‹ Mémoires sur l'antiquitéChapitre 2 sur 12 · THO(E · texte numérisé non relu

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ont fournies. Ce sont de petites pierres, plates et allongées, ramassées dans les rivières et sur le bord de la mer, ou bien des plaques de terre cuite ou d'os façonnées à la main. L'ouvrier a le plus souvent entaillé les deux côtés, pour figurer le cou d'une femme, et diminué la largeur de la partie supérieure, ce qui les rapproche du profil des vases. Sur la partie large, il a gravé deux points et un autre plus bas, pour désigner les seins et le nombril. Audessus du cou, là où est la tête de la chouette, il a tracé en deux lignes les arcades des yeux et le bec, et désigné par deux points les yeux eux-mêmes "JN/^ • Sur d'autres idoles, la face est tracée plus simplement encore ; c'est une ligne verticale entre deux points #|#. Figurezvous, lecteur, que ce sont des yeux qui vous regardent, et dites-vous à vous-même : c'est un palladium. Nous voilà dans le monde des monogrammes ; quand ceux-ci se trouvent sur les petites pierres plates dont j'ai parlé, ce sont des amulettes, que chacun pouvait porter sur soi ou vénérer dans sa maison ; mais on est allé plus loin : il y a des vases sur lesquels le monogramme se trouve seul©!^) et sans aucune forme de chouette ou de femme; cependant il est bien certain que c'est là un signe de bon augure et qui signifie Athéna. La déesse monogrammatique se trouve partout dans la couche incendiée : parmi les objets composant le trésor^ il y a deux magnifiques diadèmes de femme en or pur; c'est un cercle d'or entourant la tête et duquel pendent une multitude de petites chaînes reUées entre elles par des anneaux. Ces chaînes portent un grand nombre de feuilles d'olivier en or, imbriquées comme des écailles de poisson ; la

dernière écaille de chaque chaîne est un palladium. Les princesses du temps en avaient donc la tête et les épaules toutes garnies.

Nous voici maintenant parmi les objets qui représentent les idées religieuses du temps. La Minerve chouette est la seule divinité qui y soit figurée en personne, à moins que l'on ne prenne pour une Junon à tête de vache, boôpis, une petite plaque d'os ayant un long cou et une tête garnie de deux cornes et de deux oreilles. Sauf cet exemple, à peu près unique, d'une divinité figurée autre que Minerve, tous les objets d'un caractère religieux sont des dessins gravés sur la terre molle et souvent remplis de cette argile blanche dont j'ai déjà parlé, A peu d'exceptions près, ils se trouvent sur des houlettes de terre cuite ou sur ces pesons coniques que les Italiens ont nommés fusaïoles. Ce sont, dis-je, les savants italiens qui ont créé cette désignation, parce qu'un certain nombre d'objets semblables ont été trouvés dans les terramares ou anciennes habitations lacustres des environs de Bologne et dans le cimetière préhistorique de Villanova; les plus intéressants d'entre eux font partie des collections de MM. Bianconi et Gozzadini. Nous en avons aussi trouvé deux à Santorin. Le lac du Bourget a fourni un fuseau complet composé de sa tige de bois et de son peson. Les fusaïoles d'Hissarlik se comptent par milliers. Conservons le nom, puisque nous connaissons maintenant l'usage de la chose. Ces doubles cônes ressemblent à des molettes ou à des glands de passementerie ; seulement l'un des cônes est presque toujours plus allongé que l'autre ; quelquefois même celui-ci se réduit à rien, et le cône peut se poser sur sa base ; mais le Irou suivant l'axe

ne manque jamais; et les plus anciennes fusaïoles sont plates et même évadées, semblables à des roues pleines. C'est toujours sur le cône le plus plat que se rencontrent les dessins gravés, et par conséquent c'est lui qui se trouvait au-dessus quand on se servait de l'instrument.

Ce sera une étude très-longue et entièrement neuve que celles des fusaïoles troyennes ; ce sont elle:^ qui nous diront le plus de choses sur la religion de ce peuple ancien, sur son origine et même sur sa race. Celte longue étude trouvera sans aucun doute sa clé dans les hymnes du Véda, le seul livre à ma connaissance qui parle des mêmes symboles et qui en donne l'interprétation. Les dessins répandus à profusion sur les fusaïoles ont presque tous un aspect monogrammatique et se composent de lignes : ainsi, pour représenter un lièvre, une ligne horizontale forme le corps, un petit crochet la tête, deux hgnes obliques les oreilles, quatre lignes les jambes, et l'animal se reconnaît aisément ; un homme debout, qui prie ou qui admire, se compose d'une ligne verticale terminée en fourche par le bas, et en haut par un petit rond ; les bras sont une ligne horizontale qui se redresse à ses deux extrémités.

Voici maintenant les principaux objets représentés de cette manière sur les fusaïoles troyennes. Parmi les choses naturelles figurées directement et sans intention symbolique, on remarque très-souvent un soleil rayonnant, quatre soleils, sept soleils, douze soleils, nombres dont il n'est pas, je crois, fort difficile de découvrir le sens. Les étoiles, les constellations, la foudre, se voient aussi sur ces terres cuites. On y distingue souvent un rameau

(l'arbre à feuilles opposées, ou une fleur à pétales ronds ou pointus très-nombreux, quelquefois disposés sur plusieurs rangs, et presque toujours ces fleurs ont leur pédoncule représenté par un trait latéral. — Parmi les figures d'animaux symboliques, on remarque surtout le lièvre, deux espèces d'antilopes, l'une à cornes simples, l'autre à cornes divisées comme les bois d'un cerf; il y a aussi la chenille, la sautereUe et l'homme en prière. Le lièvre et les antilopes nous sont connus, le premier comme le symbole ordinaire de la Lune dans l'ancienne mythologie aryenne, les autres comme l'attelage des Vents. Quant à la cheniUe et à la sauterelle, dans le symbolisme perse, qui n'est pas moins aryen que celui de l'Inde, ce sont deux êtres malfaisants, qui sont représentés, sur les cylindres et les pierres gravées, occupés à ronger l'arbre de vie.

