EXTRAIT D'UN ANCIEN POÈME FRANCOIS COMPOSÉ-EN
Au printemps de l’année 1338, Édouard IIT, roi d'Angleterre ‘, tenoit cour pléniere , assis au milieu de tous ses barons ; il avoit l’air distrait et rêveur; sa tête étoit penchée sur sa . poitrine; mais les pensées qui occupoient son esprit, n’étoient que des pensées d'amour *
Dans le même temps ou environ, Robert d'Artois *, banni de France et fonc à Londres, prendre le divertissement dé la
* Les curieux qui désireront lire l'original de ce poëme, le:trouveront à la suite des notes tisse à cet extrait. TOME Il. !
chasse. Son émouchet, qu'il tenoit sur le poing, aperçoit dans les airs un héron; aussitôt il s'élance, saisit sa proie, et l'apporte à son maître. |
Robert rougit d'abord d'une si vile capture; puis ayant réfléchi un moment, il se propose de la faire servir à ses projets de vengeance. Il détache le héron des serres de son oiseau ; il le donne aux officiers de la bouche, pour le faire plumer et rôtir; l'ayant mis ensuite entre deux plats d'argent, il le porte en grande pompe au palais, suivi de deux joueurs de vielle, d'un joueur de guitare et de deux nobles damoiselles qui joignoient les accents de leur voix à la symphonie. Entrant avec ce cortége dans la salle : « Ouvrez les rangs, dit- » il, et laissez passer les braves chevaliers que » l'amour rassemble iei. » Il s'adresse aux chevaliers mêmes, et ajoute : « Je viens vous in- » viter à faire sur ce héron des vœux dignes » de votre vaillance. C’est le plus vil, comme » vous savez, et le plus craintif des animaux, » puisqu'il a peur de son ombre. Aussi est-ce » au plus lâche des hommes que je veux » d’abord l’offrir. » Alors le comte se tourne vers Édouard , et lui présente le héron comme le prix de son indifférence pour une couronne
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. à qu’il abandonne lâchement au pouvoir de son rival, Piqué de ce reproche, le prince frémit de rage : il proteste que l’année ne se passera point sans que Philippe * le voie sur les terres de France, le fer et le feu à la main, venger l'affront qu'on lui faisoit, dussent les François lui opposer une armée dixfois plus nombreuse que la sienne. |
Robert dissimule sa joie, sourit malignement, et:s'applaudit en lui-même de ce pre mier succes. Se plaignant-ensuite d'avoir été si indignement traité par Philippe, après tant de services qu’il lui a rendus, il promet d'entrer à main-armée sur les terres de France, et de s'y faire justice des injures et des torts qu'il a essuyés. | …
Il reprend ses deux plats d'argent, suivi de ses ménétriers. Ces musiciens accompagnoient du son de leurs instruments la voix des deux damoiselles qui chantoient une chanson commençant ainsi : Je vois a la verdure, car amour me l’apprend. Il'traverse la salle, et s'adresse au comte de Salisbery ‘, qui aimoit éperdument la fille du comte d'Erby, et étoit assis auprés d'elle. Il l’invite, comme le plus brave ‘et le plus amoureux de l'assemblée, à donner l'exemple aux autres , en prononcant son vœu
CS MÉMOIRES sur le héron. « De tout mon cœur, répond » Salisbery. Si la vierge Marie se trouvoit ici » en personne; si elle consentoit à se dé- » pouiller de sa divinité pour disputer le prix » de la beauté à celle que j'aime, je ne saurois » à laquelle donner la préférence, et je crain- » drois de les prendre l’une pour l’autre. Hé! » où pourrois-je trouver le motif le plus fort » pour m'élever au comble de la valeur, si ce » n’est dans les yeux de la belle dont je ferai » toujours gloire de porter les fers ? Impatient » d'obtenir le don de merci qu'elle me refuse » impitoyablement, je lui demande aujour- » d'hui pour unique grâce, qu'elle me prête » un doigt de sa belle main , et qu'elle daigne » l'appliquer sur mon œil droit, de manière » qu’il soit entièrement fermé. » | La damoiselle, au lieu d’un doigt, luien accorde deux, et lui ferme si bien l'œil, qu’il ne peut en faire aucun usage. Aussitôt te chevalier jure de ne point l'ouvrir jusqu’à ce qu'il soit entré sur les terres de France , et que, pour ‘venger les droits d'Édouard, il ait combattu l'armée de Philippe en bataille rangée. En effet, pendant tout le temps que dura la guerre , le comte ne se permit pas de voir de cet œil. Toute l’armée, témoin de ses exploits,
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 5 le fut aussi de sa fidélité à remplir son enga-. gement. |
Le comte d'Artois, sans différer, appelle la fille du généreux d'Erby, et l'invite à concourir au vœu fait sur le héron pour la défense des droits du roi Dopeere La roble damoiselle promet aussitôt de n'écouter aucun seigneur , quel qu'il puisse être , jusqu'à ce que le vœu de son amant soit accompli. « Alors, -» dit-elle, s’il est encore vivant, je lui fais
don pour toujours et sans réserve de toute » ma personne. » À ce mot, le cœur de l'amoureux chevalier , transporté de joie, se sent animé d'un nouveau courage.
