‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 54 sur 57 · A62 | MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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mais triste chevalier, venant la tête penchée au petit pas, comme s’il eût été accablé de fatigue, ne salua personne, et, sans proférer - une parole ; prit mon cheval par la bride et me tira à l'écart. La douleur étoit peinte sur son visage, et il ne tarda pas à me faire part du sujet qui la causoit. « Pour Dieu, ayez compassion de moi, seigneur, me dit-il; je viens à vous, comme au chevalier du meilleur conseil que je sache en amour : je viens d'une terre très-loin de celle-ci, uniquement pour savoir. de vous ce que je deviendrai, et pour apprendre ce que je dois faire. J'aime une dame aussi parfaite en bonté qu'en beauté; . mais quoi que je fasse pour luiplaire, je n’y puis parvenir : il faut que je le confesse, je | veux. aimer , mais je ne sais comment m'y prendre : dites-le moi donc, soyez mon maitre, vous qui êtes un si habile homme; quelle conduite faut-il que je tienne pour qu’elle ne me dise pas toujours non à tout ce que je lui demande, et qu'enfin elle daigne m’aimer? » A ces mots , je renvoyai tous mes gens à qui j'ordonnai de faire rentrer tout mon équipage, de renfermer mes faucons et mon vautour et d'en avoir bien soin jusqu’au lendemain matin que j'irois à la chasse ; ensuite étant resté seul

avec mon nouvel hôte, je le pris par la main (par lo gan); je le priai de me donner le temps jusqu'au lendemain pour parler de ses affaires, et faire mes réfléxions sur ce que j'avois à lui dire, et l'ayant prié encore de trouver bon que je susse de lui de quelle naissance il étoit; tout ce que j'appris de sa fa— mille et de ses@sentiments m'intéressa encore mille fois plus à sa personne. Étant entrés ensemble dans ma chambre, toujours seuls, nous-nous mimes à jouer aux échecs, et aux tables, à chanter des chansons et à faire des contes jusqu’au soleil couché qu’on nous vint avertir que le souper. étoit sur table : nous passâmes dans la grande salle où il y avoit déjà plusieurs personnes: le repas fini nous allâmes nous coucher, car le chevalier fatigué avoit grand besoin de repos. Au point du jour nous nous levâmes, nous entendimes la messe, et de-là nous fûmes déjeuner, car Bibeaux, mon connétable, avoit fait servir : lorsque nous eûmes fini de manger, je me levai, et laissant tout le monde dans la salle, je descendis le degré avec le jeune malheureux que je menai dans mon verger, et que je fis asseoir vis-àvis de moi à l'ombre d'un laurier. Alors je commencçai par lui dire que je ue lui parlerois

ni de la richesse ni de l'esprit, comme de moyens propres à réussir en amour , et que je réduisois les qualités essentielles à être gai ou enjoué, poli et entreprenant (jausimen bel ensenhamen ardimen ): mais, continuai-je, avant que je commençasse d'aimer, la premiére chose que je voulus savoir, ce fut l’histoire de tous les amoureux -dlèbres qui firent le plus de conquêtes, qui ressentirent et inspirerent les plus violentes passions ; je l’appris heureusement d’un maître d'amour tres-savant, et je vais vous répéter tout ce que j'ai su de lui: l'on voit ici la liste de ces héros galants; savoir: Pâris qui conquit Hélène, Tristan, Ivain qui est célebre pour avoir le premier introduit l'usage des fourrures ou zibelines aux manteaux, des ceintures aux robes, et des boucles pour attacher les éperons et l'écu, et pour avoir encore inventé la mode des gants; Apollonius de Tyr et le roi Artus ferment la liste. Tous ces noms sont chacun accompagnés du récit des principales aventures de ces héros. Les leçons qui viennent après ce préambule regardent l’attention que l’amoureux doit avoir sur la propreté de ses habits. Linge fin et blanc, robe qui soit d'une juste longueur et de même couleur que le manteau, et qui ait

assez d’ampleur pour ne point laisser la poitrine découverte, contre les règles de la bienséance. De-là le maitre passe au sein qu'il faut avoir de la propreté de sa personne : se laver souvent les cheveux qui doivent être un peu écourtés, car il ne faut pas les avoir trop longs, non plus que les moustaches:et la barbe ; ‘en tout il y a moins d'inconvénient à les porter trop courts que trop longs : mais il y faut un juste milieu. Comme les yeux sont les imerprètes des sentiments d’un amoureux , ét que les mains sont les ministres des services continuels qui expriment l'amour dent il est pénétré, on les doit tenir encore plus proprement que tout le reste de sa personne. Autres instructions sur le choix que le chevalier ameureux doit faire des écuyers qui. le servent : qu’il en ait au moins deux courtois, civils et beaux parleurs, qui donnent par eux bonne opinion du maître dont ils feront les messages: Ces avis sont suivis de ceux qu'il convient de donner pour bien tenir sa maison et en faire les honneurs aux étrangers, pour les bien accueillir, leur tenir compagnie, leur faire trouver toutes leurs commodités, prévenir tous leurs besoins, leur faire bonne chère,

les bien servir à table, sans jamais commen- TOME 1. 30

cer par soi, ce qui seroit une grande incivilité. Queles domestiques ; avant que vous soyez à table , soient instruits de tout ce qu'ils doivent faire, et pourvus de tout,.ce qui est nécessaire, afin qu'ils n'aient point à vous interrompre pour vous rien demander à l'oreille, ce qui auroit l'air d'une économie basse et minutieuse : que toutes les provisions dès le matin soient distribuées aux chevaliers etaux écuyers, et que rien ne manque de ce qu’on pourra souhäiter, si vous êtes jaloux de conserver la réputation d'un brave amoureux qui ne fait jamais rien que bien.