Remarquons encore, parmi les figures les plus caractéristiques gravées sur les fusaïoles troyennes, la croix, la roue et le swastika. La fusaïole est elle-même une roue : elle a un, deux ou trois moyeux, trois, quatre, cinq, six et jusqu'à sept rayons. Quelques-unes sont des roues tournantes, mouvement qui s'exprime par la courbure des rayons divergents ; mais cette roue principale, qui représente soit le soleil, soit le mouvement général du ciel, porte souvent sur son disque d'autres roues simples, rayonnantes ou fulgurantes, ou entourées d'étoiles en nombre défini. Elle porte aussi ces croix simples ou cantonnées de quatre trous ou de quatre clous, dont j'ai déjà parlé. L'histoire de ces croix est à faire: M. de Mortillet, dans son livre sur le Signe de la croix, l'a commencée ; mais nous avons maintenant trouvé la croix sur

des objets d'origine aryenne, depuis les temps préhistoriques jusqu'aux époques les plus avancées du christianisme. Les croix Iroyennes compteront parmi les plus précieux documents de celte histoire. Il en est de même du swastika. Ce mot, qui est sanscrit, désigne une sorte de croix dont les quatre bras sont coudés, et qui tantôt est simple, tantôt cantonnée de quatre clous. Les archéologues chrétiens, l'ayant trouvée sur une foule de monuments de leur religion et ne voulant pas remonter audelà de Jésus, se sont obstinés à la dire composée de quatre gamma, et l'ont désignée sous le nom de croix gammée; mais le Râmâyana la place sur le navire de Râma, qui ne savait pas le grec ; elle est sur une foule d'édifices bouddhiques : c'est un des signes que les sectateurs de Vishnou se tracent sur le front, comme le faisaient les premiers chrétiens. La croix est partout dans la race aryenne ; c'est le signe aryen par excellence, et la voici sur une infinité de fusaïoles troyennes, bien des siècles avant le Christ. Le nom de ce symbole est swastika ; jusqu'à présent, il n'en a pas d'autre.

Voilà les principales figures tracées sur les fusaïoles, où l'on trouve aussi le monogramme de la chouette. Ce sont autant de signes élémentaires, qui se combinent entre eux de mille manières et qui, étudiés avec persévérance, offriront des groupes d'idées et une sorte d'écriture hiéroglyphique. On peut entreprendre ce beau et difficile travail en ayant sous les yeux le riche album de M. Schliemann ; ses planches reproduisent en effet presque tous les dessins gravés sur les fusaïoles d'HissarUk. On y verra aussi des boulettes de terre, .pétries à la main et souvent mal modelées : elles sont très-cuites et très-

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dures; presque toutes ont été trouvées à 5 mètres de profondeur, tandis que les fusaïoles se rencontrent dans toutes les couches anciennes. Je ne puis décrire ici toutes ces boules, qui sont comme des abrégés du monde céleste et peut-être du saint sacrifice ; j'en décrirai deux seulement» L'une est partagée en huit sections égales par deux cercles qui se croisent à angle droit et par un équateur ; dans ces huit triangles sphériques, on voit une roue tournante, un disque fulgurant, un croissant avec un soleil et une foudre, de l'eau, un rameau, un autre rameau avec un croissant, une lune et douze soleils. L'autre porte un soleil tournant et rayonnant, deux swastikas, une foudre, la Grande-Ourse et d'autres étoiles. Kn général, le swastika et les constellations dominent sur ces boules; une d'elles porte plusieurs fois répété le monogramme de la chouette (•!•).

Les parures et les objets de fantaisie ne pouvaient abonder à Hissarlik, parce que la plupart ont été détruits par le feu et par le temps, ou emportés par les fuyards. M. Schliemann n'a trouvé en tout que qtiatre ou cinq têtes humaines, divers ossements, et une urne funéraire contenant les cendres d'une femme, au milieu desquelles était un embryon de six ou sept mois ; mais, outre les deux coiffures d'or dont j'ai parlé, le trésor renfermait dans un vase d^argent plus de huit mille perles d'or fondu, de formes variées et percées d'un trou ; en les enfilant, on en a recomposé de magnifiques colliers. Il y a aussi huit bracelets d'or ou d'électron, plusieurs pendants d'oreilles a lamelles, également en or, et cinquante-six boucles d'oreilles finement travaillées et généralement en électron.

La collection contient encore un peigne en os pareil aux nôtres, des épingles à cheveux en bronze, une en argent dont la tête est cannelée, des brosses en terre cuite où il ne manque que le poil, des poignées de sceptre en os ou en corne de cerf, un petit œuf en marbre, un petit poisson en bois durci au feu et parfaitement exécuté, deux hochets d'enfant en terre cuite, des agates-onyx et des cylindres de pierre dure gravés et perforés, des olives et des billes de pierre extrêmement dure et d'un admirable poli. Je ne puis point décrire ici ces objets, et je renvoie le lecteur au livre de M. Schliemann. Je signalerai seulement un certain nombre de cachets en terre cuite ; ils ne sont pas élégants, et je suppose que les seigneurs du pays en avaient de mieux faits et d'une meilleure matière ; tels qu'ils sont, ils représentent en creux le signe de la croix simple, double ou triple, le swastika ou quelque autre figure symboHque du même ordre, mais jamais de lettres ni de visages humains.