Impatient de satisfaire sa vengeance, Robert reprend son héron, et le présente à Gautier de Mauny. Ce brave chevalier, pour remplir les devoirs de l'honneur, et se montrer digne des héros qui lui donnoient de si beaux exemples, « promet à la sainte Vierge de réduire » en cendres une ville renfermée dans des » marais, défendue par de bonnes tours, dont » Goddemars du Fay $ étoit depuis long-temps » le gardien. Elle sera renversée et la garnison » égorgée. Je prétends bien en revenir sain et » sauf, sans la moindre blessure, et ramener » de même les vaillants guerriers qui y serorit
entrés avec moi Du reste, je me jette entre les bras de Dieu; de lui seul peut venir le succes de mes efforts pour remplir ma promesse, » |
Robert appelle ensuite le comte d’Erby ?,
et le. prie de proférer son vœu comme les autres. Celui-ci prenant la parole : « Si le roi » d'Angleterre , dit-il, nous mène sur lesterres
de France au-delà des mers, nous y verrons
te terrible Louis, comte de Flandre ®,
puisque c'est ainsi que le nomment les gens de Philippe de Valois, usurpateur du titre .
. de. roi de France, en dépit des droits de
notre monarque : nous le:verrons ce formi-
dable comte de Flandre ; car je fais vœu de le chercher partout, et de le joindre d'assez x. prés pour lui proposer une joute; si je ne
puis l'y forcer, je me vengerai du moins en brûlant sous ses'yeux le pays où il osera se
‘montrer. »
Ce nouveau serment enchante is il se
promet de voir enfin un terme à ses malheurs, et d'obtenir la délivrance de sa famille. Aussitôt il relève les deux bassins d'argent, et les porte
devant le comte de Suffort (peut-être Suf-
folk ) °, pour l'inviter à faire tel vœu Lu "il lui plaira .
Suffort jure à son tour que si le roi d'Angleterre le mène sur les terres de France, il poursuivra partout le roi de Bohème ‘”, fils de l'empereur ; et que s’il peut le rencontrer corps à corps, il le combattra la lanee au poing ou l'épée à la main; qu'il lui fera éprouver la force de son bras, le renyersera par terre, ou lui prendra son cheval, soit de gré, soit de force. Alors Jean de Beaumont pousse un grand soupir. Cet qutrage fait à un prince son parent, qui avoit conquis tant d'Étafs, le transporte de colère, « I] a beau me haïr, s'écrie-t-il, je sens x que je l'aime encore, et je ne l'abandon- » nerai jamais tant qu ni aura besoin de mon » service, Suflort, si vous ne renoncez à vos » gxtravagants projets, je m'engage à vous » faire prisonnier : qui, je vous enfermerai. » dans les. prisons du roi de Bohéme, d'où nulle puissance ne-vous retirera. La réso- » lution en est prise; je n’y changerai rien. » Suffort craignit qu'an ne s'échauffât. « Atten-
» dons, dit-il , que la guerre ouyrant les che- » mins de l'honneur, nous permette de donner - » un libre essor à notre courage : chacun » pourra faire alors ce que lui inspirera l'a- » mour de la gloire et des dames. Les appro- » ches seront fières entre les combattants,
» mais le grand point est de savoir quel en » sera le succés. » .
Le comte d'Artois fait sedoubler les sons éclatants de ses ménétriers, et les damoiselles se mettent à danser pour exciter encore l’ardeur des héros.
Reprenant alors le héron enfermé entre les | bassins, Robert appelle l'intrépide aventurier Fauquemont ‘’, et l'invite à jurer sur cet oiseau de se couvrir d’une gloire nouvelle dans la querelle des deux rois. « Hé! à quoi m’en- » gagerois-]e ; répondit-il “à Je ne possède » rien au monde. Tout ce que je puis faire » pour vous marquer mon attachement, pour » me montrer fidele à mon honneur, c'est » de promettre, et je le jure, que si le roi » anglois passe la mer pour entrer en France » par le Cambrésis, on me verra toujours le » premier à la tête de son avant-garde, affron- » tant l'ennemi, portant le ravage , l'incendie, » le meurtre, sans épargner ni femmes en- » ceintes, ni enfants, ni vieïllards, ni églises, » ni autels. » A ces fières menaces, chacun lui donne à l'envi les applaudissements que méritoit tant de zèle pour l'horreur de son maitre.
Aussitôt les deux bassins sont relevés, et les damoiselles chantent à pleine voix cette chan-
son : Loyäux amours nous mènent, qui nous vont eñcanter, elc.
Tous les regards se tournèrent sur l'oncle du noble comte de Hainaut; c'étoit Jean de Beaumont ‘*, célébre par ses conquêtes. Ro— bert le somme de faire aussi son vœu sur le héron. Fatigué peut-être de tant de pro messes , Jean averti gravement l'assemblée de l’inutilité de ces tumultueuses fanfaronnades. H les exhorte à réserver leur audace pour .le temps de l’action. « Rien ne coûte, dit-il, en » présence de ces belles dames à qui nous .
» nous empressons de plaire. Je veux croire » qu'il y aura parmi vous des Olivier et des » Roland, qui terrasseront les Aquilan et les » ns Mais souvenez-vous que ces hé— » ros furent vaintus à leur tour par d’autres » guerriers. Le beau spectacle de voir des » chevaliers bien armés et bien montés, faire »' parade de leur bravoure, tant Co n’a- » perçoivent l'ennemi que de loin ! attendons » qu’il se montré de plus près. Combien de » nos fanfarons alors aimeroient mieux voir » ces vastes caveaux, qu'ils trouveroient en- » core trop petits pour se cacher ! Encore une » fois, tant de fanfaronnades ne servent à rien. » Et ne croyez pas qu’en parlant ainsi je cher-