‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiquesChapitre 38 sur 44 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

dont on donne ici la description, 1l y a ume trentaine d'oiseaux à. la tête desquels est le maitre fauconnier (peut-être grand maître de Îa faucannerie), un gentil chevalier qui s’entretient avec lui des oiseaux, et ordonne ceux que l'on fera voler ensemble aux grues et autres. La Chasse commence sans chiens, hormis trois ‘ou quatre qu’an tenoit, et le moindre étoit écarté derrière à un trait d’arc. Le roi et lui lâchent chaeun le leur pour voir à qui feroit le mieux. Beaux exploits qu'ils firent tous les deux : le roi descendit de cheval , et fit donner à son faucon le cœur de l'oiseau qu’il avoit volé.

Autre vol fait aux faucons sur un étang, d’où l’on fit lever les oiseagx au bruit de quatre tambours : hérons et grues prises par d'autres faucons que l’on fit voler, et où ceux du roi ont toujours l’avantage sur ceux, du maître fauconnier : trois levriers sont postés à l'écart au vol des grues, et les courent quand elles ont été portées à terre par des faucons. Autre vol qu'il fit faire par des gerfaux, par des outardes, par l’autour (ostour) de son autourcier (ostrucier). Enfin le maître fauconnier avertit le roi qu'il est près de midi, et temps d’aller dîner : mais le repas fait dans un village fut léger, comme c’est l’usage quand le roi chasse : on se réserve pour le grand souper (grand couvert) du soir :saprès souper les seigneurs qui sont avec lui, tandis qu’on sert les autres tables, l’entretiennent de ce qu'on a fait, sans compter des mensonges qu’on laisse aux chasseurs ; car il ne se passe rien au vol, dont tous les yeux ne soient spectateurs.

Conclusion pour la préférence , tant des oiseaux sur. les chiens, que des viandes de la fauconnerie sur celles de la vénerie : le déduit des oiseaux n’est pas réservé aux

ducs, rois et princes seulement, les gens du moyen état peuvent se le procurer aussi bien que celui des chiens, et avoir de meilleurs faucons que les plus grands seigaeurs. Récit que fait l'avocat des oiseaux d’une Chasse de val à laquelle il passa buit jours, avee une douzaine de personnes d'état moyen, non princes ni barons, mais chevaliers, chanoines, bourgeois et écuyers, ayant entre eux tous une vingtaine d'oiseaux. On volait jusqu’à midi, on dinait, puis on se remettoit à voler jusqu’au soir, qu’on soupoit et que l’on conversoit plus librement que: parmi ces seigneurs, avee qui on n'ose rien dire qu'ils n’aient parlé les premiers; encore tremble-t-on de laisser échapper quelques propos qui leur déplaisent. Avantages de cette vie sur celle des chasseurs. Réponse à ce qui a été dit des oiseaux, qui ne sont pas faits comme les chiens pour les petites gens; ce leur est un mérite de plus d’être si nobles et si délicats, qu'ils ne peuvent souffrir d’être touchés par de si rudes mains que celles des vilains, tels que bouviers, vignerons ou charretiers, à qui l'avocat reproche de lui avoir fait rôtir son oiseau entre Paris et Palaiseau. L'avocat finit par montrer les qualités que doit avoir un bon épervier, qui ne veut être gouverné par gens d'âge trop jeunes ni trop vieux, mais par un” bomme de vingt à quarante ans, qui soit monté sur un cheval (roussin) gros, bien trottant, bon et fin, et même deux pour mieux faire ; et qui ait aveo lui quatre chiennes d'Espagne bien quêétantes et bien retrouvantes; savoir, deux pour le matin et deux pour le soir. Énumération des oiseaux bons à manger, que les compagnies bien composées de chevaliers et d’écuyers, de dames et de damoiselles prennent ensemble avec leurs éperviers, et bons pâtés qu’on en fait pour la table. Voyez-en la des- : +

cription singulière * et la comparaison de ee manger avec la venaison grossière du cerf. Autre privilége de la fauconnerie, celui d’en communiquer le plaisir aux dames ; les reines, princesses, duchesses, comtesses et autres femmes qui sont dames ou damoiselles, peuvent, avec le gré de leurs maris, porter l’épervier par honneur, sans donner lieu à la médisance, et prendre part à tous les divertissements de la volerie, au lieu qu’à la Chasse elles n’y peuvent honnêtement aller au plus que bien accompagnées de leur suite dans les routes larges et bien alignées des bois , marchant l’amble sur leurs palefrois, pour voir passer les chiens, et se trouver aux accours pour voir courir les levriers : rien n’est perdu pour'elles au vol des oiseaux. Reine, duchesse, damoiselle, che-

