Mémoires sur l'antiquité
Nous ignorons la date où a commencé l'humanité ; nous n'avons aucune base sur laquelle on puisse foncier la chronologie des temps primitifs. L'histoire ne date que d'hier; encore ne nous présente-t-elle chez tous les peuples que des origines fabuleuses. Il n'y a pas plus de réalité dans les premiers événements racontés par Tite- Live que dans les généalogies des héros grecs. Adam et Eve sont un mythe agréable, emprunté peut-être à la
â MÉMOIRES SUR L*ANTIQUITÉ.
Perse, au temps de la Captivité ; leurs descendants sont la personnification de familles ou de tribus. La chronologie égyptienne remonte à peu près à six mille ans avant notre ère ; mais elle est aussi précédée d'un long passé mythologique. Il en est de même de l'Inde et de la Chine. Et puis, qu'est-ce que six mille ans ? En voilà bientôt cent d'écoulés depuis la révolution française, et cela peut-il sembler long à qui que ce soit? Aujourd'hui d'ailleurs les événements vont vite, les progrès sont rapides, parce que nous tenons ehtre nos mains des forces physiques et morales d'une puissance énorme, au moyen desquelles nous transformons la terre et nous-mêmes. Quand les hommes, nos aïeux, ne les possédaient pas, leur marche était lente, leurs conquêtes petites et précaires. Comment passer la mer, comment traverser un grand fleuve sans bateau, et comment construire un bateau, si l'on n'a pas quelques outils de fer ou d'une autre matière assez dure pour travailler le bois, en adapter les pièces et les Tendre imperméables à l'eau ? Que l'on passe en revue tous les objets dont nous usons aujourd'hui pour nous vêtir, nous loger, nous nourrir, nous transporter d'un lieu à un aulre, pour nous procurer la lumière, la chaleur, le livre et tant de produits des sciences et des arts qui ornent la vie, on verra qu'il n'en est pas un seul qui ne suppose la possession et l'emploi perfectionné des métaux.
Tout le monde sait aujourd'hui que les hommes ne les ont pas connus de tout temps. Il y eut une longue, une immense suite d'années durant laquelle ils n'en possédèrent aucun, si ce n'est peut-être quelques grains d'or que la nature leur donnait spontanément et qu'ils ramassaient çà et là dans le sable des rivières et le lit des torrents.
C'est cette période que l'on a nommée Vâge de la pierre ; en effet, les outils que ces infortunés ont laissés, comme témoignage de leur industrie et de leur dénûment, sont tous de pierre dure, de silex, de diorite, d'obsidienne, de trachyte. La longue durée de cette enfance de l'homme est attestée par les couches terrestres où l'on trouve ces objets : non seulement on en recueille sous des épaisseurs (le terre qui ont demandé un- grand nombre de siècles pour se former; mais la période géologique actuelle n'était pas commencée que l'homme existait déjà, cherchant sa vie parmi les mammouths, les ours des cavernes et d'autres animaux dont les espèces n'existent plus.
Il fallut d'abord qu'un homme, ayant choisi quelque pierre pour la rendre tranchante, la frappât au moyen d'une autre pierre, de manière à en détacher des écailles. Ce fut là le premier marteau et la première hache, et tous les instruments d'alors ayant été fabriqués par ce procédé^ on a nommé période de la pierre brute ou paléolithique le temps qu'a duré cette industrie rudimentaire. Peu à peu on s'aperçut que certaines pierres pouvaient, par un frottement prolongé, en user d'autres qui étaient cependant plus dures qu'elles, et l'on substitua pour la confection des outils le frottement à la percussion. On fabriqua de la sorte des haches et des ciseaux parfaitement affilés ; on perça des cailloux roulés, très-durs et très-résistants, auxquels on put adapter un manche. Des pierres plus petites, d'une matière plus fine ou d'une couleur plus agréable, furent percées et façonnées, et devinrent des colliers. Les armes se firent de la môme manière. C'est cette deuxième période de l'humanité qui a reçu le nom de période de la pierre polie ou néolithique.
Dés le commencement, ou du moins de très-bonne heure, les hommes essayèrent aussi de façonner l'argile pour en former des vases de différentes sortes. Ce travail se faisait à la main pendant toute la durée de l'âge de la pierre : l'ouvrier pétrissait l'argile avec ses doigts, dont l'empreinte se voit encore sur les plus anciennes poteries de ces temps reculés. Il fallut de longues observations et des moyens d'action nouveaux, pour que le potier conçût l'idée d'utiliser le mouvement et pût construire une machine tournante : en réalité, le tour paraît avoir été inconnu pendant toute la période dont nous parlons. Mais la cuisson des vases de terre fut pratiquée de très-bonne heure ; car du moment où les hommes surent allumer le feu, ils purent voir dans leurs foyers l'argile se prendre en morceaux et devenir insoluble par la cuisson. Les argiles noires, rouges ou jaunes, que la nature leur fournissait en beaucoup d'endroits, leur permirent de colorer ou de peindre ces vases grossièrement modelés ; ils en polirent la surface encore molle au moyen de lissoirs de pierre, et gravèrent à la surface des dessins variés.
Puis vint le premier métal : disons le premier métal usuel ; ce fut le bronze. La connaissance de l'or précéda certainement celle du cuivre, parce que l'or se rencontre à l'état natif dans beaucoup de pays. Il en fut sans doute de même de l'argent, dont l'extraction n'offre pas de grandes diflicullés. Peut être faut -il en dire autant du plomb ; car du moment où un globule de métal fut trouvé dans les cendres du foyer, l'homme qui l'aperçut dut vouloir connaître le minerai d'où il était sorti, et, l'ayant découvert, il en chercha de pareil dans la montagne. Les matières qui peuvent se produire d'elles-mêmes
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dans les foyers, par la simple cuisson des minéraux, durent être découvertes les premières : tels sont le plomb et le verre ; le verre artificiel, ordinairement bleu, se montre en effet parmi les objets de parure des plus anciens temps. Au contraire, quand l'extraction d'un métal exige ou une très-haute température ou une opération chimique, on peut admettre qu'un tel métal ne fut découvert que longtemps après les autres et à la suite de longs et infructueux essais. Le cuivre se trouve à l'état natif, mais en fort petites quantités. La pyrite de cuivre ressemble à l'or ; cependant on n'en tire le métal que par des opérations compliquées ; il en est de même de l'étain. Enfin, lorsqu'on est en possession de ces deux matériaux, il faut, pour en former le bronze, une dernière fusion qui n'est pas sans difficultés. L'idée même d'allier deux métaux ne se présente pas non plus tout d'abord, et, quand on l'a conçue, il faut encore chercher dans quelles proportions ils doivent être employés pour produire un métal nouveau, plus utile que chacun d'eux.
Le bronze apparut en Occident, quand le travail de la pierre polie avait atteint toute sa perfection. Nous possédons dans nos musées des instruments de pierre dure antérieurs à l'arrivée du bronze, et que nos ouvriers ne feraient ni mieux, ni autrement; seulement ils les feraient plus vite, parce qu'ils ont des moyens d'action et des procédés que les anciens hommes n'avaient pas. Fabriqué d'abord en très-petite quantité, le bronze ne devint usuel qu'avec le temps. Ceux qui le fabriquaient, en quelque pays d'ailleurs qu'ils résidassent, ne pouvaient le livrer qu'en échange d'objets de même valeur, mais d'un usage différent. Ces objets d'échange devaient souvent faire
(lélaul. ; il fallut qu'on les découvrit ou qu'on se les procurât en assez grand nombre pour créer une sorte de commerce. Par le fait, ces échanges se produisirent; car les découvertes dont nous parlerons tout à l'heure ont démontré que la quantité de bronze a été en augmentant, que l'on a fait avec ce métal beaucoup d'instruments qui, jusque-là, s'étaient faits de pierre, que l'on en a inventé de nouveaux, et qu'un moment est venu où la substitution du bronze à la pierre a été complète.
Vâge du bronze se confond dans ses commencements avec la période de la pierre polie. Il y a donc une période de transition où les deux matières se font, pour ainsi dire, concurrence l'une â l'autre, et qui peut au même litre être comprise dans l'âge de la pierre ou dans celui du bronze. On se tromperait néanmoins si l'on croyait que le métal fit entièrement disparaître la pierre dure, lorsque celle-ci eut été définitivement vaincue. Elle continua d'être employée à certains usages, et elle s'utilise encore dans plusieurs pays d'où ni le bronze ni même le fer n'ont encore pu la faire disparaître. Ainsi ces petites lames allongées d'obsidienne ou de silex à double Iran- ■ chant, auxquelles on a donné le nom de couteaux, servent encore dans la péninsule hellénique, en Asie-Mineure, en Palestine et ailleurs sans doute, à garnir des pièces de bois que le paysan traîne sur l'aire pour battre le blé et hacher la paille. Us ont la même forme que dans l'âge du bronze, et ils sont fabriqués par les mêmes procédés ; mais la prédominance du métal sur la pierre et l'abandon de celle-ci dans la plupart des cas où elle était employée caractéi'isent la longue période qui suivit celle de transition et qui constitue l'âge du bronze proprement dit.
De même que ce métal s'était substitué h la pierre, il arriva qu'un métal nouveau vint taire concurrence au bronze et tendit à le remplacer dans tous les cas où il avait sur lui des avantages évidents. Des découvertes qui remontent à une vingtaine d'années seulement, et qui depuis lors se sont répétées dans, presque toute l'Europe, ont fait connaître la période de transition du bronze au fer. Elle diffère de celle qu'on a nommée le premier âge du fer et qui était signalée depuis longtemps. Durant celle-ci, le fer est déjà maître de la place et n'a plus qu'à se perfectionner lui-même. La période transitoire .est marquée par la substitution lente et progressive du nouveau métal à l'ancien, et par une influence réciproque de l'un sur l'autre. Quand le fer apparut en Europe, il eut la même destinée qu'avait eue le bronze plusieurs siècles auparavant. Il fut une matière rare et précieuse ; il ne perdit de sa valeur que par son abondance croissante, et quand il put fournir les outils, les ustensiles et les armes, où le bronze seul venait d'être employé. Les plus anciens objets de fer qu'on ait trouvés sont des bijoux et des parures, car dès ces temps reculés il y eut des riches et des pauvres, et ceux-là seuls pouvaient acquérir des objets de fer qui avaient d'autres objets de valeur à donner en échange. Ne voyons-nous pas le même phénomène se produire sous nos yeux ? Nous avons assisté, il y a quelques années, sinon à la découverte, du moins à l'extraction économique de l'aluminium. Ce métal, jusquelà confiné dans les laboratoires, est devenu un produit industriel ; mais comme la préparation en est encore coûteuse, il vaut deux fois l'argent et ne fournit guère que des parures et des ustensiles de luxe. Cependant il
n'est pas moins répandu que le fer dans la nature : il est la base de toutes les argiles ; de plus, il a des qualités qui peuvent, qui doivent le faire préférer dans certains cas à l'argent, au cuivre, au fer même. Il suffira pour cela que de nouveaux procédés d'extraction le rendent aussi abondant que ces derniers.
Le fer n'a point fait cesser l'usage du bronze, puisqu'il dure encore ; l'aluminium ou tout autre métal ne ferait point abandonner le f(|r ; mais une matière nouvelle peut répondre à certains usages mieux que celles qui l'ont précédée, et c'est pour cela qu'elle en prend la place. On a fabriqué longtemps des haches de pierre, puis on a cessé d'en faire quand on a pu s'en procurer en bronze ; les haches de bronze ont régné seules pendant des siècles, puis ont disparu quand le fer est devenu assez commun pour lutter avec elles sur le marché. La période de transition du bronze au fer est parfaitement caractérisée sur un grand nombre de points dont nous parlerons. Il ne peut plus aujourd'hui rester aucun doute sur la réalité de cette phase ; on commence même à connaître de quelle manière ce passage s'est accompli, et quelles routes les métaux ont parcourues pour atteindre, d'étape en étape, jusqu'aux régions les plus reculées de l'Europe septentrionale ; mais avant d'exposer ces grandes découvertes de nos jours, je dois exquisser la marche même que la science a suivie dans l'étude des âges antérieurs à toute histoire.
Nous n'avons pas à retracer ici le tableau des découvertes relatives à l'âge de la pierre et aux hommes de ces époques vraiment primitives. Les savants du premier Empire et de la Restauration avaient nié l'existence de ce qu'alors on appelait V homme fossile : la science et la religion s'unissaient pour en repousser même la possibilité. On n'a point oublié les luttes qu'eut à soutenir Boucher de Perthes, quand il annonça la découverte des restes d'un tel homme dans les alluvions anciennes d'un département du Nord. Sa découverte fut poursuivie par le sarcasme des uns et le fanatisme des autres, jusqu'au jour où une nouvelle génération de savants en reconnut l'authenticité. Bientôt on trouva de tous côtés des squelettes d'hommes fossiles et des restes de leur industrie. Le nom de Larlel demeure attaché à l'exploration des cavernes du Périgord et du Languedoc, les noms de Thomsen et de Nilsson aux antiquités préhistoriques du Danemark, et le nom de Keller aux habitations lacustres de Zurich. Depuis lors, Boucher de Perthes est regardé comme le créateur d'une science nouvelle, qui forme le passage entre la géologie et l'archéologie des temps historiques.
Cette science toute récente est aujourd'hui en possession d'un nombre immense de faits observés ; elle a conscience de sa méthode ; ses cadres sont tracés ; ses
résultats généraux peuvent déjà s'apercevoir. Parmi les hommes qui ont le plus concouru à ses premiers développements, on ne rencontrera qu'un petit nombre d'érudits ; presque tous sont des hommes de science, des géologues, des physiologistes, des ingénieurs, des chimistes et parfois même des amateurs, cultivant la science pour le plaisir qu'ils y trouvent et pour charmer leurs loisirs. Les textes avaient été longtemps l'unique moyen d'investigation dont on crût pouvoir disposer ; mais les textes les plus anciens sont en réalité très-récents, si on les compare à ces longues périodes qu'a traversées l'humanité dans son enfance. Les auteurs grecs les plus anciens, ceux qui, sous le nom réel ou supposé d'Homère, nous ont légué l'Iliade et l'Odyssée, vivaient dans l'âge du fer ; ils racontaient des événements déjà bien éloignés d'eux et qui, s'ils sont réels, s'étaient accomplis selon toute apparence en plein âge du bronze. Cela n'empêche pas l'auteur de l'Iliade, et bien plus encore celui de l'Odyssée, de mettre le fer entre les mains de ses héros ; les poètes transportaient ainsi dans le passé une chose qu'ils avaient sous les yeux et que le passé n'avait point connue. L'Egypte n'avait pas encore fourni les documents qu'elle commence à nous livrer ; on ignorait que les quatre premières dynasties, au moins, sont antérieures à la connaissance du fer dans ce pays. Les hymnes du Véda, pour servir comme documents scientifiques, devraient d'abord être classés suivant un ordre chronologique et rapportés, si cela est possible, à des époques certaines et déterminées : l'indianisme paraît encore loin de pouvoir rien affirmer à cet égard. Quant à la Genèse, on sait que son origine est un objet de discussion entre les savants; que si les uns, fidèles à
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l'orthodoxie, l'attribuent simplement à Moïse, les autres en rejettent l'authenti^té et la considèrent même comme formée par la réunion en un seul livre de deux traditions opposées. Quoi qu'il en soit, et en admettant l'authenticité de la Genèse, on est du moins certain que son auteur n'avait aucune idée de l'âge du bronze et à plus forte raison de l'âge de la pierre ; car il y est dit que Tubalcaïn, premier métallurgiste dont elle fasse mention, « fut forgeur de toute sorte d'instruments d'airain et de fer. »
Enfin les auteurs anciens ne le sont pas assez pour avoir eu des notions précises sur les temps primitifs, où l'on ne connaissait pas l'écriture, sur un passé qui se comptait peut-être par dizaines de siècles. Il se peut qu'il restât des traditions se perpétuant d'année en année ; mais le passage du Prométhée d'Eschyle, où il est parlé des premiers hommes, de leur vie dans les cavernes et de la découverte des métaux, est trop vague pour pouvoir servir de base à une induction scientifique. En réalité, les anciens étaient dans une situation moins bonne que la nôtre en face de ce passé qu'aucun document ne leur révélait ;^ car ils n'avaient ni les méthodes que nous possédons, ni les faits innombrables que toutes les contrées du monde peuvent nous fournir, ni ce travail en commun qui s'accomplit sur toute la surface de l'Europe par le secours des voies de communication et de la typographie.
Les Grecs ne faisaient point de fouilles. Les Romains ont violé un grand nombre de tombeaux, non par amour de la science, mais pour en retirer les objets précieux qu'ils convoitaient, qui ont été refondus ou qui ont disparu
avec eux. L'Église romaine, qui succéda à l'empire, n'a jamais favorisé les sciences positives. Le moyen âge était fort occupé de métallurgie, mais le but qu'il poursuivait était celui du roi Midas : la pierre philosophale devait transformer en or tous les métaux j le moyen âge est mort dans sa stérilité. L'esprit moderne, qui est, à proprement parler, l'esprit scientifique, après avoir conquis, avec Bacon et Descartes, ses vraies méthodes, a marché régulièrement dans la série de ses découvertes. En possession des sciences abstraites, il a pu appliquer le calcul à la réalité, et fonder la physique et la chimie. Puis il a abordé cette nouvelle série d'études qui ont pour objet les êtres vivants ; il a créé la physiologie des plantes et des animaux et enfin la science de l'homme, dont l'archéologie préhistorique est le premier chapitre.
Il y avait longtemps que les paysans et les ouvriers connaissaient l'existence des instruments de bronze, les ramassaient et les vendaient, quant les savants songèrent à les recueillir et à former des musées. La première collection créée fut celle de Copenhague. C'est Thomsen qui, dès 1836, classa les objets de toute sorte retirés des dolmens, des tumuli et des tourbières du Danenjark, et fonda le Musée des antiquités du Nord, la plus belle collection préhistorique de l'Europe. Un Suédois, Sven Nilsson, profitant du travail accompU par Thomsen et de la connaissance qu'il avait lui-même des peuples barbares de l'Océanie et des autres contrées non encore civilisées du globe, rapprocha leurs industries de celle des ancêtres danois et, de 1838 à 1843, créa V ethnologie comparée. Ce n'est pas à dire que les sauvages d'aujourd'hui soient de même race que les anciens habitants de l'Eu-
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rope ; mais les conditions de leur existence sont analogues, et ils satisfont aux mêmes besoins par des moyens semblables. En effet, il existe encore sur la terre des peuplades qui ne connaissent pas l'usage des métaux ou qui les reçoivent seulement en petites quantités et comme objets de luxe ; elles n'ont rien à donner en échange au commerce du reste du monde.
C'est Thomsen et Nilsson qui distinguèrent les premiers l'âge de la pierre de celui du bronze ; ils avaient constaté dans les contrées du Nord toute une classe de tombeaux où, avec des squelettes et de grossières poteries, on ne trouve que des objets de pierre sans aucune trace de métal. Dans d'autres, il se trouvait des objets de bronze ayant manifestement la même destination que ceux de pierre et les ayant remplacés. Dans d'autres encore apparaissait le fer, reproduisant, à peine modifiées,! es formes du bronze des autres sépultures. Il parut évident que, si les hommes de la première série avaient eu le bronze, ils l'eussent employé de préférence à la pierre, et que, si ceux de la seconde avaient eu le fer, le bronze eût été délaissé par eux.
Ainsi furent établies les premières distinctions entre les trois âges préhistoriques. Les années qui suivirent les confirmèrent. Deux ans après, en effet, M. Worsaae, Danois, dans son livre sur les Temps anciens du Danemark, s'appliqua à élucider les nombreuses découvertes de l'âge du bronze faites dans ce pays. Cependant, jusqu'à l'année 1853, un très-petit nombre d'écrits vinrent augmenter le corps d'une science qui sembla confinée dans le nord de l'Europe. On n'a guère à citer sur l'époque du bronze que le mémoire de M. Simon, de Metz, sur la
découverte de Vaudrevanges, commune voisine de Sarrelouis ; on y avait trouvé quatre haches, un moule, un glaive, un mors de cheval, quatorze bracelets et beaucoup d'autres menus objets, tous de bronze. C'était un vrai trésor, mais il n'apportait à la science que peu d'idées nouvelles.
