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che à me dispenser du vœu qu’on demande.
Je m'explique : si le roi d'Angleterre pénètre dans le Hainaut, traverse le Brabant et le Cambrésis, et met le pied sur les terres de France, on me verra, comme maréchal
de son armée , fidélement attaché à son parti, et je ferai la plus forte guerre contre
Philippe. Je m'expose sans doute à perdre ma terré at le peu de bien que je pos-
sède. N'importe, je me soumets aux événe-
ments; mais je yous préviens que si Philippe ; de plein gré, et par un heureux re— tour sur lui-même, vouloit révoquer mon bannissement , et me rappeler en France, je me détacherois alors du roi d'Angleterre.
Et qu'auroit-on en ce cas à me reprocher ?
Si le roi de France au contraire persiste à
m'exiler de son pays, j'assisterai le roi d'Angleterre de toutes mes forces; je comman-
» derai toujours son armée ou son avant-
garde, » Le monarque répondit à ce dis-
cours par les plus affectueux témoignages de reconnoissance.
Robert, ses deux bassins d'argent à la main,
s'avance encore, accompagné de sesmenétriers et des deux pucelles qui s'en alloient chantant. Enfin il s'approche de la reine, s'age-
nouille devant elle, et lui dit qu’il ne reste plus qu’à faire le partage du héron, qu’il n'attend que le moment où elle voudra bien déclarer ce que son cœur lui dictera.
. « Vassal, répondit-elle, enchaînée par les liens sacrés du mariage, je ne saurois prendre aucun engagement sans l'autorité et le commandement exprès de mon seigneur qui peut le confirmer ou l’annuler à son gré.
Qu'à cela ne tienne, dit Edouard; faites tél vœu qu'il vous plaira, je le ratifie d'avance ; je l'accomplirai autant qu’il me sera possible, et Dieu vous soit en aide. »
Alors la reine ajouta d’une voix ferme : « Je suis. enceinte ; je n’en puis douter ; j'ai senti remuer mon enfant. Je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m’ayez conduite pardelà les mers, pour accomplir incessamment votre vœu. Si l'enfant vouloit naître avant le terme que je me prescris, je me plongerois plutôt dans le flanc ce couteau dont jesuis armée : je perdrois ainsi d’un seul coup mon ame et mon fruit. » Saisi d'horreur à
ces paroles, Edouard défendit de continuer
12 MÉMOIRES les vœux. Le héron fut découpé et la reine en mangea.
Le roi ayant fait ses dispositions , embarqua la reine avec tous ses chevaliers, et la conduisit jusqu'à Anvers. Elle y mit au monde un bel enfant mâle, qui reçut au baptême le nom de Lion d’ Anvers. Son vœu étoit accompli, toute l’armée angloise s'ébranle et se met en marche.
Chi fine leus Veus du Hairon.
Observations sur le sujet de ce poëme.
Le FVœu du Héron paroît, au premier coupd'œil, une de ces fictions poétiques qui peuvent tout au plus donner quelque idée vague des mœurs du temps. Mais examiné de plus prés, il porte des caracteres frappants de vérité, qui sont prouvés par le témoignage même de l’histoire. On en jugera par quelques observatiôns. :
1°. Froissart vivoit en ce temps-là, et avoit des liaisons particulières avec les principaux acteurs de la scène. Deux faits qu’il rapporte confirment une partie essentielle du récit de
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 13 notre poëte. En la première semaine, dit-il (tom. 1, chap. 37), que le roi de France fut défié, messire Gautier de Mauny, sitôt comme il peut sentir que le roi de France devoit ou pouvoit étre défié, print et cueillit environ quarante lances de bons compaignons, si chevaucha parmi Brabant, que de jour que de nuit, tant qu'il vint en Haynaut, et se bouta dedans le bois de Blaton, et encores ne savoiton qu’il devoit faire : mais il dit à aucuns de ses plus privés, qu’il avoit promis en Angleterre, devant les dames et seigneurs , qu'il seroit le premier qui entreroit en France, et qu'il y prendroit chätel ou forte ville, et y Jferoit aucunes apertises d'armes, et étoit en son entente de chevaucher jusqu’à Mortaigne, et de surprendre la ville qui est du royaume de France. L'historien raconte ensuite l'expedition de Mauny qui mit le feu à Mortaigne, et s'empara du château de Thin ou Thui, appartenant à l’évêque de Cambrai.