* Si puis dire que grant profit Peult bien venir de tel déduit, Car on peult bien faire un tel pasté Qu'onques meilleur ne fut tasté; Et pour ce ne me vieul pas taire, Qu’au jeune ne Papreigne à faire.

Trois perdriaux gras et refais, Au meilleu du pasté me mès; Mais gardes bien que tu ne failles À moi prendre six grosses cailles, De quoi ne les apoieras, Et puis après tu me prendras Une douzaine d’alouettes, .

Qu'environ les cailles me mectes, Et puis prendras de ces mechés, Et de ces petis oyselés.

Selon ce que tu en auras, Le pasté m’en belleteras.. !:

Or te fault faire pourvéanche

valeresse, elle peut décemment voir tout ce que font les éperviers, émérillons, hoberaux .et autres oiseaux de proie détaillés ici. Sur quoi l’avocat des‘oiseaux conclut contre celui des chiens aux dépens et à Yamende à la justice. a.

Réplique de l'avacat des chiens pour justifier ce qu'il a dit de leur musique, comparée à celle de la chapelle du roi, et répondre à la réfutation qu’en avoit faite son adverse partie; il y parle du chant harmonieux'que font à Parisles roues des moulins du Temple , et del’harmonie des marteaux sur l’enclume découverte par Pythagore, Réponse à ce que le même avocat des oiseaux avoit hasardé de dire sur ce que le déduit des chiens étoit com: mun aux vilains, qui étoient exclus de celüi des oiseaux; et autres réfutations des diverses allégations faites contre le déduit des chiens, nammément la fable d’Actéon, appliquée à la dépense énorme et ruineuse que cause la

: D'un poy de lart sans point de ranche, Que tu tailleras comme dez, S'en sera le pasté poudrez :

Se tu le veux de bonne guise, . De verjus la grape y soit mise, ‘+ : D'un bien poy de sel soit poudré, 7: Sien sera plus savouré.

. Se tu veux que du pasté taste, . ‘!. Fay mectre des œfs @n la paste, Les crutes un poi rudement, Faites de flour de pur froument, Et se veux faire comme saige, ! Ny mects espices ni fourmaige.

Où four bien à point chaut le met, M 4 Et quunt sera bien à point euit, *: … ct, 1, An'est si bon manger, ce cuit.

Chasse des chicns. Instructions données pour bien pouveraer les chiens dont les meutes sont de quarante oe cinquante, de manière à ne les point fatiguer, et récrimination contre les défauts des oiseaux , entre autres l’assujettissement à les porter, tandis que les chiens suivent sans donner aucun soin, et qu'avec ses troïs levriers où peut continuellement en voyage prendre le plaisir de ka Chasse , et qui plus est, la Chasse des viseaux ne se peut faire sans le secours des chiens :-à l'égard des pâtés pour la table, l'avocat des chiens dit qu'il n’est pas p4dissier, mais que les pâtés de vénaisons sont plus solides et plus profitables que ceux de hérons, tanettes, alouettes, étce., et taxe l'avocat des viseaux qui prêche pour les viandes délicates , d’être malade en le renvoyant à la médecine, qui le mettra à l’eau de poulet. Nouvel dvantage de la Chasse, d’ÿ joindre le plaisif de l’ouie à celui de l# vue, qui est lé seul qu’on ait au vol, et qui est ehcore moïns parfait qu’on ne l’a à la vénerie; car il n’est rien de plus délicieux que celui qu’on trouve dans Îles connoissances qui se tirent des fumées , du froyuer, des portées, du pied, du viandis, pour savoir quelle est la bête, où elle va, et si elle est de refus ou non, grasse ‘ou maigre, ou lasse de fuir devant les chiens, sans compter celui qu’on a aux accours, lorsqu'en voit courir les levriers. L'avocat des chiens répond enfin à ce qui a été dit du plaisir de fa fauconnerié , que l’on partage avec les dames, que suivant la Bible ceux qui s’adonnent (entendent) aux oiseaux vont en enfer, au lieu que l’église approuve la Chasse, puisque » par un décret en droit, on donne une portion (satisfaction ) aux curés du produit de la Chasse, et que quelques rois en font payer la dîme aux curés. Qu’Isaac envoya son fils Esaü