La Suisse fit le second pas. En 1853 furent reconnues dans le lac de Zurich, et bientôt après dans d'autres lacs de ce pays, ces anciennes habitations sur pilotis, auxquelles on a donné le nom de palafittes. A cette découverte, d'une immense portée scientifique, reste attaché le nom du docteur Keller. Elle confirmait pleinement les principes énoncés en Danemark et en Suède dix ans auparavant. Ces habitations présentèrent en effet, non plus les uns à distance des autres, mais superposés, les trois âges préhistoriques. Dans les couches supérieures de débris, on trouvait le fer mêlé au bronze ; dans les couches moyennes, gisant au-dessous d'elles, le bronze seul avec les objets de ' pierre dont ce métal n'avait pas aboli l'usage ; enfin des couches les plus profondes, reposant sur le sol même du lac, on ne retirait que des objets de pierre, .sans aucun reste de métal. En même temps, on constatait une marche progressive de la civilisation par le perfectionnement des formes, soit dans les poteries, soit dans les objets métalliques. Il n'était plus possible d'élever aucun doute sur la succession des âges, ni sur les caractères essentiels de chacun d'eux. Les habitations lacustres de la Suisse prouvaient enfin que ces trois périodes de l'ancienne civihsation n'étaient pas propres aux pays du Nord, mais qu'elles s'étaient étendues à des contrées plus méridionales.
Cette même année 1853 fut féconde pour les sciences préhistoriques. Pendant que M. Keller sondait les lacs de la Suisse, on découvrait à Villanova, près de Bologne, une nécropole à laquelle on donna le nom, peut-être un peu risqué, de proto-étrusque. Elle fut examinée et décrite avec le soin le plus scrupuleux par le comte Gozzadini, qui la fit connaître l'année suivante, et qui depuis cette époque a marché de découverte en découverte. La nature des objets trouvés dans ce cimetière prouva qu'il était postérieur à la dernière période du bronze, mais antérieur aux Étrusques, avec lesquels ses morts avaient été jusquelà confondus. C'est à la suite des fouilles de Villanova que se constitua dans la science le premier âge du fer : cet âge avait suivi la période de transition du bronze au fer, répondant à la couche supérieure des palafittes, et avait précédé, peut-être immédiatement, la période étrusque, qui s'étend jusque dans l'histoire.
Ainsi se trouva rattaché, par une série pour ainsi dire continue d'anneaux, le passé de l'homme à son présent. L'archéologie proprement dite est une branche de l'histoire ; elle en est la portion peut-être la plus solide, puisqu'elle rassemble des faits réels et non pas seulement des textes, souvent altérés, parfois mensongers. Par ses commencements, elle se mêle avec les études préhistoriques, comme les trois âges préhistoriques se mêlent deux à deux à leurs points de succession. En remontant d'âge en âge, on arrive à l'âge de la pierre non polie ; au-delà, s'étend une suite probablement fort longue d'années aboutissant à l'homme des* terrains quaternaires, peut-être même tertiaires, c'est-à-dire aux époques géologiques antérieures à celles où nous vivons. C'est à ce point de la
science que commencent les théories, comme celles de M. Darwin, sur l'origine de l'espèce humaine et sur les formes animales qui l'ont précédée et suscitée.
En 1857, M. Troyon, en popularisant les découvertes de Relier, avait appelé l'attention sur le problème des origines du bronze ; mais, pour en tenter la solution, il fallait que le matériel d'une science encore bien récente s'accrût d'une multitude de faits nouveaux et que l'étude embrassât un grand nombre de pays. Après la Suisse, la Savoie et l'Italie fournirent les premiers contingents. M. le professeur Desor sonda dès l'année suivante les eaux du lac de .Neufchâtel, et peu après, en 1860, M. Morlot ayant fait connaître en Suisse les travaux exécutés en Danemark et en Suède, un grand mouvement fut imprimé à ce genre de recherches dans les pays du midi. MM. Gastaldi et Desor visitèrent cette même année les lacs de la Lombardie, et trouvèrent dans les tourbières du Lac-Majeur des objets semblables à ceux des lacs de la Suisse. Dans le lac de Varèse, en 1863, MM. de Mortillet, Desor et Stopani reconnurent la période de transition de l'âge de la pierre à celui du bronze. Les palafittes du lac de Garde n'ont été aperçues que dans ces dernières années autour de la forteresse de Peschiera.
Mais dès 1862 MM. Strobel et Pigorini signalèrent, non loin de Parme, des dépôts d'engrais exploités par les cultivateurs sous le nom de terramares et y constatèrent la présence d'anciennes habitations lacustres; en effet, les pilotis existaient encore, entourés de matières organiques et de restes nombreux d'industrie humaine ; la nature de l'alluvion démontrait que l'eau avait séjourné dans ces parties basses de l'Émihe, maintenant desséchées, et l'on
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ne pouvait douter que là s'était jadis développée une civilisation identique à celle des lacustres de la Suisse. Nous ne pouvons citer ici les noms de tous ceux qui, à partir de 1860, ont contribué à l'avancement des études préhistoriques ; leur nombre a été croissant à mesure que l'intérêt de ces recherches a été mieux compris et que la méthode à suivre a été mieux connue. Disons seulement que les fouilles se sont rapidement étendues à toute l'Europe et que le désir de contribuer au progrès de la science de l'homme a suscité de savants explorateurs dans toutes les contrées de l'Occident : en Autriche, Ramsauer et de Sacken ; en Hongrie, Romer ; Wild en Irlande ; Aspelin et Bogdanof en Russie ; en Angleterre, Evans, Franks, J. Lubbock. En France, j'ai déjà cité M. de Morlillet, qui vint un des premiers ; à ce nom nous devons ajouter ceux de MM. A Bertrand, Costa de Beauregard, Cazalis de Fondouce, l'abbé Bourgeois, et de M. Chantre, à qui nous empruntons la plupart de nos informations.
En 1862, Napoléon III fonda le musée de Saint-Germain. Cette collection devait réunir les antiquités galloromaines, pour lesquelles des recherches sur César avaient donné à cet empereur une prédilection particuUère ; mais le directeur ne tarda pas à agrandir l'idée, obtint des secours plus larges et put bientôt offrir au public un musée préhistorique comparable à celui de Copenhague. Il est à regretter qu'une collection de ce genre soit reléguée à 20 kilomètres de Paris et soit, par là, soustraite aux regards du public ; les savants de Paris n'en profitent pas ; le musée n'est pas fréquenté comme il devrait l'être. Deux ans après, M. de Mortillet commença la publica-
tion des Matériaux pour servir à l'histoire de l'homme, ouvrage d'un intérêt majeur qui, en 1869, passa sous la direction de M. de Cartailhac. Dès 1865, sur la proposition de M. de Mortillet, fut fondé le Congrès ethnographique, assises auxquelles sont convoqués tous les savants de l'Europe : ce congrès change d'année en année le lieu de ses réunions ; il a déjà visité, outre la Spezzia, qui fut son point d'origine, Neufchâtel, Norwich, Copenhague, Bologne, Bruxelles, Stockholm, Pesth; on propose pour une des prochaines réunions Athènes, Smyrne ou Constantinople.
L'élan imprimé aux études préhistoriques par ces trois créations toutes françaises fut notablement accru par l'Exposition universelle de 1867, où un grand nombre de produits des industries primitives avaient été rassemblés. Celle de 1878 est plus importante encore, puisqu'on y a réuni des collections entières provenant de tous les pays ; l'Allemagne seule est absente.
Le nombre des livres et des mémoires relatifs aux anciens âges et particuUèrement à l'âge du bronze est déjà très-considérable ; les collections publiques ou privées répandues dans toute l'Europe sont très-nombreuses ; il est presque impossible à un seul homme de les visiter toutes sans y consacrer beaucoup de Jemps et d'argent. Le moment était donc venu d'en dresser une statistique aussi complète que possible et de donner sur chacune d'elles les renseignements les plus propres à faciliter les recherches ultérieures. C'est ce que vient de faire, nous pouvons le dire, avec un plein succès, M. E. Chantre dans un grand ouvrage intitulé Y Age du bronze (1). Un des
(1) L'Age du bronze, recherches sur l'origine de la métallurgie en France, Paris, J. Baudry, 3 vol. in-4o et uu atlas ia- folio de 80 pi.
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trois volumes dont il se compose est entièrement formé de tableaux où sont classés dans un ordre méthodique tous les objets de l'âge du bronze trouvés en France et en Suisse, avec l'indication de leur provenance et du lieu où l'on peut les voir aujourd'hui ; leur nombre s'élève en ce moment à près de 33,000. Les autres volumes renferment en outre un grand nombre de renseignements sur les autres parties de l'Europe où des objets en bronze ont été recueillis. Si un travail analogue à celui de M. Chantre était fait pour chacune d'elles, il est à croire que les conclusions adoptées par ce savant seraient puissamment confirmées, car elles reposent sur une connaissance approfondie de presque toutes les collections européennes^ quoique son but ne fût pas d'en donner les statistiques. Comme aucun ouvrage de ce genre n'avait encore été publié sur les âges préhistoriques, il est à croire que celui-ci fera époque dans la science et sera le point de départ de recherches nouvelles et méthodiquement dirigées.
Nous devons maintenant faire connaître les lieux où se sont rencontrés les produits de l'industrie du bronze. Les premiers pas de la science ont été difficiles et incertains, parce que les trouvailles se faisaient au hasard, par les mains d'hommes inexpérimentés : ils vendaient les antiquités au poids; quelquefois ils les détruisaient. Ainsi, en 1859, dans une propriété de M. de Gourgue, prés de
Bordeaux, t les cultivateurs, en rentrant des champs, racontèrent à leur maître que dans la journée ils avaient trouvé un mort, qu'ils avaient essayé de lui briser la tête à coups de sabot, mais qu'elle était si grosse et si dure, qu'ils n'avaient pu y réussir qu'avec leurs pioches. » Ils rapportèrent cependant une hache, une épée, de gros fils d'or et des fragments de poteries. Voici ce qui arriva en 1865 pour la célèbre fonderie préhistorique de Larnaud (Jura). « Brenot fils, en sarclant des pommes de terre, découvrit un morceau de métal vert qui excita sa curiosité et colle de ses compagnons, ils se mirent à fouiller le terrain et trouvèrent une quantité d'objets du même métal dans un espace d'un mètre carré environ. Le lendemain Brenot père alla avec un échantillon trouver à Lons-le-Saulnier un chaudronnier qui lui dit que ce bronze valait 1 fr. 40 le kilogr. Sur l'avis de cet homme, Brenot fut offrir sa trouvaille à un véritable amateur d'antiquités, M. Z. Robert, qui s'empressa de l'acquérir. Elle se composait d'environ dix-huit cents pièces, pesant 66 kilogr. et demi. » Tout ce bronze avait donc failli repasser par le creuset du fondeur. Il est maintenant au musée de Saint-Germain, dont il forme un des groupes les plus intéressants. Citons encore un fait. La fonderie antique de Vernaison (Rhône) fut trouvée en 1856 dans la propriété de M. D... Le poids total des bronzes était de 16 kilogr.; mais le directeur du musée de Lyon à cette époque n'en conserva qu'une faible partie : « Nous avons fait choix, dit-il, des objets complets ou mutilés les plus dignes de figurer au musée ; le reste a été rendu à M. D..., qui se propose de faire fondre une urne coramémorative avec une inscription qui rappelle le souvenir de cette
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découverte. » Malgré ces périls dont la science préhistorique est environnée, les gisements de bronze en France, en Savoie, sont déjà si nombreux et si bien caractérisés, que M. E. Chantre a pu les classer en catégories que nous partagerons nous-mème en deux groupes : les gisements visibles et les gisements cachés. Les premiers sont les grottes, les dolmens et les palafittes, ou habitations lacustres; les autres sont les trésors, les fonderies^ les stations isolées et les sépultures en plein champ.
On sait que les cavernes furent les premières habitations des hommes et qu'ils y séjournèrent non seulement pendant tout l'âge de la pierre, mais aussi pendant celui du bronze. On trouve des grottes habitées dans toute l'Europe. Les plus intéressantes peut-être sont celles du centre de la France et des rives de la Meuse. Celles-ci ont l'avantage de se présenter à trois niveaux différents, répondant à trois hauteurs successives du fleuve qui a baigné leur seuil. Les plus hautes offrent, superposées, des couches de débris humains de trois époques consécutives : celles du métal, de la pierre polie et de la pierre brute. Celle-ci, qui est au-dessous des deux premières, ne se rencontre plus aux deux autres hauteurs, qui étaient alors cachées sous les eaux ; car la Meuse à Dinant n'avait pas moins de trois lieues de largeur. Elle offre, mêlés aux restes humains, des os de mammouth, d'hyène, d'ours, de renne, animaux qui peuplaient alors la France et la Belgique ; les habitants de ces cavernes modelaient des vases de terre, mais ignoraient l'art de les cuire, quoiqu'ils connussent le feu. M. Dupont (1), à qui nous
( 1 ) L'Homme pendant l'âge de la pierre,
empruntons ces détails, estime que, durant la période des mammouths, la largeur de la Meuse à Dinant tomba de 12 kilomètres à 400 mètres, qui est la distance des cavernes du milieu. Elle n'en a plus aujourd'hui que 30. Les couches moyennes, qui gisent au-dessus de celle du mammouth, répondent à l'époque du renne : les grottes que l'on nomme dans le pays trous des Nutons, de Chaleaux, du Frontal, en sont de frappants exemples ; les débris d'industrie humaine y sont emprisonnés sous une couche d'angile jaune qui les recouvre. On n'y trouve plus d'ossements de mammouth ou d'hyène, mais seulement ceux d'espèces encore vivantes : le loup, le renard, le cerf, le chamois, le renne. Il n'y a pas encore de pierres polies ; on n'y observe aucune trace de métal ; les poteries y sont faites à la main et n'ont pas été cuites ; de petites pierres, des fragments d'os, des dents d'animaux ou des coquilles fossiles, percées d'un trou, fournissaient la parure de ces populations.
La troisième couche, répondant aux cavernes inférieures sur les rives actuelles de la Meuse, est celle de la pierre polie ; c'est l'époque des dolmens et de certaines cités lacustres de Suisse, de Savoie et d'Italie. L'argile jaune a disparu ; le renne, l'élan, l'aurochs, le castor, ont disparu également. Les haches de pierre sont polies et percées pour recevoir un manche ; les poteries sont cuites : cette époque n'a laissé que peu de débris dans les cavernes, mais on en trouve en grand nombre sur l'argile des champs. C'est alors qu'apparaît le bronze, qui, rare en Belgique, se rencontre abondamment dans les contrées du Midi.
Les cavernes de l'âge du bronze, en France et en Savoie,
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sont de deux sortes : celles qui ont servi d'habitations et les cavernes sépulcrales, naturelles ou artificielles. Comme sur la Meuse, les grottes habitées du Midi se rencontrent le long des rivières et appartiennent généralement à la période de transition entre la pierre polie et le métal. Elles sont peu nombreuses; parmi les plus importantes sont celle de Saint- Saturnin, grande station néolithique audessus de Chambéry, celles de Savigny^ près d'Albens, de la Salette et de la Louvaresse (Isère). Les populations de la période néolithique, qui virent l'arrivée du bronze, paraissent avoir habité dans la plaine, sur le bord même des rivières. Les berges de la Saône nous offrent de nombreuses stations dont les époques successives se montrent à des niveaux superposés ; c'est surtout aux confluents et dans le voisinage des gués qu'on peut les apercevoir.
Là où les eaux étaient tranquilles et où leur niveau ne subissait que de faibles variations, c'est-à-dire près des lacs, les hommes de ce temps ont fait plus. Ils ont quitté la terre ferme et ont établi sur l'eau des demeures soutenues par des pilotis. On n'en observe pas le long des rives escarpées des lacs, parce que l'eau y est trop profonde, mais on en trouve sur les plages de sable ou de terre, où l'eau n'a que peu de profondeur, et qui ressemblent aux gués des rivières.
Quels motifs ont pu déterminer ces hommes à s'isoler au milieu des lacs? Nous l'ignorons encore; on peut espérer que des observations nouvelles permettront de résoudre ce problème. Quoi qu'il en soit, nous voyons que cet usage subsista longtemps, puisque les palafittes des Alpes comprennent non seulement l'époque du bronze proprement dite, mais celles qui l'avaient précédée et celle
qui marque l'arrivée du fer. Il y a des palafittes de l'âge de la pierre au lac de Zurich, de l'âge du bronze au lac Léman, de l'âge du fer au lac de Neufchâtel, et chacune de ces périodes y est parfaitement caractérisée. Certaines habitations lacustres appartiennent aux deux époques de transition qui marquent le commencement et la fin de l'âge du bronze, de sorte que, très-certainement, l'usage d'habiter sur les eaux s'est continué sans interruption durant un laps de temps considérable. Comme les habitations sur pilotis existaient aussi dans l'Italie du nord et dans l'Italie centrale, il sera intéressant d'explorer les lacs du Midi de l'Europe, de la Grèce, de l'Asie-Mineure, et de déterminer la limite jusqu'oîi cet usage s'est étendu.
Les hommes de l'âge de la pierre consacraient déjà des grottes naturelles à leurs sépultures, tandis que d'autres cavernes leur servaient d'habitations. Ainsi, sur la Meuse, le trou du Frontal était le cimetière des hommes qui habitaient le trou des Nutons. Cette mode durait encore à l'arrivée du bronze. C'est ce que prouve la Grotte-des- Morts, près de Sauve (Gard). Dès 1795, d'Hombre-Firmas l'avait signalée à l'attention des géologues; mais elle ne fut fouillée qu'en 1869. M. Tessier mourut pendant ce premier déblaiement, qui, au nom de la Société scientifique d'Alais, fut achevé par MM. Cazalis de Fondouce et Ollier de Marichard. La grotte est une sorte de puits vertical creusé par la nature dans une brisure du lias inférieur. On en retira un grand nombre d'ossements d'homme, de renard, de loup, de sanglier, de cheval, de mouton, tout un mobilier funéraire, composé d'armes et d'outils en silex, en os, en corne de chevreuil, une grande quantité de bijoux en jais, en marbre noir ou vert, en spath,
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en albâtre, un poinçon de bronze et de nombreuses perles de métal, dont beaucoup sont restées mêlées avec les décombres. Citons encore parmi les grottes naturelles de la première époque du bronze celles de Labry et de Banière (Gard)^ qui ont fourni les mêmes objets que la précédente, et de plus un poignard, une pendeloque et un bracelet de bronze, les grottes de Gonfaron et de Chateaudouble (Var). Celle de Saint- Jean-d' Al cas (Aveyron),' aperçue en 1838, fut fouillée en 1865 par M. Cazalis. Elle est en partie artificielle. Devant l'entrée avaient été mises deux grandes dalles s'arc-boutant en forme de toit et laissant une ouverture triangulaire; l'une des deux a malheureusement été emportée par le propriétaire de la grotte, qui en a fait un seuil à son four. Parmi les nombreux objets rejetés au dehors avec les terres par cette même personne, on recueillit, au milieu des ossements et des silex, deux haches de pierre polie, des perles, une spirale et un anneau de bronze.