2°. Au chapitre 29 , Froissart parle des ambassadeurs envoyés par le roi d'Angleterre à Vaienciennes, pour faire ratifier Le alliances que le comte de Hainaut lui avoit ménagées dans l'empire. Ils y parurent avec la plus yrandé magnificence, accompagnés d’un grand
nombre de chevaliers. Et st avoit entre eux plusieurs jeunes bacheliers qui avoient chacun un œil couvert de drap, afin qu'ils n'en pussent voir ; et disoit-on que ceux-la avoient voué -entre dames de leur pays, que jamais ne verroient que d’un œil jusqu'a ce qu’ils auroierit fait aucunes prouesses de leurs corps au royaume de. France; lesquels n'en vouloient rien conghoître (rien déclarer) à ceux qui leur en demandoient. Si en avoit chacun grant merveille.
Le vœu bizarre et téméraire de ces jeunes bacheliers fit sans doute du bruit en France, . Où le vieux roi de Bohême se trouvoit alors. Ne peut-on pas conjecturer avec raison que le désir de surpasser l'audace des Anglois engagea ce prince, privé de la vue, à se précipiter dans les périls à la bataille de Crécy ? Il y fut tué en combattant. Telle étoit la manie des entreprises extraordinaires , ou plutôt insensées, par lesquelles on aspiroit souvent à la gloire.
3°. Rien ne paroît moins ccaDibé dans notre poëme que le vœu de la reine d’Angleterre. Sa promesse de se tuer avec son enfant, si elle ne prend part à l'expédition du roi, est d’une atrocité qui révolte la nature et la rai-
son. Mais les mœurs antiques étoient atroces, et inspiroient des idées ou des sentiments qui aujourd'hui nous feroient frémir d’horreur.
Parmi beaucoup d'exemples qu'on pourroit citer, en voici deux qui paroissent SE A à dissiper tous les doutes.
La pieuse reine Marguerite, fine de saint Louis, étant sur le point d'accoucher à Damiette , apprit que le roi venoit de tomber entre les mains des Sarrasins. Elle en fut si effrayée, selon Joinville, que toutes les fois qu'elle dormoit dans son lit, il lui sembloit que s4 chambre étoit pleine d'ennemis, et s'écrioit, au secours, au secours. Un chevalier de quatre-vingts ans, qui ne la quittoit point, lui disoit alors : Madame, n'ayez pas peur, je suës ici. Avant d’accoucher , elle fit sortir tout le monde, excepté ce chevalier. Elle s'agenouilla devant lui, et lui requit un don. Il le promit avec serment. Je vous demande, dit-elle , par la foi que vous m'avez donnee, que si les Sarrasins s'emparent de cette ville, vous me coupiez la téte avant qu'ils me prennent. Le chevalier répondit : Soyez sûre que je le ferai volontiers ; car c'étoit deja bien mon rntention de vous tuer avant qu’ils vous prissent.
Le siècle suivant nous fournit encore un
exemple de ces mœurs féroces, qui étoient communes aux femmes comme aux guerriers.
Marguerite de Flandre, veuve de Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne , fut recherchée en 1369 par le roi d'Angleterre, pour son fils Edmond. L'aïeule de cette princesse, fille de Philippe-le-Long et mère de Charles V, s'opposa sans ménagément à une alliance qu'elle abhorroit, et s'emporta jusqu'à dire au roi lui-même qu'elle s’arracheroit les mamelles dont elle l'avoit allaité, plutôt que de souffrir que sa petite-fille épousät un rot d'Angleterre. Ainsi les mœurs du temps concourent avec les faits historiques , pour donner au Vœu du Héron un degré de probabilité qui approche de la certitude. Le poëte a travaillé sans doute sur un fond vrai, et la broderie qu'il peut y avoir mise n'en altère que foiblement la vérité.