel besoin y avoit-il de prendre tant de précautions ? C'est qu’au moment où l'on est auprès du feu, et que l'on compte plus sûrement n'avoir autre chose à faire qu'à se donner du bon temps et à se reposer, c’est alors qu'il faut se lever avant le jour, quand on a affaire à un maître qui aime la guerre.

L'ordre de prendre les armes est-il donné ?

dit le seigneur des Escars à l'écuyer, qu'on vous voie le premier à cheval; est-on en place où il faille jouer des mains ? que ceux du dedans et du dehors disent également de vous, celui-là ne s’y est point épargné, il a mérité le prix par-dessus les autres, et l'a emporté sur les plus braves. Quand vous vous serez fait une telle réputation, continue le seigneur qui instruit l'écuyer, je vous donnerai le maitre le plus courtois qu’on puisse trouver; c’est le comte d’Astarac à qui je vous charge d'aller présenter mes respects ; dites-lui que vous ve-

nez de ma part, que je suis toujours dévoué à ses ordres, et que s’il vous agrée, vous voulez vous attacher pour toute la vie à son service: retenez bien tout ce que je vous dis, et comptez qu’en servant bien un tel seigneur vous ne sauriez manquer d'acquérir une haute réputation , et de gagner le cœur de celle que tant aimez , gentil écuyer que vous êtes.

et ot td mt ne ct tien Some Ge Co Son ou So 9 en à

Page 1