Les grottes sépulcrales artificielles ont reçu le nom A'allées couvertes. On les trouve surtout en Provence, creusées dans les petits massifs calcaires qui s'élèvent comme des îlots dans la plaine fertile des environs d'Arles. Elles se composent d'une galerie ovale taillée à ciel ouvert; les parois en sont inclinées l'une vers l'autre ; le dessus est couvert de grandes pierres plates qui ont dû primitivement être surchargées de terre. L'une d'elles, la grotte de Cordes, que l'on nomme aussi grotte des Fées, fut tour à tour considérée comme une caverne gallo-romaine, comme une prison sarrasine, comme un monument druidique, enfin comme une grotte sépulcrale d'origine asiatique ou phénicienne. « On y descend d'abord, dit M. Ca-
zalis, par des escaliers fort grossiers, dans une avant-cour aujourd'hui découverte, qui s'étend en croix sur la direction générale comme la garde d'une épée. De là on pénètre, par une galerie de 6 mètres de longueur, dans la grotte proprement dite. Celle-ci, large de 3™ 80 à l'entrée, va en se rétrécissant ; les parois sont en surplomb. Cette tranchée, qui a 24 mètres de longueur, est recouverte par des dalles rapportées, et le tout surmonté d'un lumulus aujourd'hui bien amoindri. La longueur totale ne mesure pas moins de 54 mètres. » Malheureusement, le mobilier funéraire de cette grotte avait été dispersé, et l'on ne put en déterminer l'époque que par la ressemblance qu'elle offrait avec la grotte du Castelet, située dans le voisinage. Celle-ci contenait 60 centimètres de terre et de cailloux roulés, apportés, selon toute apparence, de la vallée du Gardon. Sur ces cailloux étaient déposés les ossements d'une dizaine d'individus avec des instruments de silex et de bronze, et une coupe en poterie assez fine, pétrie à la main.
Les dolmens ont été longtemps et arbitrairement regardés comme des autels druidiques, terme vague qui, avec les mots « celtique » et « gallo-romain, » répondait à toutes les questions. Depuis qu'on en a rencontré, non plus seulement dans l'Europe occidentale, mais dans toute l'Europe, en Afrique, en Asie, des théories nouvelles ont eu cours. Quelques savants les ont regardés comme des transformations spontanées de l'idée de caverne; d'autres ont cru reconnaître, d'après leur distribution à la surface (le l'ancien continent, les migrations d'une race errante qui, refoulée de l'Asie centrale, aurait suivi la Baltique, s'arrêtant d'abord en Scandinavie, et qui ensuite, chassée
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des régions du Nord, de l'Irlande et de l'Angleterre, serait arrivée dans la Gaule, puis dans le Portugal et enfin en Afrique. Nous ne pensons pas que les dolmens aient été jusqu'à présent l'objet d'assez nombreuses observations e-n Afrique et dans toute l'Asie, ni même dans plusieurs parties de l'Europe, pour qu'une théorie quelconque puisse être déjà démontrée.
Ces monuments, auxquels on a donné l'épithète de mégalithiques, appartiennent presque tous à la période de la pierre polie ; un assez grand nombre datent de l'arrivée du bronze. En général, ceux du Nord sont les plus anciens, et, si l'on juge de leurs dates relatives par la quantité et la nature des bronzes que l'on en a retirés, leur antiquité va en décroissant du Nord au Midi. Cela ne prouve pas que les dolmens soient dus à une race descendant lentement des contrées septentrionales : cela indique plutôt que le bronze, apporté des pays méditerranéens, n'a pénétré que peu à peu jusqu'à ceux du Nord. Le nombre des dolmens du midi de la France qui ont fourni du bronze est de 147; ils sont presque tous situés dans la région des Gévennes, à une médiocre distance de la Méditerranée. Plusieurs dolmens de la Marne et des environs de Neufchâtel en ont aussi donné. Ceux de Bretagne, sauf un très-petit nombre qui a fourni un peu de métal, sont généralement de la période néolithique.
Les 147 dolmens où du bronze a été trouvé, mêlé à des objets de pierre, à des poteries de la seconde époque et à d'autres objets dont il sera question plus tard^ ne forment qu'une minorité dans le grand nombre de ceux qui ont été fouillés. Dans le midi de la France seulement, on en a ouvert 700 dans l'Ardèche, 300 dans l'Aveyron, 160 dans
la Lozère. On peut en conclure avec vraisemblance que, si tous appartiennent à la période de la pierre polie, la population qui les a élevés a vu arriver chez elle, mais en petite quantité, le premier métal usuel. Si elle l'avait eu en abondance, elle aurait fait en bronze une foule d'armes, d'instruments et même de bijoux qu'elle faisait encore avec des pierres, des coquilles, de la corne ou des os, car avec une scie de silex on fait en un jour, et en se donnant beaucoup de peine, le travail que l'on fait en une heure avec une scie de bronze, en quelques minutes avec une scie de fer. en quelques secondes avec une scie d'acier mise en mouvement par une force mécanique. Supposons qu'aujourd'hui règne encore l'usage d'ensevelir avec soi les objets dont on a fait usage pendant la vie, et que dans cinq ou six mille ans on ouvre nos tombeaux : on y trouvera beaucoup de scies circulaires en Angleterre, en France, en Suisse, en Allemagne, moins en Italie, surtout au sud, moins encore en Espagne, une ou deux en Grèce, pas une peut-être dans toute la Turquie d'Europe et d'Asie. Nous ne voyons pas cependant qu'il existe chez nous aucune migration. Ce sont les industries elles-mêmes qui se propagent, et non les populations qui se déplacent ; quelques hommes passant d'un pays dans un autre suffisent pour opérer cette propagation. La composition mobilière des dolmens est uniforme ; mais à mesure qu'on avance du nord vers le sud, la quantité de bronze augmente; il semble donc qu'il existait, dans les régions méditerranéennes ou au-delà, un pays d'où le bronze était apporté et se répandait peu à peu vers le nord-ouest européen.
Nous avons à parler maintenant, d'après les faits nombreux réunis et groupés par M. Chantre, des gisements de
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bronze qui sont cachés sous terre et que le hasard fait découvrir. Ils sont de deux sortes : les fonderies et les trésors, auxquels on peut ajouter certaines stations ou centres d'habitation, encore mal déterminés, et un grand nombre de sépultures en plein champ, dont rien n'annonce la présence. Une fonderie consiste ordinairement en une simple cavité creusée dans le sol et contenant le matériel plus ou moins complet d'un fondeur de bronze : des hngots de métal, des culots, des masselottes, des scories, puis des fragments d'objets ayant servi, ou ces objets euxmêmes usés, déformés, hors de service, enfin des creusets, des moules, des pinces, quelquefois des objets neufs sortant du moule et inachevés. De telles fonderies ont été découvertes sur beaucoup de points en Europe, mais particulièrement en France, en Savoie et en Allemagne. On peut recourir à l'ouvrage que je viens de citer, si l'on désire connaître la place et la statistique de chacune d'elles. La fonderie de Larnaud peut servir de type à toutes les autres : j'ai déjà raconté comment le fils du cultivateur Brenot la découvrit en 1865, et comment, offerte en vente par son père à un chaudronnier de Lons-le-Saulnier, elle fut sauvée par M. Zéphirin Robert. Après avoir figuré pendant l'Exposition de 1867 dans un magasin du boulevard des Filles-du-Calvaire, elle fut achetée par le musée de Saint-Germain. La vitrine où elle est exposée a été classée et étiquetée par M. Chantre, qui en donne dans son grand ouvrage le catalogue et la description détaillée.
Le principal intérêt de la collection faite à Larnaud consiste en ce que toutes les pièces qui la composent sont contemporaines : or ces pièces sont au nombre de 1 ,485,
et l'époque à laquelle on doit les rapporter est évidemment la tin de l'âge du bronze. C'est ce que démontre la comparaison avec celles des autres fonderies, et surtout avec les objets recueillis dans les palafittes de la Savoie. Partout la dernière époque du bronze y est caractérisée par le martelage, par la présence de plaques ou feuilles métalliques obtenues par la percussion, et non plus seulement par la fonte. D'un autre côté, ce qui rattache l'atelier de Larnaud à l'époque où le bronze était encore le seul métal usuel, ce sont les ciseaux à froid, faits de bronze dur pouvant couper l'autre bronze, comme l'acier coupe le fer. Puisque le bronze le plus résistant l'est cependant beaucoup moins que ce dernier métal, peut-on douter que les ciseaux à froid eussent été faits avec du fer, si le fer eût été connu ou du moins assez usuel pour cela? Nous signalerons d'autres preuves démontrant plus clairement encore l'époque à laquelle il faut rapporter la fonderie de Larnaud.
A celte même période appartiennent plusieurs autres fonderies, parmi lesquelles nous citerons celles de la Poype, située sur les hauteurs qui dominent le Rhône au sud de Vienne. Une partie des bronzes avait été vendue à un marchand de Lyon, au prix du vieux cuivre ; elle fut achetée par M. Chantre, qui, sur des indications précises, reprit les fouilles et put en doubler les produits. La fonderie de Goncelin est aussi dans des hauteurs qui avoisinent l'Isère, ainsi que celles de Thodure et de Bressieux. La plupart des autres stations de ce genre sont également dans le voisinage des rivières et probablement à une petite distance des centres alors habités. Ce qu'elles offrent de plus remarquable peut-être, c'est leur uniformité dans
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toute l'Europe. Elles marquent, selon toute vraisemblance, le passage ou le séjour plus ou moins prolongé d'ouvriers faisant tous partie de la même caste, pour ainsi dire, et qui n'étaient pas fixés dans le pays comme l'eussent été des ouvriers indigènes. En effet, les fonderies sont toujours dans des lieux isolés; on ne rencontre autour d'elles aucune trace d'habitation. Sans doute les habitations peuvent disparaître, les maisons de bois se réduisent en poudre, les pierres mêmes sont avec le temps dispersées et utilisées ailleurs. Mais il est un produit de l'industrie humaine qui ne disparaît' jamais et qui témoigne de la présence de l'homme jusque dans les siècles les plus lointains : ce sont les terres cuites et surtout la poterie brisée. Sa persistance est telle qu'en examinant de près le sol qui en contient les fragments, on peut souvent déterminer la place et l'étendue de cités disparues depuis des siècles nombreux. Or les fonderies des néolithiques ne sont jamais entourées de pareils débris. Il n'y a jusqu'ici d'exception que pour quelques habitations lacustres où s'exécutait sur place le travail des métaux ; mais là des hommes du pays avaient pu être initiés à ce travail par les ouvriers voyageurs.
Cette initiation paraît en effet rendue probable par l'existence de certains centres habités auxquels on a donné le nom de stations. Celles que l'on connaît sont d'une très-petite étendue ; le plus souvent elles se trouvent en quelque sorte alignées le long des rivières, comme on le voit par exemple sur les rives de la Saône, entre Châlons et Tournus; mais il en existe aussi d'isolées. Telle est la plus importante de toutes, celle de Saint-Pierre-en-Chaslre, dans la forêt de Compiègne. Elle est située sur un plateau
calcaire dominanl la plaine marécageuse du Vieux-Moulin. Fouillée en 1860 par M. Viollet-Le-Duc, elle fournit entre autres choses plus de cinq cents objets de bronze. Tous furent d'abord attribués indistinctement à des armées gauloises. Depuis lors, la science ayant marché en avant, on reconnut que, parmi les objets de pierre, de bronze ou de fer recueillis en cet endroit, il fallait établir des distinctions, que tous étaient fort antérieurs à César, qu'il ne s'y trouvait presque pas d'armes, et que toute la série du bronze était identique à ce que fournissaient les autres gisements de cet âge dans toute l'Europe. Un examen attentif et d'utiles comparaisons permirent de conclure que la station de Saint-Pierre avait probablement existé pendant plusieurs siècles et qu'elle avait vu, sinon l'arrivée du bronze dans ce pays, du moins la belle époque de ce métal et les commencements de l'âge du fer.
Mais l'intérêt que présentent les stations s'efface en quelque sorte devant celui des trésors, parce que les trésors semblent démontrer la réalité de ces fondeurs ambulants, dont les fonderies suggèrent en effet l'idée. Les plus importants ont été trouvés dans les Alpes, aux cols des montagnes, d'autres près de Moulins et de Gannat, deux dans la Meurthe, un près de Sarrelouis ; en tout vingt-neuf en France, comprenant plus de 4,350 pièces. Ces trésors se composent uniquement d'objets neufs, n'ayant jamais servi, quelquefois attachés plusieurs ensemble et tirés du même moule à plusieurs exemplaires. On les rencontre dans de petites cavités creusées exprès, où leurs possesseurs paraissent les avoir cachés pour peu de temps. Le plus souvent ces trésors, ceux des Alpes du moins, se trouvent dans les lieux élevés, non loin de passages fré-
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quentés par les voyageurs passant d'un pays dans un autre. Rien dans le voisinage n'indique, soit une fonderie, soit une station quelconque; les lieux d'où on les a rapportés sont des déserts (1). Peut-on voir dans ces dépôts momentanés autre chose que des assortiments pour le négoce? N'ont-ils pas été placés dans ces cachettes par les mêmes hommes qui, dans les vallées, refondaient les produits détériorés de leur industrie? Si tout nous porte à croire que telle est bien l'origine des trésors, il ne resterait plus qu'à déterminer le sens où marchaient ces ouvriers pour savoir s'ils allaient, par exemple, de France en Italie ou d'Italie en France. On verra tout à l'heure que ce difficile problème n'est peut-être plus insoluble aujourd'hui.
Nousdevons maintenant parler des industries de l'âge du bronze dont les gisements comparés entre eux ont révélé l'existence, la nature, les procédés et les époques relatives.
(1) Le trésor de Réallon, qui est maintenant au musée de Saint- Germain , fut trouvé près de ce village, non loin d'Embrun, à 1,080 mètres d'aliilude. Le col est à 2,519 mètres. « Ce passage, trèsanciennement fréquenté par les piétons, conduit de Saint Bonnet à Embrun, par Orcières. > Le trésor de Beaurière fut trouvé par un cultivateur. Ce village, de l'arrondissement de Die, est situé sur un ancien passage de montagnes, au col de la Cabre, sur la route de Luc. Beaucoup d'autres trésors avaient été déposés dans les parties supérieures des rivières, quelques-uns aussi dans la plaine.
Parmi elles, il y en avait d'indigènes. Certainement les hommes de ces temps anciens se construisaient euxmêmes leurs demeures, qui furent de bois à partir de l'époque oîi ils quittèrent les cavernes. Celles qu'ils élevèrent sur la terre ferme ont disparu sans laisser de traces ; mais si les maisons des lacs ont été détruites, il nous est du moins resté les pilotis sur lesquels elles étaient édiliées. Ceux des époques antérieures au métal étaient plus près de la rive et moins saillants au fond des eaux. Les autres furent établis au-delà des premiers et ont en Savoie une plus forte saillie, à laquelle on peut aisément les reconnaître. Les pièces de bois qui reposaient sur les pilotis et formaient le plancher du fond étaient assemblées avec eux par des tenons et des mortaises ; ainsi donc les haches et les ciseaux de pierre pouvaient couper et entailler d'assez grosses pièces de bois. On faisait des planchers en fendant des troncs d'arbres; les scies de pierre n'ont que quelques centimètres de long, et celles de bronze n'atteignent pas trois décimètres; les unes et les autres ne pouvaient servir qu'à de petits ouvrages. De ceux-ci plusieurs échantillons ont été retirés des lacs de la Savoie; ce sont des cuillers, des manches d'outils, des tiges de fuseau, des espèces de sabots, une écuelle à anse, une portion de baquet.
Le grand nombre de ces pesons en terre cuite que l'on désigne par le nom italien de fusaïoles indique que l'usage de filer et de tisser était fort répandu; on a discuté longuement sur l'usage de ces petits cônes percés d'un trou suivant leur axe, mais le doute n'est plus possible depuis qu'un fuseau complet a été retrouvé au lac du Bourget. Nous-môme avons observé des restes manifestes de bois
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consumé, dans les trous de plusieurs pesons trouvés en Troade par M. Schliemann. Enfin cet instrument est celui dont on se sert encore dans tout le midi de l'Europe et dans tout l'Orient. Avec ces fuseaux de bois et de terre, on obtenait des fils assez déliés, comme le prouve la petitesse du chas de plusieurs aiguilles de bronze. Les tissus délicats se sont détruits sous l'eau, à plus forte raison dans la terre ; mais quelques fragments de tissus plus grossiers, des mailles de filet, du fil, des cordes, des paquets de filasse, se sont conservés dans la boue des palafittes du Bourget. Le fin que l'on employait alors est l'espèce à feuilles étroites, différente de cefie que nous cultivons. Au lissage, on peut rapporter la fabrication des corbeilles de jonc, de roseau et d'osier, la confection des nasses de pêcheurs et de ces larges claies dont on garnissait les parois des maisons pour en soutenir les enduits.
L'industrie locale qui a laissé le plus de traces dans les gisements du bronze, excepté dans les trésors et les fonderies, c'est l'art de modeler l'argile. Nous avons vu que les poteries des premières époques de la pierre n'étaient pas cuites, mais seulement séchées au soleil. La cuisson s'introduisit durant la période de la pierre pofie, et se perfectionna pendant toute la durée du bronze. Néanmoins les plus anciens vases de cette période étaient mal cuits, le plus souvent brûlés d'un côté et presque crus sur l'autre face; on dirait que ces poteries étaient cuites à feu nu et non sous un réverbère, quel qu'il fût. Les plats et les assiettes n'avaient presque pas été au feu. Ce n'est que sur la fin du bronze, lorsque déjà le fer tendait à le supplanter, qu'apparaît l'usage de la roue du potier. Quelque simple que soit cette machine tournante, elle exigeait cer-
sa MÉMOIRES SUR l'aNTIQUI'I É.
lains moyens de fabrication que les hommes n'avaient pas eus auparavant. L'idée même de faire passer l'argile entre les doigts, au lieu de la pétrir, supposait un certain progrès dans la civilisation. Ce progrès paraît ne s'être accompli qu'après l'arrivée du fer. Les espèces de vases labriqués par des procédés aussi élémentaires étaient pourtant assez variées. Les uns, de dimensions différentes, servaient à la conservation ou au transport des liquides, d'autres à poser les aliments, à les cuire ou à les mettre en réserve. Il y avait aussi des vases à boire, parmi lesquels; figure le rhyton, des lampes construites d'après le même principe que toutes les lampes grecques et romaines, des anneaux de terre pour poser les vases à petit fond, enfin des moules à fromage, percés d'un grand nombre de trous, comme ceux de nos jours, et qui prouvent que les hommes de ces anciens âges usaient déjà de cet étonnant aliment.
Quant à l'ornementation des poteries, elle a mérité de la part des savants une attention particulière, car elle a subi pendant l'âge du bronze des transformations utiles pour la chronologie, et qui se reproduisent sur les objets de bronze contemporains. Les grossières poteries de l'âge de la pierre n'avaient pour tout ornement que des lignes droites gravées à la pointe et formant des zigzags plus ou moins irréguliers. Plus tard ces dessins se régularisent ; les lignes sont parallèlement tracées à l'aide de burins à plusieurs pointes, et les figures deviennent géométriques. L'usage des cercles concentriques existe dans toute l'Europe à l'époque du bronze. La croix simple, multiple, ou à quatre points, ou enfermée dans un cercle de manière à former une roue, les étoiles, les triangles, les dents de
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* loup, se diversifient à mesure que les années s'écoulent. Les figures ne sont plus seulement gravées à la pointe; elles sont souvent imprimées au moyen d'un timbre, soit en métal, soit en terre cuite ou en pierre. Le swastika, sorte de croix à branches coudées, et le méandre, qui est une suite de swastikas, se rencontrent surtout dans la période de transition du bronze au fer. Pendant le premier âge du fer, et plus tard dans les temps historiques, celte figure acquiert une importance considérable chez tous les peuples de race aryenne. Il est donc intéressant de constater son apparition en Occident dès l'époque du bronze. C'est alors aussi que les potiers commencent à peindre certains vases avec des ocres rouges ou jaunes, ou avec cette couleur noire qui, perfectionnée, devint un des caractères de la céramique des Grecs. Enfin les populations lacustres employèrent avec habileté un genre de décoration qui tomba plus tard en désuétude. Sur le fond noir de certains vases en terre fine, ils appliquaient de très-minces feuilles d'étain coupées en lanières étroites, les fixaient avec de la résine et en formaient des dessins variés et brillants. Il sera intéressant de rechercher jusqu'en Orient, où probablement on la découvrira, l'origine de cette ornementation métallique.