Les hommes d'alors écrivaient-ils ? Jusqu'à présent, les fouilles n'ont rien fourni qui ressemble à une écriture aryenne, phénicienne ou égyptienne, rien non plus de cunéiforme. Deux petits vases très -grossiers, en terre jaune et grise lissée, ont été trouvés dans la seconde couche, celle de l'incendie : ils portent chacun une suite (le signes qui ont toute l'apparence d'une écriture. L'une (le ces deux inscriptions est très-mutilée; l'autre est complète. J'ai cherché à la hre au moyen de tous les alphabets que j'ai eus à ma disposition ; mes recherches ont été vaines ; tout à coup, en y appliquant les signes élémentaires de l'écriture chinoise, qui est idéographique, je l'ai lue avec facilité, non en chinois, langue que j'ignore

entièrement, mais en français. Cependant il est bien certain que nous sommes ici au milieu d'une population aryenne. Tout son symbolisme est aryen ; elle a pour principale divinité Athéna ; son industrie n'est ni égyptienne, ni phénicienne, ni touranienne, encore moins chinoise : elle est locale. J'ajoute que vraisemblablement cette population parlait un grec primitif, car c'est à cette condition seulement que le nom de Glavkôpis appliqué à Minerve a pu passer de sa signification primitive à celle qu'il a dans les couches profondes d'Hissarlik et engendrer une déesse à tête de chouette. Les têtes humaines rapportées par M. Schliemann et retirées des couches inférieures ont des caractères aryens, le crâne dolichocéphale, l'angle facial droit, les pommettes non saillantes, le visage nullement triangulaire, la mâchoire inférieure mince avec l'apophyse interne bien marquée et les dents molaires diminuant de grosseur vers le fond, y compris la dent de sagesse. Tous ces faits s'accordent avec ce que nous savions déjà : si des Araméens ont occupé le sud de l'Asie-Mineure et des Touraniens la région nord-est, l'ouest et notamment la Dardanie étaient très-anciennement habités par des Aryens, frères des Grecs.

Je viens de parcourir en bien peu de pages une bien longue carrière ; j'ai pu le faire grâce à la permission que m'a donnée M. Schhemann de manier pendant de longues heures les vingt mille pièces de son musée, grâce aussi à la complaisance avec laquelle il m'a donné les renseignements dont j'avais besoin. On nous demandera maintenant : est-ce Troie, est-ce l'Ilion d'Homère ? Je réponds que, si Troie a existé, c'est ici l'Ilion d'Homère.

On a vu clairement combien sont vains les raisonnements de ceux qui le placent ailleurs. Ailleurs, il n'y a rien ou presque rien. Ici existent encore les murailles de la ville que toute l'antiquité a nommée Ilion, et qui fut fondée par les Grecs au Vil® siècle, sur le lieu qu'ils regardaient comme le site de Troie. Cette colonie a laissé après elle 2 mètres de débris. Au-dessous, il y a encore 14 mètres de décombres à creuser pour atteindre le roc primitif. Ces 14 mètres montrent quatre couches superposées ayant appartenu à quatre époques différentes d'un même peuple, et la plus récente de ces époques- est séparée de la colonie grecque par un grand nombre de siècles. La seconde époque est marquée par un immense incendie, dans les cendres duquel on a trouvé presque tous les éléments de sa civilisation, des preuves de sa race, des symboles de sa religion et de nombreuses images de sa principale divinité, qui était Athéna. Ce peuple aryen, presque grec, habitait une forteresse trèspetite, occupée par des maisons de terre au milieu desquelles s'élevait un riche palais. Les fouilles ont remis au jour ce palais et un trésor du seigneur qui l'habitait. La citadelle où commandait ce prince avait sa porte sous le palais même ; celte porte était à l'occident, ce qui est la signification probable du nom de Porte-Scée dans X Iliade. La tradition est-elle d'accord avec ces données ? lilles la confirment de point en point comme elle-même sert à les expliquer. Que demande-t-on de plus ? Je ne puis affirmer que le trésor soit celui du roi Priam, ni que le roi Priam ait jamais existé ; mais il paraît y avoir eu dans cette petite ville si peu de métaux précieux, que ces vases d'or et d'argent, ces bijoux, ces parures, trouvés

au pied du palais même et tout près de la porte occide n" taie, n'ont guère pu appartenir qu'à la famille régnante, quelque nom qu'on lui assigne.

Faut-il laisser à ces légendes toute la réalité que les poètes et les auteurs classiques leur ont donnée? Je ne le crois pas : les épopées carlovingiennes sont là pour nous instruire, plus encore que les poèmes indiens et que VIliade elle-même. En admettant que tous les vers de ce poème soient authentiques, on peut du moins affirmer qu'Homère, s'il a existé, n'avait pas vu Troie. S'il est allé en Troade, il y a vu une colline couverte de 5 mètres de débris; la Porte-Scée était entièrement cachée sous les ruines du palais féodal; mais l'Homère de VIliade n'est probablement qu'un nom, sous lequel ont passé de bouche en bouche, comme les chansons franques et les tirades des sûtas indiens, les récits plus ou moins bien rhythmés des aèdes et des rhapsodes. L'imagination des temps postérieurs s'est donné carrière, en grossissant, en embellissant les actions des héros ; les dieux y ont eu leur part ; mille légendes se sont groupées autour de la légende troyenne, et l'incendie d'une petite forteresse asiatique est devenu une immense conflagration.