Lorsque vous irez dans quelque cour, que rien ne vous coûte pour briller par votre magnificence. Ayez-y un hôtel ouvert à tous venants; que l’on n’y voie aucun huissier qui à coups de masses en écarte les écuyers, les pages, les pauvres et les jongleurs; mais que tout y soit à l'abandon. wardez-vous bien d'être le premier à quitter la cour; sortez-en toujours le dernier , et payez fidèlement et largement ce que vous avez pris à crédit. Si cependant l'argent vous manquoit et que vous aimiez le jeu, jouez le grand jeu (à joc major, je crois les échécs et les tables), qui est un noble jeu, et non pas à ces jeux de hasard

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 467 qui ne conviennent qu'à des gens avares et intéressés. |

Quiconque tient les dés et les jette, se. dégrade. Jouez donc le grand jeu, et quelque | perte que vous fassiez, ne vous fàchez jamais, ne changez pas continuellement de place comme un homme agité, ne tordez point vos mains comme un furieux. Quoi que vous entendiez dire, ne laissez voir aucune altération

‘sur votre visage, car à l'instant vous seriez dégrade de la galanterie.

Apprenez encore un autre point : si vous voulez être heureux en amour. ayez un borr cheval prompt à la course, adroit et souple au combat, et qu'il soit toujours près de vous, aussi bien que votre lance, votre écu et votre haubert à l'épreuve. Que le cheval soit de tout point bien équipé, bien sellé, bien bridé et garni d’un beau poitrail. Que la housse, la selle , l’écu et la lance avec sa banderôle soient coloriées ou armoriées uniformément. Ayez outre cela un bon, cheval de bât ou roussin (rossi bastier ) pour porter votre double haubert, la lance et l’écu : plus ces armes paroitront élevées, plus elles auront de grâce et de noblesse. Que vos écuyers se tiennent toujours près de vous, afin qu'à la premiere effense, à

la première attaque, vous ayez toujours sous la main tout ce qu’il vous faudra, et que vous ne soyez pas obligé de chercher vos armes l'une après l'autre : car, il faut que vous le sachiez, une dame ne prendra janrais pour son amant un lâche ou un avare qui se cache quand il faut marcher à l'ennemi, ou paroître avec éclat dans une cour. Elle veut que son amant se couvre sans cesse de nouvelle gloire: c'est alors que, bien loin: de-rougir de la passion qu'il lui témoigne, elle en fait trophée et s'empresse d'y répondre.

Que la longueur de mes leçons ne vous impatiente point, mon ami, poursuit toujours le seigneur Arnaud de Marsan ; aimez sur toutes

choses la Chevalerie, qu’elle soït pour vous le

souverain bien et préférez-la à tout autre plaisir. Que l'en vous trouve toujours prét au combat, si l'on cherche à vous surprendre; quelques cris et quelques bruits que vous entendiez, que rien ne vous effraie: soyez le premier à frapper, le dernier à vous retirer; ainsi vous remplirez le véritable devoir d'un amoureux. Si vous êtes en tournoi, voulezvous m'en croire, que votre heaume et votre haubert soient également forts et doubles :

ayez bonnes chausses d'acier à vos jambes et

bonne épée à la ceinture. Ouvrez à votre cheval, par des coups redoublés, la route qu’il doit tenir, et que son poitrail soit garni de beaux grelots ou sonnettes bien rangées, car ces sonnettes réveillent merveilleusement le courage de celui qui le monte, et répandent devant lui la terreur. Enfin, je le répète, montrez-vous toujours le premier à la charge, et le dernier à la retraite : c'est le devoir de quiconque suit la bannière d'amour :

Al encaussar premier, Et al fugir dernier, Car tot aiso cove,

À drut c’amor manté.

Ne vous laissez rien enlever { de vos armes et de vos équipages) quand vous ferez votre pointe (dans les rangs ennemis), ne revenez pas sans vous être mesuré avec quelqu'un d’entre eux : soit un, soit deux, repoussez-les

avec intrépidité : si votre lance vous manque,

n'oubliez pas votre épée, et qu'aussitôt vous l'ayez à la main : frappez des coup si forts et si rudes que le bruit en aille jusqu’à Dieu, et que le paradis et l'enfer en retentissent éga-

lement. Voilà comme je frappai, et comment

je conquis grand nombre et de bonnes dames:

si vous en doutez je vous dirai qui elles sont. (Liste de ces dames qui sont nommées ici au nombre de dix). Celle-ci l’avoit serré dans ses bras en le baisant en dépit de sa rivale; cellelà lui avoit donné, de compte fait, deux cents baisers. Il dit de l’une qu'il l'a aimée quatre fois plus qu'aucune de celles qu'il avoit jamais aiméés ; il dit d’une autre qu'il aime actuellement, qu'il n'a pas un mois à vivre s’il n'en obtient pas un baiser ; il souhaite à l’une d’entre elles que Dieu lui accorde une bonne place en paradis. S'il paroît indiscreti après tous ces détails, il fait entendre que ces dames vouloient bien qu'il publiât leurs faveurs et qu'il en auroit encore bien d'autres à nommer; mais il n’a garde de découvrir celles qui n'ont point voulu être connues, et qui lui ont en secret accordé leur cœur. Biau chevalier, noble, courtois et preux, dit Arnaud à son -écolier, pour conclusion, retenez bien tout ce que je viens de vous dire.

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