L'industrie du bronze caractérise la période dont nous nous occupons. En parlant des fonderies, nous avons dit quelques mots du matériel des fondeurs. On n'y a trouvé jusqu'à présent qu'un petit morceau de minerai de cuivré, et nulle part en Europe on n'a vu la trace d'un fourneau ni d'un appareil d'extraction. On est donc en droit de penser que le métal était apporté du dehors, soit à l'état brut, soit déjà façonné. En elTet, les lingots de bronze se
rencontrent pour ainsi dire partout où des fondeurs ont stationné; ils ont la forme de petites barres carrées ou de marteaux ayant vers le milieu un trou de suspension. Il est à noter que l'on ne trouve guère de cuivre pur (i) et que très-peu d'étain, tandis que dans toute l'Europe le bronze a sensiblement la même composition. C'est ce qu'ont démontré les analyses faites par MM. Wibel et Fellemberg, et par M. Damour; la proportion de l'étaih y est à peu près d'un dixième. Il faut en excepter les ciseaux à froid et un ou deux autres objets de bronze dur, qui partout contiennent jusqu'à un quart d'étain pour trois quarts de cuivre. Cette uniformité de composition de l'alliage dans toutes les parties de l'Europe en prouve l'unité d'origine et l'importation; mais nous reviendrons sur ce sujet.
Les fouilles ont mis au jour, outre les lingots et les culots de métal, un grand nombre de moules en schiste, en stéaschiste, en grès, en terre cuite ou même en bronze. Beaucoup d'entre eux ont des formes sur deux ou sur quatre côtés, et chacune de ces faces en offre plusieurs les unes à côté des autres. Les creusets sont en terre mêlée de quartz broyé et contiennent souvent des traînées de métal. Les uns ont la forme conique de nos creusets de laboratoire ; les autres sont comme des tasses évasées munies d'un bec pour verser la fonte dans les moules. Tous ces récipients ne pouvaient contenir qu'une petite quantité de métal; leurs formes et leurs dimensions sont les mêmes dans toute l'Europe.
(1) Il paraît cependant que la Hongrie et la Grèce en ont fourni des exemples.
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Les objets que l'on fabriquait avec ces moyens si rudimentaires peuvent se partager en trois classes : les outils et ustensiles, les armes et les parures. Parmi les premiers, il faut citer d'abord les haches faites primitivement à l'imitation des haches de pierre, puis s'emmanchant par le haut au moyen d'une douille ou d'ailerons et d'un anneau qu'une corde reliait à la tête du manche. On peut, d'après la superposition des couches dans les habitations lacustres et les stations, suivre ces transformations et en fixer les époques relatives. Les ciseaux, les couteaux et les gouges pour la menuiserie, les faucilles plus ou moins recourbées, les scies à manche, les vrilles, les pinces de bijoutier, sont les outils le plus souvent redrés de tous les gisements. Il faut y ajouter les outils auxquels on a donné le nom de rasoirs : faits d'abord en pierre dure, puis en bronze, ils furent remplacés dans la dernière période par les rasoirs de fer. Cet instrument n'avait point la forme du rasoir d'aujourd'iiui; il était demi-circulaire, avec le tranchant du côté de la courbe. Puis on en fabriqua de doubles, opposés par leurs diamètres et réunis par une queue plus ou moins ornée, formant avec les deux une seule et même pièce de métal. Les transformations des rasoirs peuvent aussi servir à reconnaître l'âge relatif des gisements où on les a rencontrés.
Le cheval était-il déjà domestiqué à l'arrivée du bronze? Il est probable qu'il fut dompté durant la période de la pierre polie; cependant il est possible qu'il l'ait été beaucoup plus tôt. S'il n'eût existé qu'à l'état sauvage, on s'expliquerait difficilement le grand nombre d'ossements que l'on voit dans certaines stations de la première période, de la pierre, à Solutré, par exemple. Cette station, qui
s'élève non loin de la Saône, au-dessus de Mâcon, offre, dit-on, les squelettes de 100,000 chevaux, la plupart jeunes, et qui ont servi à la nourriture des habitants du Heu. Quoi qu'il en soit, les mors de bronze, trouvés d'abord dans les pilotis du lac de Brienne et ensuite dans toute la France, témoignaient qu'à l'époque néolithique le cheval était asservi. Les plus anciens de ces mors sont en deux pièces mobiles l'une sur l'autre au milieu de la bouche de l'animal; ce sont des mors brisés. Plus tard les quatre pièces sont mobiles, quoique chacune des deux pièces extérieures soit percée en son miheu par la traverse et figure par conséquent deux branches égales. Cette seconde espèce de mors caractérise notamment les terramares et a été savamment étudiée par le comte Gozzadini; elle exerce, comme on le sait, moins d'action sur le cheval que le mors à branches fixes. Il semble donc que dans l'âge de la pierre le cheval, à moitié dompté, ait été élevé pour la nourriture de l'homme; qu'asservi dans la seconde période de cet âge, il ait été monté et peut-être attelé, et qu'enfin, au moins en Italie, sur la fin de l'âge du bronze, il soit devenu assez docile pour se laisser guider par un simple filet.
Les armes ne sont pas la partie la moins intéressante de nos collections de bronze ; ce sont elles peut-être qui caractérisent le mieux les phases successives de ce métal. On les trouve partout, en Europe et en Asie; ainsi est réfutée l'opinion qui les attribuait naguère aux Gaulois. Les palafîttes, les fonderies et les trésors leur ont donné leur place définitive dans l'âge du bronze, car, si elles ne paraissent d'abord qu'en petit nombre à cause de la rareté du métal, elles se multiplient ensuite au point de rempla-
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cer entièrement les armes de pierre. Plus tard, le fer se montre sur beaucoup de points de l'Europe, mais en petite quantité et comme objet de luxe. Peu après, il exerce à son tour une influence appréciable sur les armes de bronze, dont il modifie les formes et les dimensions. Enfin le bronze est tout à fait abandonné. Les épées et les poignards des premiers temps du bronze étaient à soie et non à poignée métallique. On nomme soie, dans la coutellerie, la pointe de métal qui traverse le manche sur sa longueur et qui est ordinairement rivée à son extrémité. Souvent dans ces armes primitives la soie ne pénétrait pas profondément dans la poignée ; elle était large, courte et percée de deux ou de plusieurs trous que des rivets de métal traversaient. On fit ensuite les poignées en métal, soit sans garde, soit avec une garde figurant une croix, et toute l'arme était fondue d'un seul morceau. La Suisse, le Danemark et la Suède ont offert des épées à antennes, c'està-dire garnies de deux cornes saillantes et recourbées à l'extrémité de la poignée au-dessous de la main. Enfin les grandes épées, dont la longueur atteint 75 centimètres, et qui se sont rencontrées dans presque tout l'Occident, avaient des poignées de corne, de bois ou d'os, et imitaient les épées de fer qui ne tardèrent pas à les remplacer. La France a produit jusqu'à présent 650 épées et poignards (le bronze, la Suisse 86, la Suède 4-80; mais on en recueille dans toutes les parties de l'Europe.
Les dolmens et les grottes sépulcrales du Languedoc et du Vivarais, les palafittes des lacs de Neufchâtel et de Varèse ont donné des pointes de flèche en bronze, imitant celles de silex qui les avaient précédées, et se rapportant à la transition de la pierre au métal : elles caractérisent cette
époque, comme le rasoir caractérise la transition du bronze au fer. Ces petites pièces de métal furent d'abord plates et s'adaptaient par une soie à une fente de la hampe, à laquelle elles étaient fixées par une ligature. Les pointes à douille, qui étaient comme de petites lances, ne se sont guère rencontrées en nombre que dans le lac du Bourget. Ailleurs, du reste, les flèches sont ordinairement dispersées, ce qui tient sans doute à la nature même de cette arme, qui est un projectile.
C'est dans la seconde période de l'âge du bronze que l'on fabriqua des armures de métal, c'est-à-dire des casques, des boucliers et peut-être des cuirasses. On les faisait auparavant en cuir et en lames de bois. Mais à l'art de fondre le métal s'ajouta celui de l'étendre et de le modeler sous le marteau. C'est cette période que M. de Mortillet désigne par le mot « chaudronnerie. » Cet art ne s'appliqua pas seulement à la confection des armures, mais encore à celle du tranchant des armes et des outils, et d'une multitude d'objets de parure. Ceux-ci dépassaient de beaucoup en nombre, surtout quand le métal était rare encore, les instruments utiles. Les épingles se ramassent par centaines. La fonderie de Larnaud a donné 214 bracelets, le lac du Bourget plus de 600 ; on en a retiré un grand nombre des dolmens du midi de la France. Les plus anciens d'entre eux sont ovales ; les plus récents sont ronds. Ceux qui datent de la grande époque du bronze sont ouverts ; ils sont fermés aussitôt que se fait sentir l'industrie du fer. On ne trouve aussi le grand anneau de cou, nommé torques par les Romains, qu'après l'apparition de ce dernier métal. Les bagues sont rares dans toute. l'Europe; mais les anneaux, les chaînettes et les boucles se trouvent
partout en très-grand nombre. Les pendeloques ne forment pas la classe la moins curieuse des objets de parure; il en est de même de ces autres ornements ou amulettes, auxquels on a donné le nom de rouelles. Ces deux genres d'objets, aussi bien qu'un certain nombre de têtes d'épingles, ont un caractère manifestement symbolique ; disons seulement ici que ces figures symboliques sont à peu près les seuls indices que l'on trouve d'une religion quelconque à l'époque du bronze. Ajoutons qu'elles ne sont pas indigènes, mais qu'elles tirent leur origine de l'Asie. 11 en est de même des sistres, tubes ou tiges creuses de métal, garnies de neuf ou de douze anneaux, et qui étaient fixées au bout d'une tige de bois, à la façon d'un fer de lance. On en conserve plusieurs, dont deux ont été trouvés en France, trois au lac du Bourget, les autres à Christiania, à Wladimir et à Yavorlaw. Ces sistres ressemblent, non à ceux de l'Egypte, mais à ceux des prêtres du Bouddha, qui eux-mêmes les tiennent d'une antique tradition Aryenne.
Nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs les conditions générales du problème relatif aux origines de la métallurgie en Europe. Par les faits qui viennent d'être exposés en abrégé, et qu'ils trouveront énumérés et décrits un à un dans le grand ouvrage de M. Chantre, mais surtout en voyant dans nos musées les objets eux-mêmes, ils s'assureront que le problème est désormais bien posé, que la
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méthode à suivre est parfaitement définie, que la recherche des bronzes primitifs et l'examen scrupuleux des gisements d'où on les tire sont le principal, sinon le seul moyen de marcher à une solution, qu'enfin le travail accumulé d'une multiirude de gens instruits sur tous les points de l'Europe a déjà fourni à la science des bases larges et solides. Cet immense labeur, que nous venons de résumer en quelques pages, commençait il y a quarante ans, et n'est devenu actif et général que depuis une vingtaine d'années.
L'Europe n'a pas dit son dernier mot; mais tout le monde sent aujourd'hui que les origines- de la métallurgie doivent être cherchées hors de ses frontières. Quand les hommes de guerre laisseront à la science quelque loisir, quelque sécurité et quelque argent, l'Orient de l'Europe et l'Asie deviendront, le champ des recherches savantes. On voit en effet que c'est en Asie, et probablement dans l'Asie du sud-est, qu'il faut chercher la provenance première des métaux; mais pour la découvrir avec certitude, il faut que, par des investigations analogues à celles qui sont faites en Europe depuis vingt ans, on trace en quelque sorte les routes que l'industrie et le commerce des métaux ont suivies.
Ces routes, du moins pour le bronze, convergeront sans doute vers un point unique. En effet, si l'Inde méridionale et la Tartarie avaient simultanément fourni ce métal, nous verrions dans les diverses collections de l'Europe deux types différents et probablement deux alliages différents pour les objets similaires ; le contraire a lieu : sauf les différences locales nées avec le temps, les produits sont les mêmes dans tous les pays de l'Occident, depuis la Sicile
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jusqu'aux extrémités de la Suède et de la Russie. La composition du bronze, connue par un grand nombre d'analyses où l'approximation a souvent été faite au dix-millième, est la même partout. Les procédés industriels sont identiques. Partout aussi on trouve les trois époques successives de l'âge du bronze : celle où il apparaît comme une rareté au sein d'une population occupée à polir la pierre, celle où le métal a remplacé définitivement cette dernière pour certains usages où il lui est manifestement supérieur, enfin celle où le bronze est à son tour en concurrence avec un métal nouveau, le fer, qui finit par le supplanter. Une telle uniformité dans un temps dû il n'y avait ni chemins ni sécurité, où les races qui peuplaient l'Europe n'étaient pas encore mêlées et avaient leur génie et leurs besoins particuliers, enfin l'absence de l'étain en Europe, sauf le pays de Cornouailles, où l'on ne remarque aucune trace d'exploitation remontant à une telle antiquité, l'absence aussi de toute exploitation du cuivre dans ces temps reculés: n'est-ce pas là plus de raisons qu'il n'en faut pour admettre l'origine étrangère de la métallurgie?
Pour en fixer le point de départ, on pourrait dès à puésent procéder par élimination et montrer que ni l'Asie septentrionale, ni le Caucase, ni la Tartarie, ni l'Egypte n'ont pu fournir le bronze à la vieille Europe. En rétrécissant toujours le cercle, on serait amené, comme l'ont été quelques savants, à regarder l'Asie-Mineure comme la voie par où le commerce du bronze a passé, et l'Inde comme son lieu d'origine. Mais l'Inde elle-même est grande : du cap Comorin à l'Himalaya, la distance est à peu prés celle de Marseille à Pétersbourg. De plus, l'Inde ne produit pas son propre bronze; elle le tire du dehors. Quand on suit
cette méthode, qui n'est pas très-scientifique et qui a déjà égaré plusieurs savants dans des directions opposées, il est du moins un principe dont il faut tenir compte : c'est que le bronze, qui est un alliage difficile à produire, a dû naître dans une contrée qui en fournissait les éléments. Or, l'Inde ne produit pas d'qtain. C'est la presqu'île de Malacca et Banca qui sont encore aujourd'hui les deux grands centres de production de ce métal. C'est donc là qu'aboutirait la méthode d'éUmination. Nous ne voulons pas dire qu'elle se tromperait; mais au fond elle ne ferait que proposer une hypothèse vraisemblable. La science dont nous venons de retracer les traits généraux en avait essayé d'autres.
Les érudits avaient tenté de résoudre le problème au moyen des textes; malheureusement, les textes les plus anciens sont modernes eu égard à des époques aussi reculées. De plus, les auteurs de ces textes, quand leur personnahté même n'est pas un sujet de doute, n'étaient pas assez bien informés, puisqu'aucun d'eux n'avait une notion quelconque des trois âges qui se sont succédé dans l'humanité. C'est donc vainement qu'en 1860 M. de Rougemont, avec l'aide des textes seuls, prétendit résoudre dans son cabinet le problème pour la solution duquel les savants sondaient alors les lacs, retournaient le sol des plaines et creusaient les montagnes. Cet érudit, pour qui la Genèse était une autorité suffisante en métallurgie, désigna la Phénicie comme le pays d'où le bronze européen avait été tiré. Mais il n'y a de mines ni d'étain ni de cuivre en Phénicie; les cuivres les plus voisins étaient dans l'île de Cypre, qui alors n'était pas phénicienne. De plus, les Phéniciens n'ont jamais été des industriels ; ils
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n'étaient que des marchands. On ne saurait montrer un seul bronze vraiment phénicien antérieur au fer. Ajoutons que les figures symboliques des bronzes de l'Europe sont toutes étrangères à la Phénicie, et que l'auteur du chapitre IV de la Genèse n'avait que des notions vagues sur l'origine des métaux.
Il n'y a pas d'autre méthode à suivre que l'observation et la comparaison des faits. Or, si les faits énumérés tout à l'heure démontrent l'origine étrangère et unique de l'industrie du bronze, les différences locales permettent de partager l'Europe en trois groupes : l'ouralien, le danubien et le méditerranéen, puis chacun de ces groupes en provinces. En tenant compte des époques successives indiquées par la superposition des couches dans les palafittes et les stations, on peut déterminer l'état relatif de cette industrie dans les différentes provinces de chaque groupe à chacune des trois époques de l'âge du bronze. Enfin la nature des objets associés dans les couches montre les phases successives par lesquelles cette industrie a passé.
Or, les premiers bronzes vendus en échange de l'ambre, des fourrures, des cuirs ou d'autres produits locaux aux polisseurs de pierre ont été des bijoux et des amulettes. On peut, au moyen de comparaisons, suivre la marche du commerce des bijoux de pays en pays dans chaque province. On y voit ensuite paraître les ustensiles et les armes, dont on peut suivre également la- propagation. Enfin arrive l'ère de la chaudronnerie, c'est-à-dire du martelage du bronze, succédant à sa simple fusion et lui faisant subir une opération complémentaire. Ces trois séries d'observations, portant sur les milliers d'objets conservés dans les collections publiques et privées, ont fait voir que, si on
laisse de cùté le groupe ouralien, qui se rattache directement à l'Asie, les provinces du groupe danubien recevaient le bronze des régions moyennes ou inférieures du Danube, tandis que celui de la Savoie, de la France et d'une partie de la Suisse venait d'Italie par les sentiers des Alpes. Le courant danubien s'est étendu jusque sur les lacs de la Suisse orientale ; c'est à lui que se rapportent les bronzes trouvés dans les palaiittes de Zurich, Mais ceux de la Savoie ont été apportés par le courant italien. C'est à l'industrie danubienne qu'appartiennent les bronzes de l'Allemagne, du Danemark et de la Suède, et en grande partie ceux de l'Angleterre et de l'Irlande. L'industrie italienne a d'abord rempli le bassin du Rhône, s'est étendue d'un côté sur la Savoie, de l'autre autour des Cévennes, puis elle a pénétré dans le nord de la France et a fait sentir son action jusque dans la Grande-Bretagne. Voilà ce que démontrent les faits.
Comment s'opérait cette propagation de la métallurgie? Les fonderies et les trésors répondent, incomplètement sans doute, à cette question. Les premières nous montrent en effet des ouvriers étrangers venant installer leur petit atelier en plein champ, non dans les centres habités, mais dans le voisinage. N'ayant pas eux-mêmes une demeure permanente, ils allaient sans doute d'un lieu à un autre : là ils exécutaient la refonte des vieux objets et en coulaient de nouveaux. Le déchet était comblé au moyen de bronze qu'ils apportaient en lingots ou en barres avec eux. Les trésors ressemblent singuUèrement à des pacotilles de marchands nomades : comment expliquer autrement ceux que l'on trouve aux cols des montagnes, à des hauteurs inhabitées? Mais ces trouvailles nous indiquent que ces in-
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fortunés ne sont pas revenus et qu'ils ont succombé quelque part ailleurs à la violence ou à la misère. Et pourquoi ces fonderies elles-mêmes ont-elles conservé leurs moules, leurs creusets, les lingots et les objets brisés qui devaient être refondus ? Pourquoi ces ouvriers les ont-ils laissés derrière eux en se retirant? Ou plutôt n'ont-ils pas eux-mêmes été victimes de la haine ou de la cupidité? On n'oubliera pas qu'au témoignage d'Hérodote, il y avait de son temps une sorte de corporation ou de caste, composée de fondeurs ambulants qui venaient d'Asie. Pendant tout le moyen âge, ces étrangers, d'un autre type que les hommes d'Occident, ont fréquenté nos villes et nos villages. Leur vie nomade, leur langue inconnue, leurs habitudes étranges et leur religion, qui semblait être le paganisme, faisaient d'eux des objets de méfiance et de haine. Quoiqu'on eût besoin de leurs services, ils étaient tués sans pitié; la grande industrie moderne les a presque bannis des pays les plus civilisés; mais ils parcoui'ent encore l'orient, le midi et le nord de l'Europe, sans compter l'x\sie tout entière : ils viennent, comme les hommes des fonderies de bronze, s'installer pour quelques jours dans les champs autour des centres habités. Là ils portent, comme on sait, des noms divers suivant les pays : tsiganes en Hongrie, zingari en Italie, bohémiens en France, gyphtes ou égyptiens en Grèce, gypsies en Angleterre, gitanos en Espagne. Ils ne sont pas en concurrence les uns avec les autres; ils forment une corporation dépendant d'un chef unique. C'est de ce chef, résidant à Pesth, qu'ils reçoivent le métal, et ce chef le reçoit lui-même d'un autre qui réside à Témesvar ; mais d'où celui de Témesvar le reçoit-il?