Les fouilles ramènent les choses à leurs proportions réelles. Elles les amoindrissent même un peu, et ne donnent après tout que le squelette incomplet et disloqué d'une belle femme. On voudrait pourtant savoir à quelle^ époque cette belle femme a vécu. Voici quelques-unes des bases sur lesquelles on pourrait appuyer une solution, pour ce qui concerne l'époque de l'incendie d'Hissarlik. C'était l'époque du bronze ; on ne connaissait pas le fer. C'était l'époque des fusaïoles, qui a été reconnue de beau-

coup antérieure aux premiers âges étrusques. C'était l'âge des dieux à faces d'animaux. On parlait néanmoins une langue qui ressemblait au grec, si ce n'était pas déjà le grec même. La comparaison des antiquités troyennes avec celles de Santorin, que possède l'École d'Athènes, met hors de doute que l'époque est à peu prés la même: c'est celle de la poterie lissée. Cependant Santorin recevait alors des produits étrangers qui ne se trouvent qu'en très-petit nombre à Hissarlik. Si l'on se reporte aux anciens vases de Santorin représentés, sur le tombeau de Rekhmara, parmi les présents offerts à Thoutmès Ilï, l'incendie de Troie aurait eu lieu vers le XVIIe siècle avant notre ère. L'état de la civilisation troyenne, tel que les fouilles le dévoilent, s'accorde très-bien avec cette hypothèse, qui par la discussion pourra devenir une certitude. Si l'on admet en outre qu'un poète du nom d'Homère a vécu au IX» ou au X^ siècle et qu'il a composé Y Iliade, on comprendra que la légende troyenne avait eu le temps de grossir, les hommes de se transformer, de faire des conquêtes sur la nature, de s'enrichir et de se civiliser. Les dieux eux-mêmes avaient dû changer quelque peu, quoique les changements religieux soient des révolulions à longue période. Minerve, malgré son épithète consacrée, n'avait plus alors une tête de chouette : elle portait la lance et le bouclier; elle était femme, aussi bien que •lunon et les autres déesses; mais rien ne prouve qu'Homère ait vécu à celte époque, et les éléments de VIliade peuvent remonter plus haut. Pour résoudre cette question si controversée, il faut attendre de nouvelles lumières. Celles que le zèle de M. Schliemann a répandues sur la topographie et la réalité même de la ville d'ilion, ainsi

que sur la civilisation troyenne, sont immenses. Sa collection, en nous révélant tout un monde inconnu ou hypothétique, fournira la matière de vastes et profonds travaux à la critique et à la science de nos jours. Ce qu'il a trouvé touche à l'Asie centrale, à l'Inde et à la Perse, aux îles de la Méditerranée, aux plus anciens peuples de l'Italie, à l'histoire de la céramique, des métaux, des langues, des écritures et des religions. Quel plus noble usage pouvait-il faire d'une fortune acquise par tant de persévérance, de voyages et de travaux?

M. Fouqué exécuta en 1866 à Thérasia des fouilles dont il a rendu compte dans la Revue des Deux-Mondes, sous ce titre : Une Pompéi préhistorique. Sa mission, entreprise sous les auspices de l'Académie des sciences de Paris, avait surtout un but géologique ; mais en étudiant les phénomènes volcaniques du groupe d'îles dont la principale est celle de Théra ou Santorin, il eut occasion d'apercevoir dans la petite île voisine quelques murailles cachées sous la pouzzolane et la pierre ponce, et qu'une exploitation industrielle venait de mettre au jour. Il dirigea sur ce point des recherches archéologiques : on trouva des salles dont la toiture avait disparu dans une sorte de combustion, et qui renfermaient encore un certain nombre d'objets abandonnés par leurs possesseurs. C'étaient principalement des vases de différentes formes, plus ou moins brisés, des outils en obsidienne et quelques bijoux, parmi lesquels figuraient des anneaux d'or.

Les habilanls de Théra, en travaillant à leurs vignes dans les endroits où la couche volcanique était très-mince ou même entièrement absente, avaient déjà trouvé des objets de même nature ; mais ils n'y avaient attaché que peu d'intérêt, parce que ces poteries, presque toujours en morceaux, sont d'une fabrication grossière et n'avaient alors que peu de valeur commerciale. Quant aux outils d'obsidienne, on en trouve dans toutes les parties de la Grèce, au miheu des champs aussi bien que dans les lieux habités. Leur présence sur le sol de Théra n'avait rien qui parût devoir attirer l'attention. Mars quand on eut examiné avec plus de soin les anciennes habitations de Thérasia, on reconnut que ces divers objets avaient en réahté une valeur historique considérable et méritaient d'être recherchés.

Quatre ans après, étant directeur de l'École d'Athènes; j'obtins du Ministre l'autorisation de consacrer une petite somme, qui restait disponible, à de nouvelles fouilles dans l'île de Santorin, et j'en chargeai MM. Gorceix et Mamet, alors membres de l'École, avec une subvention de 2,000 fr. Pour opérer de grandes fouilles dans un pays bien cultivé, où la couche sous laquelle sont les ruines a souvent plus de 15 mètres d'épaisseur, il eût fallu dix fois autant d'argent; mais à cette époque le budget de l'École était restreint, et la science recevait moins de subsides qu'elle n'en reçoit depuis la guerre prussienne et l'étabhssement de la République.

Les recherches de M. Fouqué, coïncidant avec les découvertes d'antiquités préhistoriques qui se faisaient dans toute l'Europe, avaient soulevé plusieurs questions, mais n'en avaient résolu aucune. Comme ce savant n'avait

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trouvé à Thérasia aucun objet de métal usuel et qu'il en avait recueilli un grand nombre en obsidienne, il avait induit de là que les habitations de cette île étaient antérieures à la connaissance de ces métaux et remontaient à l'âge de la pierre. Supputant, au point de vue géologique, l'époque selon lui probable de l'éruption du volcan, il avait indiqué l'an 2000 comme la date en deçà de laquelle on ne devait point placer ce phénomène. Cette date, assez reculée, semblait confirmée par le silence des auteurs grecs, dont aucun ne parle de la catastrophe qui avait englouti une partie de l'île. Un tel silence aurait lieu en effet de nous surprendre, si nous la supposions assez récente pour que le souvenir n'en eût pas été totalement effacé.