à la Chasse, que les rois de France ne l’auroient pas aimé comme ils ont fait aussi bien que plusieurs saints canonisés, et renvoie à ce que dit la légende de l’invention des corps de saint Denis et de ses compagnons, en ajoutant que, sans les chasseurs, les bêtes dévoreroient les hommes tous vivants, et détruiroient tous les fruits de la campagne. La récapitulation des moyens ci-dessus est terminée par la conclusion que demande l’avocat des chiens, à ce que ke déduit des chiens soit par excellence nommé simplement déduit, et la protestation de tous dépens et intérêts, comme il avoit déjà conclu ci-devant,

L'avocat de déduit des oiseaux demandant encore 4 parler, et en ayant ok@enu la permission de Raison, attaque la logique et la dialectique de son adverse partig, au sujet du chant des ebiens , des roues qui sont à Paris au moulin du Temple, et des marteaux de Pythagore, et fait la distinction du son avee le chant. Il réfute pa+ reillement picd à pied les articles du précédent plaidoyer; faisant des reproches de lâcheté aux chasseurs d'attaquer les cerfs dans le temps que leur graisse et la pesanteur de leur bois les rend plus aisés à foreer : il dit qu’il ne faut qu’un leurre et un gant pour porter son oiseau en voyage, et qu'on trouve partout quelque poule pour le paître; mais qu’il faut un bien autre attirail pour les meutes de chiens. A l'égard de la nécessité d’avoir des chiens avec l’épervier, il prétend qu’on peut s’en passer en faisant mener aux champs par trois valets trois bons chevaux bien ensellés, qui traîneront une corde de cent toises , et qu'ils feront lever tant d'oiseaux que les éperviers en voudront prendre. Il soutient que, par le «ri du héron dans les nues, et par le bruit des sonnettes de l'épervier, l'oreille n’est pas môins réjouie que la vue au

vol des oiseaux. 11 démontre la mauvaise foi de l’adverse partie à citer la Bible pour prouver que ceux qui aiment les oiseaux vont en enfer. et cite la distinction que fait Albert des cas où les ecclésiastiques même peuvent chasser et voler sans péché, comme le cas où les revenus. des monastères consistent au produit de la Chasse. Il ne disconvient pas que le plaisir de la Chasse, justifié par les dîimes qu’en retirent quelques églises, et par l'ardeur avec laquelle les rois de France s’y sont livrés, ne soit légitime et innocent; mais il prétend que celui de la fauconnerie est plus délicieux, en ce que les dames en toute honnêteté y prennent plus de part qu’à celui de la vénerie, etc.,et conclusion comme @&-devant à tous dépens et intérêts.

.. Raison dit que le roi ayant suffisamment entendu le fait des parties, veut prendre les avis, appointer, et puis rendre-arrêt sur-le-champ. Alors l'huissier fait sortir tous }es assistants, hors ceux du conseil du roi : il y avoit des princes , barons qui aimoient passionnément les oiseaux, et d’autres seigneurs de terres qui n’aimoient pas moins les chiens; le roi les retint pour savoir leurs opinions : entre eux étoit le comte de Tancarville; le plus éloquent de tous ads de deçà la mer sur la matière en question. . ere ee ele Share