Il est probable que le rapprochement des faits de l'âge
du bronze et des mœurs des étameurs modernes aidera les savants à découvrir les chemins suivis par l'ancienne métallurgie. Les voies du commerce ne se modifient pas profondément, là où les grandes inventions de nos jours n'ont pas encore pénétré. Les procédés se perpétuent; en Orient les mêmes castes fournissent toujours des hommes aux mêmes métiers. Or, il est démontré que les tsiganes sont originaires de l'Inde; nous savons d'un autre côté que les castes n'étaient pas encore constituées au temps du Véda, mais qu'il y avait déjà des corps de métiers parmi lesquels celui du fondeur occupait certainement une place importante; mais ces fondeurs étaient-ils de race arienne? faisaient-ils partie de la nation conquérante qui, dans sa marche vers le sud-est, n'avait pas encore atteint la vallée du Gange ni dépassé la Saraswatî?On voit combien les problèmes s'étendent et se multiplient, et combien il est maintenant nécessaire de poursuivre au-delà de Pesth, dernier lieu de réunion du congrès anthropologique, les recherches qui se font depuis un quart de siècle en Occident.
Le point de départ du courant ilahen n'est pas mieux connu. Les fouilles ont bien démontré que l'industrie rhodanienne procède de l'Italie, et que l'Itahe a marché plus vite que les pays situés plus au nord ; mais l'industrie du bronze n'était pas plus originaire de l'Italie qu'elle ne l'était de la France ou de la Savoie. Par quel chemin les fondeurs pénétraient-ils dans la péninsule? Venaient-ils de la Grèce ou des îles? Et quand on aurait démontré qu'ils venaient de la Grèce et que celle-ci a précédé l'Italie dans la civilisation à l'époque du bronze, il faudrait savoir d'où la Grèce recevait le bronze. Le tirait-elle de l'Asie-Mineure,
OU de Cypre, ou d'Egypte, ou d'un autre pays ? Quel rôle les marchands phéniciens ont-ils joué dans la propagation des métaux et de la métallurgie? Du ^moment où l'on franchit l'Adriatique, le problème se présente dans son intégrité, puisque les pays au-delà de cette mer n'ont pas encore été fouillés. Les découvertes faites à Santorin par M. Fouqué et par l'École française, et surtout les grandes fouilles de M. Schliemann en Troade et à Mycènes, jettent sur la question de vifs rayons de lumière, mais n'en donnent pas encore toute la solution. On ne peut l'attendre que de fouilles nouvelles opérées sur une multitude de points dans la péninsule hellénique, dans les îles et sur l'immense surface de l'Asie. Dans ces contrées, en effet, on devra retrouver la contre-valeur commerciale fournie par les hommes d'Occident en échange du bronze que les Orientaux leur apportaient. Ces objets d'échange devront consister surtout en ambre jaune, matière précieuse qui se conserve sans altération dans la terre et dans les tombeaux.
L'étude comparée des religions fournira à la science un contingent utile, car nous savons déjà que les figures symboliques de certains bronzes trouvés en Occident appartiennent à la race aryenne et viennent de l'Asie centrale ou de l'Inde; tels sont le swastika, la croix, la roue, le croissant, le disque, les étoiles, les nombres. Ces signes nettement caractérisés seront comme autant de jalons plantés dans tous les lieux où on les retrouvera, et ces jalons, marqués sur la carte du monde, donneront un tracé des voies métallurgiques. La linguistique peut déjà fournir quelques renseignements ; peut-être ne faut-il pas beaucoup attendre d'elle, car les noms donnés aux métaux par les
Aryas d'Occident n'ont pas toujours la signification qu'ils ont eue en Orient ; mais, comme dans l'Inde par exemple les noms désignant un même métal, un même produit industriel, une même figure, sont souvent très-nombreux et toujours significatifs, on pourra tirer de leur comparaison des conséquences qui compléteront ou éclaireront les autres données de la science. C'est à ce titre surtout que l'étude des textes, dont on a d'abord abusé, pourra devenir fructueuse. Quoi qu'il en doive être, les savants admettent dès aujourd'hui que les voies métallurgiques de l'Europe, celle du Danube et celle de l'Italie et du Rhône, sortent du continent européen et tendent à converger vers un centre asiatique non encore déterminé ; mais ils admettent aussi que l'époque où le bronze s'est introduit en Europe, parmi les populations de la période néolithique, est encore à l'état d'époque géologique et ne peut être inscrite dans une chronologie quelconque. Deviendra-t-elle une date réelle, ou du moins approximative ? On l'ignore, mais on l'espère.
Le voyageur qui va de Smyrne à Constantinople par le canal de Lesbos voit, au moment d'en sortir, s'étendre devant lui, dans la direction de l'est â l'ouest, un long rivage terminé au couchant par un promontoire. C'est la Troade. Il tourne à gauche pour atteindre le cap, puis à (iroite pour le doubler, et un second rivage plus long que le premier fuit devant lui dans la direction du nord. Il le côtoie, et, l'ayant suivi sur une longueur d'environ douze lieues, il entre dans le canal des Dardanelles, qui fut l'Hellespont. Chemin faisant, il a laissé à sa gauche l'île de Ténédos et à sa droite la baie de Béchika, où descend par un ancien canal une partie des eaux de la plaine de Troie. Au-dessus du rivage très-bas de cette baie, il a pu apercevoir une hauteur dessinant une sorte d'acropole et qui porte aujourd'hui le nom d'Hissarlik. A l'entrée de l'Hellespont, il voit sur sa droite un château turc du nom de Koum-kalé, bâti, comme le nom l'indique, sur le sable,
et il distingue l'embouchure d'une rivière dont les eaux sont celles du Scamandre et portent encore le nom amoindri de Mendéré-sou. Au-delà se développe une sorte de lagune formée par les alluvions de cette rivière torrentielle et capricieuse. De Koum-kalé au tertre connu de tous les marins sous le nom de tombeau d'Ajax, il y a en ligne droite environ 3,600 mètres. C'est toute la largeur de la plaine de Troie, car au-delà du tombeau d'Ajax commence une série de hauteurs qui longent l'Hellespont et se rattachent au massif de l'Ida. C'est donc ici que nous allons nous arrêter.
Le niveau du sol entre Koum-kalé et le tombeau d'Ajax est tellement bas et si exactement horizontal, qu'il est impossible de s'expliquer, à la première vue, pourquoi les eaux des rivières coulent à droite plutôt qu'à gauche de la plaine. Suivons donc ce rivage à peine praticable en été et tout à fait inondé en hiver. Nous ne tarderons pas à y reconnaître plusieurs embouchures inégales de la rivière qui coule aujourd'hui presque entière à Koum-kalé. La première que nous rencontrons est le CalifatU-asmak^ qui se divise lui-même en deux ou trois bras et se perd dans des lagunes salées. Il doit son nom au village de Cahfatli, situé dans la plaine, à 5 kilomètres environ de la mer. La dernière embouchure des eaux vers l'est de la plaine est celle de l'In-Tépé-asmak, c'est-à-dire de la rivière de rin-tépé, nom turc du tombeau d'Ajax; elle est à quelques centaines de mètres en avant de ce dernier.
En remontant ces divers lits de rivières, on reconnaît que le Califatli, qui vient du sud-est, n'est qu'une branche de l'In-tépé, et que le point de séparation est au village de Koum-kieui, à 2,700 mètres de la mer. Au-dessus de
ce point, toutes les eaux de la plaine troyenne courent au hasard à travers une vallée marécageuse de 2 à 5 kilomètres de large, et, suivant la saison, coulent uniquement dans le lit du Mendéré ou dans tous les lits à la fois; mais l'immense largeur du lit pierreux du Galifatli prouve jusqu'à l'évidence que là se trouvait autrefois le cours principal de la rivière, et qu'elle n'a quitté cette direction que dans la suite des temps. Au fond de la plaine, en remontant toujours vers le sud-est, on trouve à 13 kilomètres de la mer les hauteurs devenues célèbres de Bounar-bachi. C'est là que le Scamandre sort des croupes de l'Ida; son cours, au-dessus de ce point, n'est plus marécageux : c'est une rivière de montagne, aux eaux limpides, courant entre des rives souvent escarpées et presque toujours boisées. En résumant, on voit que le Scamandre, qui a toujours été le fleuve troyen par excellence et ne recevait le Simoïs que comme un faible affluent, a changé deux fois de direction, une première fois à Koum-kieui, non loin de son emboucliure, pour former le cours inférieur du Galifatli, une seconde fois à 8 ou 9 kilomètres de la mer pwur donner naissance au Mendéré-sou, fleuve visiblement moderne. Le lit primitif longeait donc les hauteurs de l'est, et, se dirigeant ensuite vers le nord, là où est aujourd'hui la branche nommée In-tépé, il passait à l'ouest du tombeau d'Ajax.
Pour se rendre compte de cette topographie, il est bon d'avoir sous les yeux une carte développée du pays, comme celle que pubHèrent en 1840 le commandant T. Graves et le lieutenant Spratt. Gette étude doit précéder toute discussion relative à Troie et aux poèmes homériques, car les changements survenus djaas cette plaine célèbre sont
indépendants de toute opinion suggérée par la critique littéraire et de l'existence même de la ville de Priam; elle a le pas sur toute solution qui pourra être donnée aux problèmes historiques ou archéologiques. Somme toute, la plaine de Troie était fort petite; la partie inférieure, aujourd'hui occupée par un marais et par une lagune, n'existait probablement pas dans les anciens temps; la plage de Koum-kalé était occupée par la mer, et le rivage, fort plat lui-même, devait s'étendre en ligne plus ou moins irrégulière du tombeau d'Ajax au village de Yéni-cheir, situé à 2,500 mètres vers le sud de Koum-kalé. Là en effet se trouve un cap assez élevé dans lequel tout le monde a reconnu l'ancien promontoire de Sigée. Le voyageur le laisse à sa droite avant d'atteindre l'entrée de l'Hellespont.
La position du Scamandre ancien sur la carte de Troade entraîne nécessairement celle du Simoïs. Il n'est pas possible de le voir dans les petites sources de Bounar-bachi, car, si elles avaient autrefois envoyé leurs eaux au Scamandre, elles l'auraient rencontré immédiatement et n'auraient pu former une rivière ayant un nom. Aujourd'hui elles alimentent un petit cours d'eau qui se détourne vers l'ouest, se perd en partie dans des marécages et en partie se jette à la mer dans la baie de Béchica. Il faut donc chercher le Simoïs à l'est du Scamandre et non à l'ouest, où il n'y a pas de cours d'eau. Si en effet, parlant du tombeau d'Ajax, on chemine vers le sud jusqu'à Koumkieui, on voit sur sa gauche s'étendre une longue vallée courant de l'est à l'ouest, et dont la rivière est connue sous le nom de Dombrek-sou ; elle tire son nom du village de Dombrek, situé à 10 kilomètres vers l'est. Lesalluvions
ont relevé le sol et transformé en marais l'espace où le Simoïs atteint l'ancien Scamandre; mais son lit est parfaitement reconnaissable au pied des hauteurs qui bordent la vallée au midi. Derrière celles-ci^ l'on rencontre le lit d'un torrent de montagne, puis des hauteurs accidentées, enfin, un peu avant Bounar-bachi, une seconde rivière que des découvertes récentes nous obligent à reconnaître comme le Thymbrios. Par une trompeuse ressemblance de mots, celui-ci avait été assimilé au Dombrek-sou ; mais le mot Dombrek peut avoir une signification en turc, et d'ailleurs les faits démontreront qu'il y avait ici une erreur. Il ne paraît donc pas posssible de voir dans cette rivière de Dombrek autre chose que le Simoïs.
Je dois maintenant appeler l'attention sur les différents sites auxquels on a tour à tour fait l'honneur d'y placer la ville de Troie. Mon intention n'est pas de discuter ici avec des textes dont la plupart sont eux-mêmes sujets à discussion. On ne doit pas oublier que Y Iliade est le document le plus ancien que les Grecs nous aient laissé sur la guerre de Troie; — que ce poème, chanté çà et là par fragments, n'a été reconstitué qu'après Solon ; qu'il a été l'objet de nombreuses interpolations; qu'il a été expurgé, réédité et réduit, autant que possible, à l'unité d'action par les anciens eux-mêmes; — que V Iliade d'aujourd'hui est le dernier produit de ces remaniements, et que pourtant une foule de passages sont encore regardés comme apocryphes par beaucoup de savants. Nous admettrons donc provisoirement, sur la foi des anciens, qu'il y a eu jadis une ville de Troie; qu'elle était dans la contrée où nous sommes, sur quelque lieu élevé, non loin du Scamandre et du Simoïs ; que les Grecs, qui alors se nommaient eux-mêmes Achéens,
y firent une longue expédition ; qu'ils y périrent en grand nombre, mais qu'enfin ayant pris cette (citadelle, ils la livrèrent aux flammes, la pillèrent et se retirèrent chacun dans son pays, s'ils le purent et comme ils le purent. C'est bien là en effet le plus gros de la tradition. Cette expédition fut entreprise en pleine féodalité, lorsque les peuples étaient sous un régime seigneurial, n'ayant eux-mêmes que peu de droits à faire valoir, « dévorés, » comme dit Homère, par les princes qui les gouvernaient. Rien n'indique que les belligérants parlassent deux langues différentes; leurs noms, de part et d'autre, sont ou également grecs ou également étrangers à la langue grecque ; la guerre semble avoir eu lieu entre peuples frères, entre seigneurs qui se connaissaient dès longtemps et se comprenaient entre eux. De l'aveu de tous, anciens et modernes, nous voilà bien en Troade ; mais où était Troie? Tel est l'objet de la controverse. Nous devons revenir, un moment encore à la topographie du pays. Qu'il faille exclure les villages situés dans la plaine, c'est ce dont personne ne doute, puisqu'Ilion était une citadelle et qu'elle dominait la plaine. Il ne faut pas non. plus chercher cette acropole dans les vallées latérales qui ne dominent ni la plaine ni la mer. Enfin il doit y avoir entre la mer et la citadelle un espace assez grand pour le déploiement des batailles, assez petit pour qu'il puisse être franchi plusieurs fois en un jour. Telles sont les données fournies par Homère et par la tradition. Les coUines qui ont tour à tour été prises pour le site d'Ilion sont celles d'Hissarlik, de Chiblack, d'Atchi-kieui et de Bounar-bachi, énumérées dans l'ordre où on les rencontré en partant de la mer. Je vais en indiquer la situation relative.
Si l'on remonte les lits de l'In-tépé et du Califatli jusqu'à leur point de séparation, on trouve le village de Koumkieui : 2 kilomètres au-delà, le fleuve passe devant une hauteur, qu'il laisse sur sa rive droite et qui est Hissarlik. A l'est d'Hissarlik, et à 3 kilomètres de la rivière, est le village de Chiblack, bâti sur la pente des collines et regardant le midi; Chiblack tourne donc le dos à la mer; il est dans une vallée torrentielle et ne voit la plaine que par une sorte d'échappée latérale. Si, revenant au Scamandre, nous continuons à en remonter l'ancien cours, une marche de 2 lieues dans la direction du sud-est nous conduit à un marais plus ou moins cultivé, à l'est duquel est le village d'Atchi-kieui ; il est situé sur une colline au pied de laquelle coule une rivière appelée aujourd'hui Kemar et autrefois Thymbrios. Bounar-bachi est à une lieue de là sur la droite, c'est-à-dire vers le sud-ouest. Ce village s'étend sur le penchant d'une coUine, tout au fond de la plaine de Troie, à l'endroit où le Scamandre sort des montagnes pour devenir lent et stagnant ; ce fleuve, du reste, ne passe point à Bounar-bachi ; il reste à près d'une demi-lieue sur la gauche. Derrière le village, il entoure de deux côtés des collines rocheuses, escarpées du côté du fleuve et en pente douce du côté du nord. Sur le haut de ces éminences, on aperçoit trois grands tumuli ou tertres de forme conique et rangés en ligne.
C'est là que la plupart des critiques modernes, depuis la fin du siècle dernier, ont placé la ville de Troie et la citadelle de Pergame. On a considéré ces tumuli comme des tombes de héros troyens, et les sources de Bounarbachi comme celles où les jeunes troyennes allaient laver leurs vêtements. Cette idée étant admise, on n'a plus eu
qu'à faire Concorder V Iliade avec la configuration du pays et à donner à chaque site un nom ancien indiqué par Homère. Quant à Atchi-kieui, un seul critique, M. Ulricbs, a voulu y reconnaître le site d'ilion. Cet auteur, qui avait déjà tenté de bouleverser la topographie d'Athènes, n'a été suivi de personne dans ses opinions sur la Troade. Chiblak n'a pas eu un meilleur sort : MM. Clarke et Barker- Webb soutinrent, en iSM, que là avait été la ville de Troie ; mais la position topographique de ce village, situé dans une vallée latérale et tourné au sud, ne convenait en aucune manière aux faits donnés par la tradition classique.
La lutte se simphfiait donc et n'existait plus qu'entre Hissarlik et Bounar-hachi. Jusqu'au commencement du 1I« siècle avant Jésus-Christ, toute l'antiquité grecque plaçait llion à Hissarlik. Là, en effet, postérieurement à la guerre de Troie, s'était établie une colonie grecque portant le nom d'iliens et datant au moins du VH^ siècle. La tradition des anciens est attestée par Hérodote, par Xénophon, Arrien, Plutarque, Justin, par Strabon même, qui admet une opinion différente. Vers l'année 180 avant Jésus-Christ, au temps oîi les érudits alexandrins discutaient les textes d'Homère et les questions de topographie qui s'y rattachaient, un critique né dans une petite ville voisine, et poussé peut-être par quelque intérêt patriotique, un certain Démétrius de Scepsis, avança que Troie n'avait pu être là oij les anciens la plaçaient : il disait que l'espace compris entre la ville des Iliens (Hissarhk) et la mer n'était tout entier qu'une alluvion postérieure à la guerre de Troie, qu'au temps de cette expédition la ville se serait trouvée sur le rivage ; il ne serait donc pas resté de place
pour le développement des armées. Ainsi, Démétrius reportait llion vers le fond de la plaine, au lieu nommé à cette "époque Iliéôn-cômé, un peu en avant d'Atchi-kieui ; il avouait cependant que l'on n'y trouvait aucune ruine ; mais on savait aussi que Troie avait été ruinée par les Grecs de fond en comble. Le fait naturel allégué par Démétrius était exagéré : les terrains en avant d'Hissarlik sont des alluvions anciennes, de beaucoup antérieures aux temps épiques et peut-être même à la présence de l'homme suc la terre. L'alluvion moderne ne comprend qu'une lisière de lagunes et de terrains salés, allant de Yéni-cheir au tombeau d'Ajax. L'objection de l'historien grec serait tombée d'elle-même devant un examen plus scrupuleux du pays. Strabon lui donna de l'autorité en l'acceptant; mais Strabon n'était pas allé en Troade, et au fond son opinion n'avait que la valeur de celle de Démétrius. Cependant elle paraît n'avoir pas été adoptée par le public de la longue période gréco-romaine ; car, au temps où l'empire romain se divisa et où il fallut choisir une capitale pour l'empire d'Orient, il fut question de Troie, et l'on n'entendait pas par ce mot un autre site que celui où était alors la ville des liions, le moderne Hissarlik. Cette ville avait acquis une certaine importance, si l'on en juge par l'étendue de sa partie fortifiée ; elle était le principal centre de population de la plaine de Troie.