Si le lecteur veut bien regarder une carte de l'archipel, il verra que l'île de Santorin a la forme d'un croissant ouvert du côté de l'ouest, et qu'entre ses deux cornes il y a de petites îles qui semblent en être la continuation; Thérasia est la principale. Au centre de la baie sont deux et même trois cônes volcaniques, qui témoignent d'une activité constante, avec des recrudescences intermittentes. Le moindre examen de la constitution géologique du groupe montre qu'il a formé autrefois une seule île, dont le miUeu était un volcan. L'île avait une couche de terre végétale, reposant soit sur d'anciennes laves, soit sur une épaisse couche de cendres et de produits volcaniques. Cette terre était cultivée; elle contient encore de nombreuses reliques de l'industrie humaine, et c'est au-dessus d'elle que s'est étendue, dans toutes les îles du groupe, la couche de pierres ponces et de pouzzolane dont j'ai parlé. Dans une effroyable éruption, tout le centre de l'île unique

ii'i MÉMOIRES SUR l'ANTIQUITÉ.

s'effondra et disparut au fond de la mer, avec ses villages, ses cultures et ses habitants. 11 en résulta l'état actuel : on voit la baie environnée de hautes falaises, dont les escarpements montrent des couches superposées et sont comme un livre où l'histoire de l'île est racontée. Les habitations antiques sont bâties sur les coulées de lave de l'ancien volcan; elles sont par conséquent noyées dans la pierre ponce qui jaiUit lors de la grande éruption. La couche mince de terre végétale vient jusqu'au pied de leurs murailles ; elle a été ensevelie en même temps qu'elles. Ces maisons et tous les objets qu'elles renferment sont donc antérieurs à l'éruption ou lui sont tout au plus contemporains : aucun ne lui est postérieur. Fixer la date de l'éruption, c'est donner la date minimum de ces objets ; fixer celle des plus récents d'entre eux, c'est donner la date approximative de l'éruption. La géologie suit la première méthode; l'archéologie suit la seconde. L'une a donné l'année 2000 avant Jésus-Christ. Nous verrons tout à l'heure que l'autre corrige cette date de quelques siècles, sans toutefois la rapprocher notablement des temps historiques de la Grèce.

Les conclusions de MM. Gorceix et Mamet relativement à cette date sont celles de M. Fouqué et supposent même une antiquité plus reculée encore. Ces deux explorateurs ne connaissaient pas les relations découvertes par des savants européens entre les vases de Santorin et les peintures de Thèbes en Egypte, dont je parlerai tout à l'heure. En elle-même leur opinion n'avait rien d'invraisemblable, car les observations géologiques et le silence de l'histoire indiquaient une époque assez reculée. En outre, on ne remarquait aucune analogie entre les plus anciens vases

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grecs et ceux que les fouilles venaient de fournir; il paraissait donc s'être écoulé entre les uns et les autres un intervalle de temps considérable. Toutefois, les vases grecs primitifs ne remontent guère au-delà du IX^ siècle, et, pour expliquer la dissemblance présente, il n'était pas nécessaire de supposer une interruption de dix ou onze siècles. Enfin le silence de l'histoire ou, pour mieux dire, l'absence d'une légende rappelant l'effondrement de Santorin, pouvait s'expliquer par le peu d'importance de cette île, perdue à l'extrémité méridionale de l'archipel. Il ne restait donc alors, pour étabhr une date positive, que les données géologiques, c'est-à-dire une base qui échappe en réalité à la chronologie.

On concluait en outre à l'originahté de l'art ou de l'industrie des anciens habitants de l'île. Il y avait cependant une distinction à faire. Quelques formes, en ellet, ne se sont pas encore trouvées ailleurs. D'autres se rencontrent en plusieurs endroits, soit en Grèce, soit dans les îles et en Asie-Mineure, de sorte qu'aujourd'hui il est évident que l'île de Santorin n'était pas sans communications avec le dehors, mais entretenait au contraire, avec les pays situés à l'orient, des relations suivies. Je signalerai tout à l'heure les points sur lesquels il est permis d'admettre l'originalité de sa céramique et ceux où manifestement celte originalité n'existe pas.

Les fouilles, exécutées en avril et mai 1870, ont été pratiquées au promontoire méridional de l'île. Ce cap est désigné par le nom général d'Acrotiri ; il est escarpé, principalement du côté intérieur de la baie, dont il termine la haute falaise due à l'effondrement central de l'île. Les déblaiements ont été opérés sur trois points. Le premier l'a été dans un ravin situé au sud du petit village d'Acrotiri ; le ravin descend du sud au nord vers la mer et aboutit à une petite plage. Un sentier en occupe le fond, bordé des deux côtés par la lave qui, en cet endroit, occupe toute la largeur de l'île. Au-dessus de la lave est une couche épaisse de tuf ponceux, surmontée d'un lit de cailloux roulés épais de 2 à 5 mètres. C'est entre la lave et la couche de pierre ponce que se trouve la terre végétale, mêlée de fragments de poterie.

La pioche mit d'abord au jour de nombreux vases, dont plusieurs étaient entiers, et des instruments d'obsidienne. Puis, au milieu de ces débris, elle dégagea un mur de maison reposant sur la lave, et bientôt après une maison composée de plusieurs pièces et dont le mur postérieur était adossé au sol végétal qu'il semblait avoir soutenu. Au-dessus de la maison, qui était effondrée, s'élevait la couche de ponces et celle de cailloux roulés, évidemment plus récentes que la construction et ne contenant aucune

trace d'industrie humaine. L'épaisseur de la couche meuble, qui menaçait de s'écrouler, força les explorateurs â discontinuer ces premières fouilles ; une tranchée ouverte eût été praticable, mais entraînait l'achat de la vigne située au-dessus, et pour laquelle le propriétaire exigeait une indemnité considérable.