Raison, qui étui président, expose. (met en termes) l'affaire par l’ordre dy roi ; et'va aux opiniéns, en om mençant par demander l'avis de: Prudente;! puis ceux des autres plus.grands seigneurs qui étoient fort partagés ; car les uns soutenoient la supériorité des'oiseaux, les autres celle: des chiens. Le roi, qui avoit pris grand plaisir à leurs débats , parla fortemerit :à l'avantage des oiseaux , quoiqu'il aimdt’bien mieux les: chiéns, mais la

vérité ne ménage rien. Lorsque tous les seigneurs eurent fini d’opiner, Droit, Justice et Loyauté furent encore entendues, et étalèrent une doctrine immense, dont le roi ne pouvoit rien conclure, à cause de la diversité des avis; il eut recours à Vérité, qui ne demande jamais que la justice. Discours de Férité, qui dit ñe se guère connoître en fauconnerie et vénerie, parce qu’elle est rarement fréquentée par les fauconniers et les veneurs , mais qu’elle a suffisamment entendu les avocats proposer, répondre ; expliquer et alléguer, et les juges opiñer, pour n'avoir rien à ajouter, si ce n’est que la noblesse des oiseaux est bien démontrée par la région céleste qu’ils occupent , et par la liberté dans laquelle ils y règnent ; au lieu que le chien, fait pour servir l'homme qui le nourrit , est privé de ces avantages : il est vrai aussi qu'il procure les biens honnètes, profitables et délectables, comme son avocat l'a bien prouvé, ainsi il y a eompensation de l’un à l’autre : reste donc un troisième objet. de la contestation, savoir le titre de Déduit tout simplement, que chacun prétend avoir exclusivement : ils ont tort, de part et d'autre, puisqu'il y a bien d'autres plaisirs qui leur disputeroient ce nom. Pour ne parler que de celui d'amour, qui est le plus grand de tous; mais 4mour de Dieu, qui.est sans peine.et.saus amertume, etnon Amour Mondain , qui en est rempli Ruson , à qui Le roi commande de dire enfin. son..avis, se range à. nelüi de Vérité, qui est suivi aussi par Dreit , Justice et Loyauté. La plupart des autres juges reviennent aussi au même avis. Le roi ordonne à Raison, premier président, de prononcer. Elle fait ouvrir les portes. Tout, le monde entre en foule pour.-entendre ‘cet arrêt du parlement, puis répétant sommairerment. ce qui à été dit par les

426 | MÉMOIRES avocats dont l'un étoit de Meaux , pour prouver d’une part la noblesse des oiseaux , et de l’autre l'utilité des chiens, elle dit qu’étant midi passé, il faut aller diner, et terminer ce procès. La noblesse est pour les premiers ; l'utilité pour les seconds ; maïs qu’à l'égard dù miot déduit , employé simplement par excellence, que chacune des parties prétend s'approprier exclusivement à l’autre, le roi leur défend de le prendre tout seul sans y ajouter, l’une celui d’orseaux , l’autre celui de chiens , ét ordonne que les dépens soient compensés. Elle ajoute qu’attendu le besoin que tous les princes ont de leurs services, entre autres Édouard, roi d'Angleterre, qui ne le cède à aucun dans l’art des déduits, ni dans la valeur à la guerre, le roi veut que la fauconnerie et la vénerie, avant de partir de la cour, y laissent de leurs officiers qui sachent parfaitement les deux métiers, et qui aiment les chiens et les oiseauf. LA étoit le comte de Tancarville, franc, loyal et sincère parent des deux parties, qui les aimoit autant qu'il se pouvoit ; l’un et l’autre le prièrent de prendte pour eux congé du roi, ce qu'il fit en le remerciant, en leur nom, du jugement qu’il a rendu, et en lui promettant qu’ils seroient éternellement à son | service. L

Le roi leur fait donner coursier et palefroi, après quoi ils se retirèrent et partirent.

L'auteur 6nit par ces mots :

Ici fine mon Roman.

Gasses a fait ceste besoigne

Pour Phébus, duc de Bourgoigne, © Bon très-cher redoubté seigneur,

À qui Jhesucrit croisse honneur ;

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIK.

Si lui supplie à son povoir, ‘

Qu’en gré la vieulle recevoir , En suppliant, quand le verrs,

+ Les défaulx qu’il y trouvera :

Et prie à ceulx qui Porront lire, Que de leur grace ilz vieullent dire Que Dieux lui pardoïnt ses déffaux, Car moult ama chiens et oiseaux.

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