Le problème, résolu de deux façons si opposées par les érudils de l'antiquité et par la tradition populaire locale, a dormi pendant tout le moyen âge, et a passé inaperçu à travers les temps modernes jusqu'à la fin du siècle dernier. En 1788, Le Chevalier visita la Troade et, à son retour en France, écrivit une relation qui eut un grand
succès : en 1802, on en publiait la troisième édition. Ce voyageur n'avait aucunement étudié le site d'Hissarlik, et, s'écartant un peu de l'idée de Démétrius de Scepsis rapportée par Strabon, il plaça la Troie homérique sur l'emplacement du village actuel de Bounar-bachi. Il crut reconnaître, dans les sources qui naissent en avant de ces collines, les deux sources d'eau chaude et d'eau froide dont il est parlé dans Homère. Les hauteurs rocheuses, qui s'élèvent au-dessus du village et finissent par un escarpement au sud-est, furent la Pergame de Troie. Les pierres taillées et les poteries répandues sur le sol lui semblèrent provenir d'Ilion saccagé, et les trois tertres tumulaires, qui se voient au sommet de cette sorte de citadelle, furent attribués aux héros troyens ; l'un de ces tertres reçut le nom de tombeau d'Hector. Par l'examen et la discussion des textes, on fixa autour de la plaine les emplacements des lieux cités par le poète, Callicolone, l'Érinéos, les tombeaux d'ilus, d'iEsyétès, la tombe commune des Grecs. Quant à la difficulté que faisaient naître l'opinion des plus anciens auteurs et la tradition populaire du pays, tradition que les dissertations des savants alexandrins n'avaient pu rompre, Le Chevalier la résolut d'un seul mot en donnant à l'Ilion de la colonie grecque (Hissarhk) l'épithète de novum ou de recens, et ce fut depuis lors la nouvelle Ilion, par opposition à l'Ilion des temps héroïques. Il fut admis que Virgile s'était trompé avec le peuple et avec les politiques romains, qu'il avait faussement cru que de Troie on pouvait apercevoir Ténédos. En effet, disait-on, cette île, visible d'HissarUk, est cachée par une rangée de hauteurs aux habitants de Bounar-bachi.
A la fin du dernier siècle, la critique n'était pas très-
sévère, et les voyages en Turquie étaient fort rares. Les raisons données par Le Chevalier parurent solides; ses conclusions devinrent classiques. Elles furent adoptées et soutenues par Rennel dans ses Observations on the iopography of the plain of Troy, publiées à Londres en 1814-. Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France près la Sublime- Porte, dans son Voyage pittoresque de la Grèce, qui parut en 1820, ne s'éloigna pas notablement des idées de Le Chevalier, qui furent également reprises par Mauduit, architecte de l'empereur de Russie, Quoique les Découvertes dans la Troade n'aient été publiées par cet artiste, trop peu érudit, qu'en 1840, il put dès l'année 1838 communiquer à MM. Raoul Rochette et Morey un plan des constructions encore visibles au-dessus de Bounar-bachi, où il avait cru reconnaître les fondations de Pergame. M. Morey, architecte et ancien élève de notre académie de Rome, vit bien que ces ruines n'avaient pas un caractère de haute antiquité ; toutefois, craignant sans doute de rompre trop brusquement avec l'idée généralement adoptée de Le Chevalier, il se contenta de franchir le Scamandre, en lui laissant le nom usurpé de Simoïs, et de chercher Ilion de l'autre côté du torrent. Là, en effet, il y a quelques ruines qui sont indiquées sur la carte de Graves, mais trop petites pour qu'on leur ait jamais attribué de l'importance. Cette idée nouvelle n'eut donc pas d'écho. L'opinion courante continua d'être admise, malgré les critiques faites en 1822 par Mac Laren dans une dissertation publiée à Édimburg. On la retrouve en 1842 dans un écrit de M. Forchhammer, dans les opuscules de Welcker, dans Texier et dans le savant travail de M. Nicolaïdès, Topographie de l'Iliade (Paris, 1867). Dans le plan qui accom-
pagne cet ouvrage, l'auteur a restitué son nom au Scamandre, mais n'en a pas incliqué les anciens lits, et il a conservé à la colline d'Hissarlik le nom de nouvelle Ilion inventé par Le Chevalier. Du reste, si l'on admet l'authenticité du chant de Vlliade où est exposé l'ordre des combattants, l'étude stratégique faite par M. Nicolaïdès s'applique parfaitement aux lieux, tels qu'il les conçoit. Malheureusement, elle s'appliquerait presque aussi exactement aux plaines d'Athènes ou d'Argos, si l'expédition avait été localisée dans ces pays ; et l'on ne peut pas oublier que Vlliade a été remaniée par des érudits alexandrins, imbus, comme ceux de nos jours, d'idées systématiques et préconçues. Si le poème homérique a été soumis à un pareil système, M. Nicolaïdès, avec beaucoup de finesse dans les aperçus, a moins restitué la topographie troyenne que l'idée de quelque savant alexandrin.
Les matériaux que la lecture des poèmes, les textes anciens et la vue des lieux pouvaient fournir, étaient visiblement épuisés. L'idée ancienne était abandonnée; celle de Le Chevalier avait pris le dessus. Cependant le doute subsistait chez beaucoup de bons esprits. D'ailleurs, de nouveaux horizons venaient de s'ouvrir; et la « question homérique » allait être remplacée par^une autre beaucoup plus vaste, dans laquelle elle menaçait de disparaître. L'Inde nous avait livré ses grandes épopées, offrant avec celles des Grecs de frappantes analogies. On pouvait se convaincre que ces poèmes immenses roulaient sur des événements presque entièrement mythologiques, dont la signification se laissait apercevoir. Les astres et leurs mouvements, les phénomènes de l'air, ceux de la terre qui en dépendent, y étaient figurés par des persoiyiages d'une
réalité appareille et saisissante, animés de passions bonnes ou mauvaises, luttant entre eux, enlevant des femmes et assiégeant des forteresses au-delà des mers. On savait la valeur symbolique de ces personnages idéaux et de ces acropoles imaginaires, et pourtant on voyait les Indiens montrer encore au sud de l'Hindoustan le fleuve de Râma et, dans la mer, les restes du pont colossal par lequel il avait passé à Geylan. On concluait de là que les faits archéologiques n'étaient que le produit de conceptions idéales préconçues et n'avaient en eux-mêmes aucune valeur scientifique. Il n'était pas difficile, avec l'ardeur de la philologie naissante, d'appliquer ces théories aux épopées et aux traditions héroïques de la Grèce. Achille devenait une figure du soleil, Hélène un des noms de la lune, et chacun des personnages épiques trouvait son explication dans quelque phénomène naturel. La guerre de Troie se réduisait à une lutte entre les éléments. La réalité de l'expédition suprimée, celle de la ville n'avait plus de raison d'être, et Troie devenait une acropole idéale, comme celles qui paraissent souvent daij^ le Vêda, et qui ne sont autre chose que les nuages. Ceux qui admettaient ces doctrines nouvelles devaient prendre assez en pitié l'immense érudition que les critiques d'Homère déployaient depuis bientôt un siècle et les efforts que l'on faisait en France, en Angleterre et en Allemagne pour adapter les poèmes à la configuration des lieux.
Ceux de nos lecteurs qui.sont initiés à ce genre d'études savent qu'il y a ici quelque chose de très-sérieux. Les méthodes de la philologie comparée et de la linguistique ne sont plus aujourd'hui livrées au hasard ; elles sont parfaitement définies et conduisent à des conclusions souvent
aussi certaines que celles de la chimie; mais, d'autre part, l'étude des épopées françaises apportait un correctif à ce que les conclusions de la philologie pouvaient avoir de trop absolu. L'épopée carlovingienne, par exemple, offrait avec Vltiade des analogies non moins grandes que les poèmes indiens. Or nous pouvons en suivre, pour ainsi dire, pas à pas la formation; nous voyons qu'elle n'est arrivée que par degrés à son immense développement, que celui-ci s'est fait par l'addition progressive de faits nouveaux et de personnages, inventés soit par les poètes, soit par l'imagination populaire. En remontant d'année en année et de poème en poème, on voit l'épopée dépouiller tour à tour ces additions, se simplifier, se raccourcir, se mettre à nu en quelque sorte et se réduire enfin à la chanson franque, composée par les preux mêmes de Gharlemagne. Cette chanson est déjà poétique; mais les faits qu'elle raconte ne sont point imaginaires : ce sont les coups de guerre et les combats des Francs. Il semble que l'épopée grecque tienne le milieu entre celle des Indiens et celle des Français, moins mythologique que la première, moins réaliste que la seconde ; tel est du reste le génie de ces trois nations.
Il y avait donc en présence l'une de l'autre deux opinions rivales : celle de l'antiquité, soutenue par les anciens auteurs grecs et par la tradition locale ; elle plaçait Ilion
sur la hauteur d'Hissarlik; — celle des érudits modernes, suggérée par Démétrius de Scepsis et remise en honneur par Le Chevalier. L'obscurité et l'indécision des textes permettaient de soutenir l'une et l'autre ; la topographie des lieux ne contredisait absolument ni l'une, ni l'autre. Enfm un doute immense commençait à s'élever sur la réalité même de Troie, de l'expédition achéenne et des héros épiques ; c'était comme une tempête venant de loin, dont beaucoup ne percevaient pas encore la violence, et qui menaçait d'emporter avec elle la « question troyenne » tout entière. L'érudition moderne ne s'en tient plus à la discussion des textes et aux théories, presque toujours attaquables, que l'on peut bâtir sur eux. Elle cherche son point d'appui dans la réalité : elle fouille les sites des anciennes villes, les tombeaux, les cavernes et les couches artificielles de terre, d'ustensiles et d'ossements, que les hommes d'autrefois ont laissées. Ce qui assure presque toujours le succès de ces recherches, c'est que l'usage de creuser des caves sous les édifices est moderne ; les anciens ne le connaissaient guère, sauf de rares exceptions : quand une ville était ruinée, on en élevait une autre sur les débris. Ainsi se sont formées ces couches de décombres, superposées comme des étages géologiques, et qui permettent de reconnaître sur un point habité les races et les civilisations qui l'ont occupé tour à tour. En outre on a reconnu que, du jour où les hommes ont su modeler' l'argile et la cuire au feu, ils ont fait l'ouvrage le plus durable qu'ils aient jamais fabriqué. A l'exception d'un seul métal, tous les autres se détruisent dans la terre en s'oxydant ; les pierres des maisons ruinées sont reprises et employées à des constructions nouvelles. Les métaux sont toujours bons
à recueillir ; les armes, les ustensiles et les objets d'art en métal servent toujours et se transforment par un nouveau travail; l'or se transmet de génération en génération et devient monnaies ou bijoux; le marbre fournit d'excellente chaux : ce sont lés fours à chaux qui ont fait et qui font encore disparaître les édifices de marbre construits par les artistes d'autrefois. Ainsi, presque tout ce qui constitue le matériel d'une ville est destinée disparaître. La poterie seule subsiste ; et, si le vase est brisé, personne ne songe à le recueiUir. 11 y a de grandes villes de l'antiquité, qui n'ont laissé d'elles-mêmes que de la terre et des tessons.
Pour avancer dans « la question troyenne, » il ne restait plus qu'à fouiller le sol sur tous les points signalés par les textes ou portant des traces visibles du séjour de l'homme. C'est ce que l'on a fait dans ces dernières années. Le premier qui creusa une excavation dans le pays de Troie fut Choiseul-Gouffier. Il était difficile alors d'obtenir une telle autorisation. Dans' les pays civiUsés, où l'intérêt de la science passe en première Hgne, chacun se prête ou concourt à ce genre de travaux. Les Grecs, par égoïsme national ou par jalousie, ne s'y prêtent souvent que malgré eux. C'est bien pire encore en pays turc. Hors de la péninsule hellénique, quand un savant remue une pelletée de terre, on se persuade qu'il cherche un trésor. Choiseul- Gouffier fouilla le tumulus appelé tombeau d'Achille; il y trouva quelques débris romains, et l'on jugea que ce devait être la sépulture d'un certain Festus, mis à mort et brûlé par Caracalla, à l'imitation des funérailles de Patrocle. Ce fut une première déception. Le même ambassadeur fit excaver le tombeau d'Ajax (In-tépé). Il n'y trouva
rien de troyen ; on tlécouvrit seulement une sorte de conduit souterrain et des restes qui semblaient provenir d'un petit temple construit au temps d'Adrien.
Le tombeau de Patrocle, situé à côté de celui d'Achille, près du cap Sigée, fut fouillé, il y a quelques années, par M. Frank Calvert, des Dardanelles, et totalement ruiné par lui; M. Calvert n'y à rien trouvé; on n'a même pas pu reconnaître si c'était bien un tertre funéraire. Son frère, M. Frédéric Calvert, a fouillé le tumulus de Ren-kieui, huit kilomètres à l'est du tombeau d'Ajax et non loin du rivage de l'Hellespont, sans plus de succès. Nous avons parlé des trois tertres qui dominent les hauteurs derrière Bounar-bachi, et dont l'un fut qualifié de tombeau d'Hector par les partisans du système de Le Chevalier. M. John Lubbock, le célèbre anthropologiste, l'a fouillé en 1872; il a poussé l'excavation jusqu'au rocher. Il n'a trouvé ni cave funéraire, ni ossements; on n'a rencontré que des tessons peints, d'époque hellénique, dont les plus anciens ne remontent pas au-delà du IIl^ siècle* avant Jésus-Christ. Ce tombeau d'Hector est donc postérieur à Alexandre-le- Grand. Il existe, à un kilomètre de la rive gauche du Scamandre (ancien lit), derrière Hissarlik et Chiblak, un grand tumulus connu sous le nom de Pacha-tépé. Démétrius de Scepsis et Strabon avec lui y avaient vu le tombeau d'iEsyétès, dont il est parlé dans VIliade. D'après ce poème, il était situé entre Troie et la mer; les érudits modernes n'avaient donc pas eu de peine à accepter la même idée. M^^e Schliemann a fouillé le tumulus en 1873, au moyen d'un large puits creusé au sommet. Elle a rencontré le rocher à 4- mètres 1/2 de profondeur avec des tessons d'époque très-ancienne et antérieurs aux vases
helléniques les plus archaïques ; mais rien n'a indiqué que ce fût un tombeau. Déjà l'architecte M. Morey avait cru reconnaître dans les tumuli de Bounar-bachi et dans le fameux tombeau d'Hector des restes de « tours de moulin, comme on en voit sur la plupart des points élevés de la Grèce \ » mais dans les temps primitifs on ne connaissait pas l'usage des machines à vent, et le blé se moulait d'une façon plus élémentaire. Pacha-tépé n'était ni un tombeau ni une « tour à mouhn. » Les tombeaux fouillés dans la plaine de Troie et les tertres considérés comme des sépultures n'ont donc pas apporté beaucoup de documents nouveaux ; ces excavations ont seulement ébranlé la thèse de Démétrius et de Le Chevalier. Yenons-en aux fouilles exécutées, dans ces derniers temps, sur les sites habités autrefois ou signalés par les savants.
MM. Clarke et Barker-Webb avaient en 18M indiqué Chiblak comme l'emplacement possible de Troie; cependant ils n'en avaient pas remué le sol. M. Schliemann l'a excavé, et n'y a trouvé aucune trace du séjour de l'homme, à quelque époque que ce fût. Chiblak est, par ce fait, mis entièrement hors de cause. Il en est de même d'Atchikieui, village à une demi-heure de Bounar-bachi, vers le nord. M. Ulrichs en avait fait grand bruit dans le Rheinische Museum;\es fouilles de M. Schliemann ont fait voir qu'il n'y a là rien que le sol vierge. « J'y ai, dit-il, employé une bêche ; — un couteau m'aurait suffi. » Au sortir de la vallée d'Alchi-kieui, sur la rive droite du ruisseau qui l'arrose, est un tertre appelé Kanaï-tépé; vis-à-vis se trouvent les restes d'une petite ville antique. M. Calvert, y ayant observé deux sources, l'une chaude et l'autre froide, en conclut que c'était la ville de Troie ; mais ni les textes,
ni la topographie, ni l'âge des poteries trouvées à cette place, ne permettaient cette supposition. Des fouilles, faites par lui dans les ruines d'un ancien édifice, mirent au jour une inscription portant l'inventaire du temple d'Apollon Thymbrseos. Les doutes possibles avaient ainsi disparu.
Restent Bounac-bachi et Hissarlik, les seuls points qui se disputassent l'honneur d'avoir porté les temples et les palais troyens, si ces temples et ces palais avaient jamais existé. J'ai déjà rappelé que M. John Lubbock n'a rencontré dans le prétendu tombeau d'Hector que des tessons du IIi« siècle avant Jésus-Christ. Les poteries répandues sur le haut et sur la pente de cette colline, nommée par les Turcs Bah-dagh et au bas de laquelle est Bounar-bachi, sont en très-petite quantité et ne remontent pas au-delà de la période grecque historique. Dans les parties où les eaux ont entraîné les décombres, ceux-ci attteignent jusqu'à 2 mètres d'épaisseur, mais ne contiennent rien d'archaïque, et laissent presque partout le rocher à nu. Dans l'espace compris entre cette petite acropole hellénique et les sources de Bounar-bachi, le consul von Hahn a exécuté en 1864 des fouilles étendues. Il y a fait travailler trente ouvriers pendant quatre semaines, et il a exposé le résultat de ses recherches dans une brochure (1). Il y déclare que ni lui, ni ses compagnons, n'ont réussi, malgré leurs efforts, à trouver dans cet espace le moindre indice d'habitations humaines, pas même des tessons ou des fragments de tuiles, objets qui ne manquent jamais dans les lieux jadis habités. Partout où le rocher se montre
(1) Die Ausgrabungen auf dem homerischen Pergamos.
à nu, il n'a rencontré aucun espace aplani, aucune pierre ayant pu faire partie d'une construction ; le rocher présente toutes ses inégalités naturelles, et le sol n'a jamais été remué par la main des hommes. M. Schliemann a repris, en 1868, les fouilles commencées par M. de Ilahn ; il a scruté toute la superficie de la petite enceinte du Balidagh et n'y a découvert, comme son prédécesseur, que des poteries helléniques remontant au V* et tout au plus au Vje siècle. Par conséquent les murs qui formaient l'enceinte ne peuvent pas remonter plus haut dans le passé, les murs n'étant dans aucun cas plus anciens que les poteries. On avait appelé l'attention sur les sources, prétendues chaudes et froides, qui sont au-dessous de Bounarbachi, et l'on avait dit que là existaient des constructions très-antiques. Le docteur Schliemann a fouillé aussi dans cet endroit et n'y a trouvé rien que le sol vierge, sans murailles ni tessons d'aucune sorte. Quant aux sources elles-mêmes, je les ai visitées autrefois, et j'avoue n'avoir remarqué entre elles aucune différence de température. Il y en a d'ailleurs, non pas deux, mais plus de quarante, au-dessous de Bounar-bachi, comme il y en a au pied de toutes les collines troyennes se rattachant au mont Ida.
Le résultat évident des sondages et des excavations faites à Bounar-bachi et au-dessus, c'est qu'il n'y a jamais eu de ville en cet endroit, et que la petite acropole du Balidagh ne remonte pas au-delà du YI^ siècle avant Jésus- Christ. Quant à Troie, si elle a existé quelque part dans le pays, il la faut chercher ailleurs. Nous brûlerons donc toutes les cartes troyennes basées sur l'hypothèse de Démétrius et de Le Chevalier, et nous attendrons, pour en dresser une autre, que des fouilles nouvelles nous aient
appris quelque chose de plus. Comment donc M. Ernest Curlius, un des plus célèbres érudils dont se vante l'Allemagne, après avoir visité la Troade en 4875, lorsque les fouilles de MM. Lubbock, de ïlahn et Schliemann avaient dit le dernier mot sur Bounar-bachi, comment a-t-il pu, dans un discours prononcé à Berlin en novembre 1872, soutenir encore une opinion démontrée absolument fausse, et prétendre que Troie était dans un lieu où elle n'a pas laissé le moindre débris? Lucain, parlant de cette ville, dit que « ses ruines même ont péri ; » mais c'est une expression poétique et juvénile; plus âgé, Lucain aurait su que les traces des villes, des villages, des hameaux même ne périssent jamais entièrement, et que les habitations des hommes laissent après elles au moins quelques tessons, par lesquels on reconnaît leur âge et souvent la civilisation du peuple qui les a produits. Or, à Bounar-bachi et au-dessus, il n'y a pas une poterie antérieure aux siècles historiques; mais M. Gurtius avait admis toute sa vie l'opinion de Le Chevalier, de Choiseul, de Welcker et de tant d'autres; il était difficile de changer de doctrine, d'avouer qu'on s'était trompé et de brûler ses dieux.