La maison dont une partie venait d'être mise au jour était construite en pierres non taillées, unies par de la terre détrempée. Les murs sont couverts d'un enduit de chaux pure, sans mélange de sable ; ja pouzzolane, dont on fait maintenant du mortier à Santorin, n'existait pas encore dans l'île, puisqu'elle y fut déposée par la grande éruption. Quant à la chaux, elle a pu être fournie par le§ roches calcaires de l'île elle-même, sans qu'il soit besoin de recourir à une importation étrangère. L'enduit des murs est parfaitement poli, ce que l'on obtenait aisément au moyen de lissoirs en pierre dure, quand la chaux n'était pas encore entièrement sèche. Sur celte surface unie étaient des bandes de couleur ou encadrements, et des peintures représentant des fleurs de la famille des liliacées, à étamines saillantes. Comme l'ouvrier ne possédait probablement pas de règles de bois, les bandes étaient tracées sur la chaux encore molle au moyen de cordes très-fines et très-régulières que l'on tendait, et sur lesquelles on appuyait au moyen d'un corps dur ; on imprimait ainsi sur la chaux une trace qui se voit encore très-nettement et qui marquait la séparation des bandes parallèles et contiguës. Les couleurs employées étaient au nombre de quatre : le rouge de sanguine, le jaune pâle, le bleu et le brun ; à ces nuances il faut ajouter la couleur blanche de la chaux.

Il est très-probable que ces maisons étaient couvertes en terrasse, au moyen de troncs d'arbres se réunissant au centre de chaque pièce, où uti pilier les soutenait. Audessous de cette charpente, il y avait un plafond formé de chaux polie et peinte, comme les murs. Les fragments de cet enduit étaient répandus sur le sol, quand on opéra le déblaiement. On observa en outre un couloir de 5 mètres sur 2, qui avait été couvert au moyen de longues pierres plates. Les eaux de la pluie se rendaient des terrasses dans une sorte d'auge en terre battue, placée à la partie supérieure du mur, et de là descendaient dans un ou plusieurs réservoirs de terre cuite.

Dans le même ravin, à une soixantaine de mètres plus bas, on remarquait une couche de débris pareils à ceux dont nous venons de parler. Il y avait eu là des constructions qu'on avait exploitées comme carrières pour bâtir un mur de soutènement. On n'avait point touché au tuf ponceux qui recouvrait la couche archéologique, et on apercevait la partie supérieure des murailles qu'il était facile de déblayer. Toutefois, le talus était rapide, et comme l'épaisseur des couches meubles croissait rapidement, on ne put dégager qu'en partie trois pièces appartenant à un même corps de logis. Une d'elles n'avait que 1"™ 4-0 et formait un couloir qui s'enfonçait sous le talus ; l'épaisseur des murs est de 50 centimètres ; ils sont, comme ceux des maisons situées plus haut, assis sur la lave et faits de pierres unies avec de la terre détrempée. Une seconde pièce, un peu plus large, est garnie d'un dallage de laves fixées dans une couche de mortier. Vers le miHeu d'un des murs était un foyer dont la fumée avait laissé sa trace et s'échappait, sans conduit,

à travers le toit de la maison. Il y avait sur le sol un grand nombre de vases et d'ustensiles plus ou moins brisés. Enfin, derrière une troisième pièce, également étroite et longue, on dégagea sur 5 mètres de longueur un mur qui paraissait 'appartenir à un autre corps de logis. A partir du ravin où ces diverses fouilles venaient d'être exécutées, les explorateurs purent suivre la couche végétale, contenant des débris, sur une longueur de plus de 500 mètres. Des tranchées exécutées çà et là y mirent au jour divers outils d'obsidienne et des fragments de vases.

La troisième fouille fut exécutée sur la falaise au nord-ouest du village d'Acrotiri. La couche de ponce y est très-épaisse, et l'on y exploite la pouzzolane en plusieurs endroits. Une de ces exploitations avait dégagé une sorte de plateforme : on y apercevait la même coulée de lave qu'au premier ravin exploré, la couche de ponce audessus et, entre les deux, l'ancienne terre végétale ou archéologique contenant des fragments de poterie. Un ouvrier y avait trouvé un mortier de lave avec son pilon. Quoique la couche ponceuse fût épaisse, les fouilles y étaient plus aisées et moins coûteuses que dans le ravin, parce qu'il était facile d'y jeter immédiatement les déblais à la mer. Dès le premier jour, on découvrit la crête de murs restés intacts, grâce aux 25 mètres de déjections volcaniques qui les couvraient. Une maison oifrit d'abord deux salles carrées de 4 mètres de côté ; le sol y était caché sous un terreau noir épais de plusieurs décimètres et formé de matières organiques décomposées, particulièrement de paille et de fragments de bois.

Aux deux angles, vis-à-vis la porte d'entrée de la pre-

mière salle, étaient deux grands vases de terre cuite, d'une capacité de plus de cent litres ; dans l'un était de la paille hachée ; dans l'autre de l'orge, des lentilles et cette espèce de pois nommée aujourd'hui arakas, le tout entièrement carbonisé. Il y avait, à côté des salles, une sorte de réduit formé par une cloison et divisé en deux compartiments, dont l'un renfermait de la paille hachée, l'autre de l'orge ; le sol était dallé et les murs bien crépis. Au fond, dans le mur principal, était un vide qui formait une armoire et dont la porte avait laissé des débris carbonisés encore reconnaissables ; deux trous dans l'embrasure indiquaient que cette porte se fermait au moyen d'une barre.