Les fouilles successives, opérées autour de la plaine de Troie, n'ont, jusqu'au point où celte étude nous a conduits, fourni que des résultats négatifs. Rien encore n'a attesté l'existence de la cité homérique dans le pays où on l'a toujours placée. Ilissarlik seul nous reste à explorer. Si ce lieu nous répond de la même manière, nous donnerons pleinement raison aux orientalistes, et nous dirons que l'ilion d'Homère n'a pas eu plus de réalité terrestre que Amarâvatî, la cité céleste d'Indra. On remarquera toutefois que la question est allée en se simpUfiant; que les
fouilles contemporaines ont battu en brèche uniquement la doctrine créée par Démétrius au 11° siècle avant Jésus- Christ, mais que l'opinion antérieure et la tradition populaire demeurent intactes. Or, elles s'accordent et désignent également Ilissarlik comme le site de l'antique Ihon. C'est donc là qu'est le nœud du problème. M. Schhemann répondra seul, car lui seul a fouillé cette hauteur.
Ce savant, dont la fortune égale le zèle pour la science, a commencé ses excavations au mois d'avril 1870 et les a finies dans l'été de 1873. Elles ont duré trois ans, n'étant interrompues que par la saison des fièvres. Le nombre des ouvriers occupés à fouiller la terre sous ses ordres a souvent atteint le chiffre de cent cinquante. La somme d'argent qu'il a dépensée en Troade approche de deux cent mille francs. On voit déjà de quelle importance ont dû être les fouilles d'Hissarlik. A la surface du sol, sur une grande étendue de terrain, on reconnaît des débris de la période gréco-romaine, pendant laquelle la colonie hellénique a constamment porté le nom d'Ilion. Le terrain occupé par la ville est entouré d'un mur de fortification, avec tours et courtines. M. Schhemann l'a déblayé sur plusieurs points, de manière à pouvoir en faire lever le plan. De plus, il a fait creuser vingt larges puits atteignant le rocher, et il a constaté par ce moyen que le remblai, dont la profondeur atteint parfois 5 mètres, appartient exclusivement à la colonie grecque. Tout cet espace est rempli de fragments de statues. Les objets de terre cuite, mis au jour par le creusement des puits, montrent à la surface du sol une époque romaine assez avancée, et prennent, à mesure que l'on s'enfonce dans la terre, un aspect de plus en plus ancien; quelques-uns de ces objets,
vases ou statuettes, sont d'une parfaite élégance; d'autres ont un air archaïque très-marqué; aucun ne dépasse le VI«^ ou tout au plus le VII^ siècle avant Jésus-Christ. Si l'on voulait fixer d'une manière plus positive les deux dates extrêmes de cette cité, les monnaies indiqueraient qu'elle a été détruite sous Constance lï, empereur romain; et Strabon nous appprenant qu'elle avait été bâtie sous la domination lydienne, on peut reporter sa fondation vers l'année 700 avant Jésus-Christ. Elle a donc duré -sans interruption plus de mille ans, et cependant la profondeur moyenne des débris qu'elle a laissés ne dépasse pas 2 mètres. On trouve quelques objets de fer près de la surface; plus bas, les instruments de métal sont tous en bronze. Il est certain cependant que le fer était en usage longtemps avant la domination des rois de Lydie ; mais le fer en s'oxydant ne met pas beaucoup de siècles à disparaître : il en est de même de l'étain ; le bronze et le plomb sont plus durables.
Le chemin qui mène de Koum-kalé à Chiblak traverse, de l'ouest à l'est, la ville gréco-romaine d'IUon. Quand on a franchi du côté de l'ouest le mur de cette ville, on trouve immédiatement à main gauche la petite acropole qui porte proprement' le nom d'Hissarlik ; elle domine le Scamandre et a vu d'une part sur l'Hellespont, de l'autre sur Ténédos et la mer Egée. Les fouilles ont fait reconnaître autour d'elle le mur d'enceinte de la ville grecque, bâti, selon toute apparence, par Lysimaque. Comprise dans cette enceinte et habitée également par les Grecs, elle est couverte par la couche hellénique, qui généralement y atteint une épaisseur presque uniforme de 2 mètres. C'était là, sans aucun doute, que les fouilles de-
vaient être dirigées. M. Schliemann les commença, en 4870, par une tranchée au nord-ouest. 11 atteignit d'abord le mur de Lysimaque, reconnaissable à l'appareil de la construction, puis un autre mur, qui de même paraissait extérieur à la citadelle primitive et qui reposait sur des décombres. Les objets trouvés dans cette première fouille indiquaient nettement aussi que la place avait été habitée avant la fondation de la colonie grecque. Ce fut un encouragement pour M. Schliemann.
L'année suivante, il ouvrit du côté du nord une immense tranchée figurant une sorte de plate-forme, large de 70 mètres et à 44 mètres au-dessous du niveau de la colline. Derrière un mur grec de soutènement, il atteignit un mur grossièrement construit à la façon des murailles cyclopéennes, et, l'ayant franchi, il vit se dessiner devant lui, sur la tranche verticale du terrain, des couches de décombres antérieures à la colonie grecque et contenant des murs de maisons superposées les unes aux autres. On pouvait distinguer aisément trois assises de débris audessous de la couche hellénique. La plus basse, reposant sur le rocher, est composée de terre, de poteries et d'autres objets dont je parlerai tout à l'heure. La seconde, de plusieurs mètres d'épaisseur comme là première, est toute formée de cendres rouges, de fragments de charbon et de terre argileuse brûlée par un immense incendie. Les maisons qu'elle renferme, et qui sont presque toujours à angles aigus ou obtus, sont faites de briques crues, dont la surface seule a été cuite par la chaleur du brasier. Les vases et les autres objets qui s'y trouvent portent presque tous la trace du feu. La troisième couclie, en montant^ est faite de terre; les maisons qu'elle recouvre, reposant
immédiatement sur la seconde, sont construites en petites pierres non taillées, réunies par de la boue ; les piurs ont un enduit d'argile à l'intérieur, mais l'extérieur est nu. Cette couche a généralement 3 mètres d'épaisseur. Une quatrième assise, épaisse de 2 mètres, semble être la continuation de la précédente. Entre elle et la couche hellénique, on rencontre quelques vases auxquels on attribuerait volontiers une origine lydienne; cela formerait une cinquième assise très-mince, au-dessus de laquelle est la couche gréco-romaine, qui forme la surface de toute la colline.
La même année, M. Schliemann entreprit, du côté du sud, une nouvelle tranchée qui le conduisit d'abord au mur de Lysimaque, puis à un autre mur beaucoup plus antique, dont le pied est à 14 mètres au-dessous du niveau supérieur. Il repose sur le rocher; la hauteur est de 8 mètres; la face antérieure forme un parement solide maçonné avec de la terre ; la face postérieure est brute et soutenait les terres de la colline. Cette construction est d'une énorme épaisseur; c'est moins un mur qu'une tour allongée ou un bastion plein, sur lequel est une sorte de banc en maçonnerie et un creux pour cacher des soldats. A gauche de ce bastion puissant se trouve une porte donnant entrée dans la citadelle; elle forme comme un couloir, garni sur chaque côté de murs en pierres et en boue, comme la tour. Ce couloir est pavé de grandes dalles, et deux paires de pieds-droits ou de jambages, séparées l'une de l'autre par un intervalle carré, montrent que l'entrée de la forteresse était protégée par deux portes consécutives. Le bastion se continue à gauche de la porte : au-dessus d'elle, il y avait de vastes constructions de bois; quand
l'incendie les atteignit, elles s'écroulèrent dans le passage, le remplirent d'un énorme brasier et calcinèrent les parements des murs, comme cela a lieu dans les fours à chaux. Les cendres et les décombres étaient tels, qu'ils dépassaient le haut de la porte de plus de 3 mètres. Quand on les enleva, la surface des deux murs avait encore sa forme ; mais une fois à l'air, il s'en détacha une couche pulvérulente et calcinée.
La porte double conduisait d'abord dans une vaste habitation, beaucoup mieux construite que les maisons particulières, et qui couvrait en partie le couloir. C'est cet édifice qui, en s'écroulant, avait enseveli sous ses ruines la porte et la tour. Si l'on compare cette maison aux autres, il est visible qu'elle l'emportait de beaucoup sur elles par sa grandeur, par sa solidité, par sa position, car elle dominait la plaine, les deux mers et la porte, probablement unique, de la citadelle. C'était un véritable palais, ce que les anciens Grecs appelaient mégaron; et l'on ne peut guère douter que ce ne fût la résidence du seigneur féodal qui régnait ici. La tour, la porte, le palais, appartiennent par leur assiette à la seconde couche, la couche de cendres rouges et de maisons calcinées. Il y avait donc eu auparavant une population représentée par la première couche, par celle qui repose immédiatement sur le rocher. Lorsqu'on déblaya cette partie de la citadelle, on vit qu'au palais incendié en avait succédé un autre, dont les fondations posaient sur les décombres du premier. Selon la coutume de toute l'antiquité, le second édifice avait été superposé au premier château ; on voyait clairement, du reste, qu'il appartenait à la troisième époque, à celle qui a suivi la conflagration.
Pendant l'été de la même année, les fouilles se portèrent du côté du nord-est, sur une grande largeur et sur une profondeur de 16 mètres. On y rencontra encore successivement le mur de Lysimaque et un ancien mur derrière lequel est un autre mur de soutènement, très-mince, incliné vers le dedans de l'acropole et plus ancien que l'autre; il maintenait un sol artificiel, composé de gravier rapporté que la colline n'avait pas fourni, de sorte que, sur ce point et dès les temps les plus reculés, la citadelle avait été élargie d'une quarantaine de mètres. Dans cette fouille, M. Schliemann trouva une métope de marbre, représentant Phébus radieux qui conduit un char à quatre chevaux; comme l'attelage marche obliquement vers la droite, à la façon du soleil, le char et les pieds du dieu sont cachés derrière les chevaux. Ceux-ci rappellent, mais avec plus de légèreté, les chevaux du Parthénon ; le type de Phébus et tout le reste de ce précieux morceau de sculpture indiquent une époque voisine d'Alexandre-le- Grand. Cette métope, qui est en ce moment à Athènes, provient, selon toute apparence, d'un temple d'Apollon, dont les fondations doivent exister sur la citadelle, mais qui n'a pas encore été déblayé.
Les fouilles de 1873 n'ont pas été les moins intéressantes. Commencées au sud-est, elles ont presque aussitôt rencontré un mur d'époque romaine, composé de pierres et de colonnes empruntées à un édifice plus ancien, puis le mur de Lysimaque, qui enveloppe ainsi presque entièrement la citadelle antérieure. Après avoir franchi l'enceinte primitive, qui est la continuation de la grande tour et qui délimitait la forteresse au moment de l'incendie, la tranchée a mis au jour les murs extérieurs d'un grand édifice
d'époque grecque, que les objets trouvés à l'intérieur ont fait reconnaître pour le temple de Minerve ilienne. Ce lieu sacré n'a pas moins de 90 mètres de longueur. Pour établir le temple, on avait enlevé les couches supérieures de terre, de sorte que les couches anciennes s'y sont retrouvées à une faible profondeur. En les excavant, M. Schliemann a mis au jour, sans compter les menus objets dont je parlerai tout à l'heure, deux maisons dont une était la boutique d'un marchand ou un cellier, car elle contenait, rangées en lignes, neuf énormes cruches ou tonneaux de terre cuite, ayant servi pour l'huile ou le vin. En creusant toujours dans ces profondeurs du temple, il put constater que là aussi les maisons avaient été bâties les unes audessus des autres ; à certains endroits, il y avait jusqu'à quatre maisons superposées. Sur le sol vierge, qui est le rocher, s'élevait une maison à deux étages, plus forte que les autres et qui avait aussi péri dans un incendie. Enfin dans la couche de cendres rouges se trouva l'autel de Minerve, sur lequel les hommes qui avaient précédé la colonie grecque offraient des sacrifices, et qui resta enseveh dans les ruines des édifices voisins. Cet autel, qui est encore en place, est une énorme pierre équarrie dont les deux faces opposées se relèvent en cornes pour maintenir l'animal qu'on y égorgeait; elle repose sur des assises de brique crue, et appartient manifestement à la ville de briques et non à celle de pierres.
M. Schliemann avait presque terminé les fouilles qu'il avait entreprises et se préparait à quitter la Troade, lorsqu'un dernier coup de pioche sur le haut du gros mur, à gauche de la porte et au pied même du mégaron, mit au jour des vases de métal, réunis et quelquefois soudés
ensemble par l'incendie; ils étaient groupés dans un petit vide quadrangulaire et semblaient avoir été contenus dans un coffre de bois que le feu aurait détruit et fait disparaître. C'étaient des vases d'or et d'argent, des colliers d'or, des parures de femme, des bagues, des boucles et pendants d'oreilles en alliage d'or et d'argent, des armes de bronze. La place où ce trésor venait d'être trouvé et l'état où il était, par suite de l'action d'un feu violent, prouvaient clairement qu'il provenait du palais au pied duquel il avait été abandonné, et du seigneur qui habitait ce palais au moment de l'incendie.
Si maintenant nous rapprochons les faits qui viennent d'être brièvement énumérés, et si nous comparons Hissarlik à Bounar-bachi, il ne peut nous rester de doute. Les hauteurs de Bounar-bachi, non plus que celles de Chiblak et d'Atchi-kieui, n'ont jamais été occupées par une forteresse de quelque importance ; les débris s'y réduisent presque à rien, et les plus anciens ne remontent pas au-delà du Vie siècle, époque de Solon et de Pisistrale. A Hissarlik, que l'antiquité regardait comme le site de Troie et dont la colonie grecque porta toujours le nom d'Ilion, les fouilles n'ont atteint le sol vierge, le rocher, qu'à 16 mètres de profondeur. Les couches de décombres dont se compose cet énorme remblai montrent cinq et peut-être six époques successives. La plus basse est d'une antiquité extrêmement reculée. La seconde, faite de cendres et de terres brûlées, porte partout les traces d'un immense incendie; les maisons y sont de briques crues; elle avait une enceinte puissante, un autel de Minerve, un palais habité par un riche seigneur. La troisième couche, formée de terre, renferme des maisons de pierres cimentées avec de
la boue. Il en est de même de la quatrième. Au-dessus de celle-ci, une couche très-mince recèle des vases qui semblent de provenance lydienne. La sixième couche est d'abord grecque archaïque, puis hellénique des bonnes époques, gréco-romaine, enfin impériale. Il semble qu'entre l'époque ancienne et l'établissement de la colonie grecque au V1I« siècle, il se soit écoulé un long espace de temps, durant lequel ce lieu est demeuré désert. De même, après la destruction de l'Ilion gréco-romain, sous Constance II, la colline a cessé d'être habitée ; on ne trouve à la surface aucun reste byzantin, ni moderne. Yoilà donc quinze cents ans que la colline d'Ilion est une solitude. Un homme et une femme sont enfin venus y camper et ont remis au jour un passé qui semble se perdre dans la nuit des temps.
Par les objets trouvés dans les ruines, ce passé sera-t-il éclairé de quelque lumière? Si c'est bien là l'Ilion d'Homère, saurons-nous quelque chose de positif sur sa civilisation, sur la race et la langue des hommes qui l'habitaient? ou bien continuerons-nous de n'avoir pour tout document sur ces âges héroïques que les rhapsodies de VIliade, les traditions recueillies et embellies par les poètes, et les élucubrations savantes des Alexandrins? Pourrons-nous rattacher les hommes de ce temps et leur industrie à d'autres que nous connaissions déjà? Enfin l'époque approximative où
vivait cet ancien peuple ressortira-t-elle des témoignages que la terre vient de nous livrer?
Le nombre des objets recueillis par M. Schliemann dans les couches inférieures d'Hissarlik dépasse vingt mille. Le lecteur sans doute ne s'attend pas ici à la description détaillée de ces objets, dont beaucoup d'ailleurs se répètent un grand nombre de fois ; je dois cependant essayer d'en donner une idée générale, en les classant par groupes suivant leur nature ou leurs usages. Les matériaux que les hommes d'alors avaient sous la main n'étaient pas nombreux, et les forces naturelles dont ils disposaient se réduisaient à peu de chose. Sans compter le bois et les matières textiles, qui ont presque totalement disparu, l'argile, la pierre et quelques métaux, voilà les matériaux de ce qu'ils nous ont laissé; il faut cependant y ajouter l'os, la corne et le cristal de roche, dont ils ont su tirer parti, ainsi que de la peau et du poil des animaux. Leurs instruments étaient fort rudimentaires : leur main faisait à elle seule presque tout l'ouvrage; l'immense majorité de leurs outils était en pierre dure; un très-petit nombre sont en métal, quelques-uns en os. Les machines tournantes leur faisaient défaut. Leurs moulins sont là tout entiers ; les meules ne tournaient pas. Presque toutes les poteries sont modelées à la main ; quelques-unes cependant portent la trace du tour, mais sont souvent moins bien exécutées que les autres. Ces petites masses de terre cuite, en forme de cône double et percées d'un trou vertical, que l'on connaît sous le nom de fusaïoles, étaient des pesons de fuseau; on en a aujourd'hui la certitude; c'était peut-être la seule machine tournante employée à Ilissarlik; M. Schhemann en a rapporté plusieurs milliers
et y en a laissé beaucoup d'autres. Après la pierre, le feu était le principal auxiliaire de ces anciennes populations. Sans compter les usages domestiques, il servait à cuire les vases d'argile et à fondre les métaux. Il ne paraît pas toutefois qu'il ait été employé en grand ; on n'a pas trouvé de four à Ilissarlik ; les maisons de la seconde époque sont en briques crues, et de telles briques supportent même l'autel de pierre de Minerve. Ces hommes ont dû pourtant couler des quantités de cuivre assez grandes pour former des boucliers.
Ainsi donc, ce qui domine ici, c'est la pierre parmi les instruments, et la terre cuite parmi les produits. Les instruments de pierre rapportés par M. Schliemann sont extrêmement nombreux, et il a laissé sur place tous ceux qui ne lui ont pas paru mériter l'honneur de sa collection. Les scies de silex sont souvent très-belles; elles sont quadrangulaires comme nos peignes, et ont sur l'un des bords ou sur tous deux des dents réguUères et bien tranchantes; le silex dont elles sont faites est presque toujours laiteux, quelquefois jaune ou verdâtre et transparent. Les œuteaux, c'est-à-dire les lames minces, allongées, tranchantes et souvent un peu courbes que l'on désigne par ce nom, sont les unes en silex, les autres en obsidienne; un assez grand nombre sont dentelées sur un de leurs bords. Ces couteaux de pierre dure ne caractérisent pas toujours une époque reculée. Ils sont encore en usage dans une partie du Levant; on les lixe dans une planche triangulaire qui, traînée par un cheval sur l'aire à battre le blé, hache rapidement la paille pour la nourriture des animaux ; cette machine porte en grec le nom de halônistra, et les lames celui de couteaux, machœria. Ces couteaux ont passé à
travers les siècles, comme les pierres à battre le briquet. Il n'en est pas de même des ciseaux, des marteaux et des haches de pierre. Ceux d'Hissarlik sont en diorite; les ciseaux et les haches sont parfaitement conformés ; le tranchant est poli et obtus, presque toujours curviligne; les marteaux ont un trou pour le manche. Ce trou était obtenu par le frottement, mais on n'a pas trouvé l'outil au moyen duquel on le perçait ; il était donc probablement en bois, et la matière perforante était du sable ou quelque autre poussière délayée dans l'eau.