Les vases, peu nombreux, trouvés dans cette habitation, contenaient de la paille hachée ou de l'orge ; il y avait en outre des ossements de chèvre et le squelette entier d'une chèvre qui, attachée dans un coin, n'avait pu s'enfuir au moment de l'éruption et de la chute des ponces. Tout indiquait que ces salles n'étaient autre chose que des granges ou des bergeries, et que le corps principal du logis, occupé par les hommes, s'élevait en avant; un de ses murs existait encore. Mais l'effondrement de la partie centrale de l'île avait coupé en deux l'habitation et en avait entraîné la moitié dans la mer ; le reste est maintenant sur le bord de la falaise. Sur le sol, outre des écuelles et des outils d'obsidienne, on a trouvé un objet de haute importance : une scie de bronze recourbée en forme de faucille et dont nous parlerons tout à l'heure. Comme la couche des déjections atteignait ici une épaisseur de 30 mètres et n'avait jamais été remuée pour l'extraction de la pouzzolane, il n'est pas douteux que

cette scie était restée en place et n'était point venue là au travers des couches supérieures ; elle avait donc appartenu aux habitants de la maison. Il faut seulement remarquer qu'à la surface de l'île, quand la couche de ponce est très-mince, les cultivateurs la creusent et vont chercher l'ancienne terre végétale qui gît au-dessous. Mais ici, une telle opération était impossible. Quand on l'exécute, on trouve souvent des objets analogues à ceux que MM. Gorceix et Mamet ont découverts, et l'on constate ainsi qu'à l'époque de l'effondrement, l'île entière était habitée et cultivée. De tels objets, paraît-il, avaient été trouvés en grand nombre au nord du mont Hagios llias. Les membres de l'École firent une tranchée dans un champ situé en cet endroit et trouvèrent, dans la terre végétale, des fragments de vases et des restes de murs bouleversés par des propriétaires antérieurs.

Une fouille de peu d'étendue, à Thérasia, acheva d'épuiser le crédit mis à leur disposition. Ils constatèrent que la grande exploitation de la pouzzolane pour les travaux de l'isthme de Suez avait fait disparaître la trace des fouilles de M. Fouqué. Celles qu'ils pratiquèrent mirent au jour une salle de 4 mètres de côté et fournirent des objets analogues à ceux d'Acrotiri. Mais, à mesure que leurs recherches se multipliaient, les prétentions des propriétaires devenaient plus grandes, et ils ne réussirent même dans leurs premières explorations que grâce à l'intervention de notables citoyens de Théra, surtout de MM. Délenda, Chigi, Inglesi et Decigalla.

Les objets trouvés dans les fouilles de Santorin sont maintenant à l'École française d'Athènes, où ils forment une intéressante collection. On peut les partager en trois séries : les vases, les ustensiles et les outils, enlin les débris animaux et végétaux.

La plupart des vases avaient été trouvés brisés par la chute des maisons, qui avaient cédé sous le poids des déjections volcaniques. Quelques-uns sont entiers. Les tessons furent apportés à Athènes pêle-mêle et sans indication du point où ils avaient été trouvés ; cette dernière observation n'avait que peu d'importance, puisque les quatre maisons déblayées étaient certainement contemporaines les unes des autres et avaient offert des objets de même nature. Pendant les années qui suivirent l'arrivée de ces antiquités au musée de l'École, je pus opérer parmi les tessons un premier classement et les partager en deux catégories : les terres jaunes, peu cuites, absorbant l'eau avec le bruit de la chaux qu'on éteint, et les terres rouges, très-cuites, résonnant comme du métal et non absorbantes. Par des comparaisons multipliées et difficiles, je pus rapprocher les fragments de même provenance, recoller beaucoup d'entre eux et reconstituer un grand nombre de vases, dont on ne pouvait auparavant soupçonner ni la forme, ni l'ornementation.

J'ai dessiné un certain nombre d'entre eux, et, au mois

de juillet 1875, j'ai mis ces dessins sous les yeux de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. On a pu constater, dans la séance, l'analogie de ces vases avec ceux que les îles Santorin avaient déji^ fournis et en tirer, quant à leur date, des conséquences dont je parlerai tout à l'heure.

Parmi ces poteries, beaucoup servaient à des usages quotidiens. MM. Gorceix et Mamet avaient dû laisser en place les énormes vases dressés dans les angles des salles et où avaient été déposés des objets d'alimentation. Ces grands récipients de terre rouge imperméable avaient également servi comme réservoir pour l'eau de la pluie. Ils sont faits au tour et sans que l'argile ait été préalablement épurée. A celte fabrication grossière se rapportent aussi les godets rouges ou jaunes, les tasses communes, quelques soupières, des bols, un assez grand nombre d'écuelles, de grosses cruches à deux anses, à col court et large ; il faut y ajouter, comme spécimen, une grande cuvette ovale, en terre jaune ornée de feuillages, une série de bouteilles filtrantes, faites au moule, étroites à leur base, larges au-dessous du col et garnies de deux oreilles percées d'un trou de suspension. De cette même terre, mais tournés et fortement cuits, sont des vases à boire ayant une forme très- analogue à celle de nos verres à vin de Champagne, mais plus larges et d'une plus grande capacité. Les gobelets à boire sont en terre jaune ou rouge, tout semblables à ceux de terre ou à' électron fournis à M. Schliemann par ses fouilles en Troade. La poterie commune comprend aussi plusieurs vases ayant servi. à cuire des aliments; quelques-uns, sorte de soupières, sont restés noircis par l'action du feu; deux, de dimension

plus grande, avaient encore leurs parois intérieures couvertes d'aliments qui s'y étaient collés en se desséchant.