Les fouilles ont fourni des moulins, des mortiers, des pilons et des broyeurs en grand nombre. Les moulins sont en trachyte et non en pierre meulière ou en grès. Ils se composent de deux grosses pierres, convexes d'un côté et plates de l'autre; l'une des deux se posait à terre, et l'autre était mue avec les deux mains. Cette machine servit longtemps encore après l'invention des meules tournantes en forme de trémie, comme celles que l'on voit à Pompéi ; on dit même que les femmes grecques s'en servent encore dans certaines îles. Les mortiers et les pilons sont en granit, et, sauf la grossièreté des formes, ressemblent à ceux que nous fabriquons aujourd'hui. On n'a rien trouvé qui ressemblât à un four ou à cette cloche de terre cuite que les femmes grecques de nos jours font chauffer et dont elles recouvrent le gâteau qui doit cuire sur l'âtre ; il est donc probable que les hommes d'alors ne connaissaient pas ce que nous appelons le pain, et qu'ils employaient la farine d'une autre manière que nous.
Les poids, les pesons et les broyeurs forment une classe nombreuse dans la collection d'HissarUk. Ce sont des cailloux roulés, choisis dans le lit des rivières et générale-
ment en granit. Les poids sont presque sphériques et conformes à la numération décimale. Les pesons, qui servaient sans doute aux tisserands et peut-être aux pécheurs (1), sont des cailloux ronds, plats et percés d'un trou. Les broyeurs sont cylindriques ou coniques, arrondis par la nature, et presque tous sont usés et polis à leur partie inférieure par suite de l'usage qui en a été fait.
A côté des instruments de pierre se placent naturellement ceux d'os ou de métal. Les haches et les ciseaux de bronze n'atteignent pas en nombre ceux de pierre. Ils sont plus allongés, moins obtus, et vont en pente du côté opposé au tranchant; ils ne diffèrent pas notablement de ceux qui ont été trouvés dans l'occident de l'Europe et qui ornent la plupart des musées préhistoriques. Quelques-uns ont pu servir à des usages mihtaires; mais beaucoup aussi semblent des outils d'ouvrier. A côté d'eux sont des lames de couteau également en bronze, une hachette longue, à douille centrale, dont les tranchants sont l'un vertical, l'autre horizontal; enfin certaines faucilles dentelées, une serpette et un couteau de bronze doré, objets dont l'usage n'avait rien de mihtaire, quoiqu'ils se soient trouvés avec des lances, des haches de guerre et des poignards. La plupart des instruments de bronze faisaient partie de ce groupe qui fut trouvé sur le bastion, et auquel, pour le distinguer du reste, on a donné le nom de trésor. Plusieurs d'entre eux étaient réunis et comme soudés ensemble par l'action du feu. Là aussi s'est troUvé un boucher circulaire
(1) Dans la quatrième couche oh a trouvé un hameçon de bronze pareil aux nôtres.
en bronze, disposé de manière à contenir des peaux superposées, comme les boucliers des héros troyens.
Les ustensiles destinés au travail des métaux ne forment pas la partie la moins curieuse de celte section. Les creusets ont la forme de coupelles, de nacelles ou d'entonnoirs; ils sont] en terre grise, façonnés à la main et très-épais; un d'entre eux contient encore du bronze incrusté dans sa pâte. Il y en a de très-petits pour la fonte des métaux précieux. Les moules sont en micaschiste et parfois assez épais pour avoir des entailles sur leurs six faces; ces creux reproduisent les-formes des objets de métal que possède la collection, haches, ciseaux, épingles à cheveux, boucles d'oreilles, anneaux. M. Schliemann et un ingénieur, M. Laurent, qui l'accompagnait, ont cru reconnaître, entre deux des couches inférieures, du minerai de cuivre et de plomb répandu sur toute la surface de l'acropole. Cependant il est difficile d'admettre que ces deux métaux fussent extraits sur place : rien dans les fouilles n'a prouvé qu'il en fût ainsi; le métal tout préparé pouvait être apporté d'ailleurs et travaillé au moyen des creusets, des moules, des marteaux et des admirables ciseaux de pierre dure que renferme la collection. Quant aux outils en os, ils se réduisent à des poinçons et à des aiguilles ; rien n'est plus rudimentaire : les poinçons sont de petits os taillés en pointe; les aiguilles sont le plus souvent des os de petits animaux, dans la tcte et les apophyses desquels un trou a été percé. Des os plus gros, sciés en travers, ont fourni des anneaux, des étuis et des manches d'outils pareils à nos manches de vrilles.
Dans les quatre couches préhistoriques, on n'a pas rencontré d'autres métaux que l'or, l'argent, le bronze et le
plomb. L'or était rare, à moins qu'il n'ait été enlevé au moment d,e l'incendie; il ne s'en trouvait que dans le palais du seigneur. Il en était à peu près de même de Yargent, qui, outre les grands et beaux vases du trésor, a fourni à la collection six lingots ou lames épaisses, convexes à un bout et concaves à l'autre extrémité. Les habitants de la ville incendiée, ou du moins leur prince, faisaient usage d'un alliage d'or et d'argent d'un grand éclat, connu des Grecs sous le nom à'électron. La collection en renferme de beaux spécimens, entre autres un gobelet travaillé au marteau et présentant des facettes disposées en spirales; la couleur de ce vase est d'un jaune pâle, très-éclatante ; et, sauf les coups qu'il a reçus, il semble sortir de la main de l'ouvrier. J'ai parlé des objets de bronze : une analyse bien faite dira prochainement ce qu'ils renferment d'étain; l'aspect rouge qu'ils offrent, quand on en ôte l'oxyde, est celui du cuivre pur, tandis que les objets analogues fournis par la couche hellénique sont en bronze plus pâle. Le plomb est plus rare^que les autres métaux dans toutes les couches de débris; il s'y trouve cependant, et y a même fourni de longues épingles pareilles à nos pointes de Paris, mais qui n'ont pu avoir le même usage. Quant au fer, les fouilles n'en ont pas révélé la moindre trace. A la vérité, le fer s'oxyde et se détruit rapidement ; mais il laisse à la forge des scories -indestructibles. Des ouvriers qui savaient fondre le cuivre et travailler les métaux comme ceux d'HissarUk auraient forgé le fer, s'ils l'avaient connu, et les scories laissées par eux existeraient encore. D'ailleurs ils faisaient en bronze des instruments qu'ils auraient faits en fer, si ce dernier métal eût été entre leurs mains. On peut donc affirmer que les quatre couches inférieures
d'IIissarlik sont d'une époque où le fer n'était pas en usage dans le pays, ni certainement dans les pays voisins. L'étain, cité par Homère, se nommait en grec cassitéros, mot étranger qui est le sanscrit castira; la population de la plaine de Troie recevait de l'Inde ce métal, qui vint plus tard des contrées du nord aux peuples méditerranéens.
Les vases fournis par les couches préhistoriques d'Hissarlik sont, dans la collection Schliemann, au nombre de plusieurs milliers. Si on les considère dans leur ensemble, on n'aperçoit pas d'abord de différences notables entre ceux des quatre couches consécutives. Les formes se reproduisent d'une époque à l'autre ; le genre de fabrication est le même ; ce sont les mêmes terres et les mêmes ornements. De plus près, on aperçoit une sorte de décadence, au moins à partir de la seconde couche, comme si le vaste incendie qui détruisit la ville eût fait disparaître les bons ouvriers ou amoindri leur salaire, quel qu'il fût. Cette décadence se remarque même dans la capacité de certains vases. Il en est un, par exemple, celui que l'on nommait peut-être amphiky'pellon, qui servait à boire et qui a cette particularité de ne pouvoir se tenir debout : deux personnes pouvaient se l'offrir l'une' à l'autre, et devaient le vider avant de le remettre renversé sur son bord supérieur; ce vase, qui contenait d'abord plus d'un litre, va toujours en diminuant, et ne contient pas à la fin plus d'un décilitre.
La plupart de ces vases, depuis le sol vierge jusqu'à l'époque hellénique, ont été fabriqués sur place avec la terre argileuse du pays. Cette terre est tantôt rouge, tantôt grise ou jaunâtre. On la pétrissait sans l'épurer; les petites
pierres qu'elle contenait se retrouvent dans l'épaisseur des tessons. Le potier modelait cette terre avec ses doigts sans aucun outil accessoire; quand le vase était à moitié sec, il le frottait au moyen d'une pierre dure, allongée en forme de pied de biche et plus ou moins grosse, suivant la dimension de l'objet ; par là, il donnait à- la terre du vase un poli très-brillant, qui se maintenait à la cuisson. Toutes les terres cuites préparées par ce procédé portent la trace de chacun des coups du lissoir, et ces lissoirs existent en grand nombre dans la collection. L'usage du tour paraît s'être introduit dans le pays durant la période dont nous nous occupons; les objets fabriqués par ce procédé nouveau sont généralement plus grossiers que les autres ; les traces qu'ils portent sont peu parallèles et fort inégales, témoignant de l'imperfection de l'appareil ou de l'inexpérience de l'ouvrier. Au contraire, les vases et les autres poteries modelées à la main, puis polies avec le lissoir, sont quelquefois d'une forme très-élégante et d'une fabrication soignée. On pourrait donc désigner la quadruple période des antiquités préhistoriques d'Hissarlik par le nom de période de la poterie lissée, car, lorsque l'usage du tour se fut répandu et que l'on connut l'art de choisir l'argile ou de l'affmer par le décantement, on cessa de fabriquer les vases suivant l'ancien procédé. Les plus anciennes poteries helléniques sont faites au tour.
L'ornementation des terres cuites d'Hissarlik est aussi três-rudimentaire. On n'y trouve aucune peinture. A la vérité, la couche inférieure a fourni un petit fragment de vase très-fin, fait au tour et peint de lignes ondulées et de cancelli comme les beaux vases archaïques du sud de
la Méditerranée; mais c'est évidemment un morceau étranger, qui a pu glisser dans les profondeurs du sol et sur lequel on ne saurait fonder aucune théorie. Les ornements de la poterie locale sont gravés dans la pâte molle et le plus souvent remplis d'une argile blanche qui les faisait ressortir. Sans compter les figures symboliques, dont je parlerai tout à l'heure, ce sont presque toujours des lignes sinueuses ou des zigzags, réunis en faisceaux comme des rubans ou divergents comme les sillons de la foudre. Au fond de quelques assiettes, on voit cependant une grande croix peinte avec de l'argile blanchâtre et grossièrement exécutée. Le procédé favori pour l'embellissement d'un vase consistait, lorsqu'il était à moitié sec, à le plonger dans un lait d'argile rouge, qui, une fois lissée, faisait corps avec la pâte et donnait à la terre un aspect brillant. La collection offre un grand nombre de ces vases de couleur rouge, dont l'éclat est aussi vif que le jour où ils ont été faits.
Essayons maintenant de donner quelque idée de la forme des vases d'Hissarhk, forme étroitement liée avec l'usage auquel ils étaient destinés. Je ne dirai presque rien des grands vases contenant plusieurs hectolitres, à fond étroit ou pointu, et que l'on mettait en terre pour y garder l'eau, i^huile, le vin, le blé même et d'autres aliments. Les mieux conservés ont été envoyés par M. Schliemann à Constantinople, où ils sont, dit-on, fort négligés. On peut diviser les autres vases en plusieurs séries : vases à porter les liquides ou à boire, vases à cuire les aliments, vases à manger et vases d'agrément ou d'un usage indéterminé. Toutes ces séries sont d'une abondance extrême et offrent les formes les plus variées : on comprend qu'il
est impossible de les décrire ici ; on pourra consulter à ce sujet l'ouvrage, accompagné de plus de deux cents planches de photographies, publié en 4873 par M. Schliemann, et les éditions anglaises qu'il en a publiées depuis. C'est tout un monde qui se révèle à nous^ qui un jour prendra sa place dans l'histoire et rattachera entre eux plusieurs groupes de la race aryenne, dont on n'aperçoit pas encore nettement les anciens rapports.
Les grandes cruches à porter l'eau, les vases longs pour mettre le vin, les petites et les grosses bouilloires, les tasses, les godets, les marmites à trois pieds, les soupières, les terrines, les assiettes, les gourdes, les gobelets, les biberons à bec sortant de la panse du vase, forment autant de séries, dont chacune est représentée souvent par plusieurs centaines d'échantillons. Ces noms réveilleront dans l'esprit du lecteur des idées assez nettes pour lui faire saisir en imagination la forme des objets ; elle se précisera davantage, si nous disons que, sauf l'usage du tour, rare à Hissarlik et universel aujourd'hui, ces mêmes vases, avec des formes analogues, se retrouvent presque tous dans les villages de la Normandie et de la Bretagne ; il y a dans ces provinces des industries locales et stationjiaires, dont les produits contrastent étonnamment avec ceux des grandes fabriques de faïence et de porcelaine importés par les marchands forains.
Mais je dois appeler l'attention sur deux ou trois formes de vases qui, jusqu'à présent, n'ont pas été trouvées ailleurs qu'à Hissarlik. C'est d'abord le vase à boire, désigné ci-dessus comme ayant été peut-être le dépas amphikypello7i. On n'a trouvé, ni en Troade, ni ailleurs, aucun vase formant une double coupe, tandis que les
textes font voir que ce gobelet servait à faire les honneurs du festin ; le maître, le tenant par une anse, buvait le premier et le présentait à son hôte, qui le prenait par l'anse opposée et le vidait d'un trait. Ces gobelets ont la forme d'un tuyau évasé par le haut comme le pavillon d'un cor de chasse et se terminant en bas par un fond convexe ; on ne pouvait pas le poser sur ce fond ; il fallait le vider d'abord, puis le renverser. Deux grandes anses, oij la main tout entière pouvait passer, servaient à l'offrir et à le recevoir. Dans le trésor, il s'est trouvé un de ces vases à boire d'une forme un peu différente : il ressemble à nos saucières, si ce n'est qu'il n'a point de soucoupe et qu'il se pose sur un très-petit fond ; les anses sont latérales ; des deux becs, l'un est étroit pour goûter, l'autre large pour boire. Ce vase est tout en or massif et d'une parfaite conservation ; c'était le dépas royal, au temps où chaque héros avait pour sa part le dos succulent d'un taureau et arrosait largement son estomac. Il est à remarquer que la couche profonde, antérieure à la ville incendiée, n'a fourni aucun de ces vases à boire ; les gobelets qu'on y trouve ont une forme conique avec un large pied de même forme, mais moins haut, ce qui les rapproche de nos verres à pied ; la pâle de ces gobelets est grise et très-grossière. Les trois couches supérieures ont donné une belle série d'ainpliikypella, qui vont en diminuant de grandeur avec les années, sont toujours fabriqués de la même manière et conservent exactement leurs formes.
Une autre série de vases, lissés sur teinture rouge comme les précédents, est celle des cruches à long bec, semblables à ces carafes de cristal, à col et à grande
anse, dont nous nous servons sur nos tables. Celles (i'Hissarlik sont fort élégantes : le col allongé se termine par un long bec redressé presque verticalement ou même un peu rejeté en arrière. Nous en avons trouvé d'analogues à Santorin, mais plus élégantes encore et imitant des femmes avec leurs seins en saillie, des colliers et des boucles d'oreilles en couleur. Les carafes troyennes ont quelquefois aussi des seins de femme et la saillie du gosier; elles sont parfois accolées deux ensemble, ou bien une même carafe a deux cols juxtaposés et tous deux terminés par un long bec dressé. Quoique nos fouilles et celles de M. Fouqué à Santorin aient montré que cette forme de vases était connue au sud comme au nord de la mer Egée, il est incontestable que ceux de la Troade ont été confectionnés en Troade, avec les matériaux et les lissoirs que le pays fournissait. Cette industrie s'est même conservée jusqu'à nos jours ; tous les voyageurs qui sont allés à Constantinople connaissent les belles carafes de terre émaillée des Dardanelles : elles ont, comme celles d'Ilion, le col allongé avec un bec disposé d'une autre manière et ingénieusement compliqué; elles portent, peints en jaune ou en or, des boucles d'oreilles, des colliers, une large fleur sur la poitrine et une autre sur la place de chacun des seins.
Les formes de la femme ont été données par les habitants d'Hissarlik à un autre genre de vases dont il me reste à parler, et dont l'importance historique sera trèsgrande. Ce sont des vases à panse et à large col, posant sur leur fond et munis d'un couvercle tantôt plat avec une aigrette recourbée, tantôt en cloche cylindrique ou sphéroïdale munie d'une anse supérieure et le plus sou-
vent d'une couronne royale à quatre cerceaux. Les premiers, ceux dont le couvercle est plat, ont à la partie supérieure du col une tête pareille à celle de la chouette, et qui est la tête même du vase ; il y a sur les côtés deux oreilles saillantes ; la face se compose d'une double arcade figurant le dessus des yeux ; sous chaque arcade un gros œil hémisphérique, et au milieu de la face un bec de chouette proéminent. Sur les deux côtés de la panse sont deux grandes ailes plates, relevées verticalement ; sur le haut de la panse, deux seins de femme, et plus bas un nombril. Des indices sur lesquels nous reviendrons nous portent à voir dans ces vases moitié femme et moitié chouette la figure d'une divinité. Si l'on se rappelle l'épithète homérique de glavcôpis constamment donnée à Minerve, et que cette divinité à face de chouette était la protectrice du pays troyen, on en induira que ces vases sont autant de Minerves. La série en est longue dans la collection de M. Schliemann et mériterait une étude approfondie; je ne puis donner ici que des aperçus généraux qui en feront ressortir l'intérêt.
Plusieurs vases montrent la divinité complète, avec le nombril, les seins, les ailes, le bec sans bouche audessous, les yeux en arcades, les oreilles, les cheveux, la coiffure plate et l'aigrette inclinée. Sur d'autres, le bec passe à l'état de nez; les yeux se fendent et forment des paupières; une bouche se dessine, d'abord timidement et comme une petite fente horizontale, ensuite avec des lèvres en relief : c'est une tête humaine, et pourtant c'est encore une chouette. Le nombril de ces Minerves est une des parties dont l'étude oifrira le plus d'intérêt : quelquefois il est saillant avec une fossette, comme si le cordon
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ombilical eût été coupé trop long ; le plus souvent il est plat et porte, gravée à la pointe, une croix simple ou cantonnée de quatre points, comme sur beaucoup de vases grecs ou étrusques et dans l'archéologie chrétienne. Quelquefois il est placé très-haut, et même entre les deux seins ; alors il est rond et large, et occupe précisément la place de la tête de Méduse dans les statues grecques de Minerve. Les Minerves des vases n'ont encore ni lance, ni bouclier : c'est la déesse à tête de chouette ; on ne voit pas trop comment ces attributs guerriers auraient pu lui être donnés avant qu'elle fût devenue tout à fait femme. Quand cette transformation eut été accomplie, la chouette resta, par tradition religieuse, inséparable de l'idée de Minerve ; l'art grec sépara les deux formes, et l'oiseau devint l'attribut de cette divinité. Par quelle suite d'idées l'ancienne population vouée à son culte en vint-elle à lui donner une face de chouette ? C'est ce que la philologie comparée a complètement expliqué. Âthéna fut primitivement l'Aurore à la face brillante, comme je l'ai démontré dans mon livre sur la Légende athénienne : le mot glavcôpis exprimait cette idée; plus tard, le caractère personnel de cette conception s'accusant de plus en plus, suivant la loi ordinaire des conceptions rehgieuses, le même mot signifia « à la face de chouette, » et l'art hellénique, avec la civilisation, fit le reste. Les vases troyens répondent à la seconde phase de cette conception ; ce sont les premiers documents qui l'attestent, mais ils sont complets.
Aux vases à face de chouette se rattache étroitement une immense série de petites idoles^ que toutes les couches préhistoriques, mais surtout la couche incendiée.