Les vases que l'on pourrait appeler vases de luxe forment aussi plusieurs séries que l'on peut d'abord ramener à deux, les vases unis et les vases peints. Les premiers appartiennent à une des classes les plus intéressantes par leur mode de fabrication, celle des poteries lissées. Quoique la terre dont ils sont faits soit souvent grossière et n'ait subi aucune épuration, leur surface rouge vif offre un poli brillant et parfait; si on les examine de près, on voit clairement qu'avant d'être secs, ils avaient été plongés dans un lait d'argile rouge et frottés avec un lissoir de pierre dure. Ce procédé cessa de bonne heure d'être en usage ; car on n'en trouve aucun exemple dans les plus anciens vases helléniques. Il caractérise donc la poterie antérieure à ces derniers. Quand les Hellènes se mirent à fabriquer eux-mêmes des vases, ils choisirent une terre fine ou ils épurèrent par la décantation celle qu'ils avaient sous la main; par le seul travail du tour et l'application d'un vernis ou de couleurs fines, ils obtinrent un résultat préférable à celui du lissage, qui laissait voir sur le vase toutes les traces de l'opération. Le lissage s'opérait sur l'enduit rouge et sur le noir ; ce dernier était obtenu de même par un lait épais d'argile noire, apphqué par immersion avant le dessèchement complet du vase. Le noir des vases helléniques était obtenu, non par un lait d'argile, mais au moyen d'une terre bitumineuse, que l'on trouve encore en Attique; il ne supportait pas une trop forte cuisson, qui lui donnait un reflet bleuâtre, irisé et métallique, désagréable à l'œil. Les vases noirs lissés sont encore moins cuits que ceux de l'Attique. De plus, après

la cuisson, on gravait quelquefois à leur surface des dessins que l'on remplissait ensuite avec une argile blanche. Enfin le lissage s'appliquait aussi à des terres naturellement jaunes, que l'on ne revêtait d'aucun enduit. La collection de l'École d'Athènes en offre plusieurs exemples provenant de Santorin, parmi lesquels on distingue des fragments de grandes cruches à une anse et un bol sur lequel nous aurons à revenir. Cette catégorie de vases lissés avait subi une cuisson presque égale à celle des terres rouges; on pouvait donc y conserver aisément des liquides.

Les vases que j'appelle poterie de luxe ont souvent servi à des usages domestiques, et je ne sais si l'on en pourrait montrer un seul qui ait été un objet « d'étagère. » Ils sont généralement de terre jaune, sans enduit ni lissage, mais ornés de couleurs appliquées au pinceau avant la cuisson ; plusieurs d'entre eux sont peints même à l'intérieur. Je citerai les formes les plus remarquables, parmi lesquelles un petit nombre seulement sont représentées par des vases entiers.

1» Les tasses à une anse verticale, à ouverture évasée; leur panse est partagée horizontalement par des bandes brunes ornées quelquefois d'une ou de deux rangées de perles blanches; les zones que ces bandes séparent ont des spirales, des lignes verticales sinueuses ou d'autres figures de fantaisie également brunes; ces tasses ont 12 ou 13 centimètres de largeur.

2» Les bols sans pied, posant sur leur fond sphéroïdal et garnis d'une anse horizontale sur le côté; ils figurent plus qu'un hémisphère. Les uns sont rouges lissés et ont un petit trou à leur centre, comme pour laisser égoutter leur contenu. Quelques-uns (pi. I) ont une ornemen-

talion qui consiste en lignes horizontales avec hachures sur leur bord, et d'autres en descendant jusque vers les deux tiers de la panse ; entre ces derniers faisceaux descendent une ou deux~rangées de petits carrés découpés en damier par des hachures et opposés par leur diagonale.

3» Les vases cylindriques verticaux, percés d'un petit trou à leur base et garnis vers le haut de deux petites oreilles ou saiUies verticales allongées. Ils sont ornés de bandes de petites feuilles égales et simples qui montent du haut en bas obliquement. Ces vases, qui ont 18 ou 19 centimètres de haut sur 8 ou 9 de large, semblent avoir servi de mesures pour les liquides.

4° A la même catégorie se rattachent des entonnoirs coniques, garnis vers le haut d'une anse verticale et ornés de bandes horizontales et de lignes verticales sinueuses. Plusieurs appartiennent à la classe de la poterie rouge hssée.

5° A la forme des tasses se rattachent certains vases de plus grande dimension et d'une plus grande épaisseur, garnis d'une anse verticale, à laquelle est opposé un long et large bec. Ce bec, coupé en biais à son extrémité, est appliqué sans échancrures contre la paroi du vase, laquelle est percée de trous en manière de filtre ; ainsi le contenu se clarifiait quand on le versait. Ces vases sont ornés de bandes, de grands cercles, de fleurs hliacées à gros pistil saillant.

6" Auprès de ces vases on peut en placer d'autres plus petits (pi. I), ayant la forme d'une poire placée la tête en haut, avec une ouverture étroite et sans col à son sommet. A droite et à gauche de cette ouverture s'élèvent

presque verticalement deux belles anses ; un gros bec fait saillie sur le côté. Les bandes, les branches de feuillage et des lignes de fantaisie en forment l'ornementation ordinaire.

7» Il m'a été possible de reconstituer une magnifique aiguière de terre jaune, fortement cuite et polie, haute de 55 centimètres et dont la forme est aussi celle d'une poire. Elle a, comme les vases précédents, une patte un peu évasée. Son col, coupé en biais, se joint à la panse au moyen d'une anse petite et forte ; ce col est en outre garni de trois mamelons pointus, figurant en quelque sorte un nez et deux oreilles. Deux bandes brunes vers le bas et deux vers le haut, et dans l'intervalle quatre autres bandes formées de petits cercles contenant un pointillé, dessinent des zones toutes constellées d'anneaux ayant un gros pois central et une foule de points distribués en deux rangées concentriques. La collection de l*École renferme, entière ou en fragments, d'autres cruches d'une forme analogue, mais moins richement ornées. On peut rattacher à la même classe des cruches de terre rouge fortement cuite, ornées de bandes sinueuses se subdivisant comme des rinceaux.

8» La collection possède un vase très-remarquable par sa forme, qui se retrouve également dans l'est de la Méditerranée et dans l'Amérique du Sud. C'est un vase double (pi. l) formé de deux bouteilles sphéroïdales réunies vers le milieu de la panse par un gros pédoncule; d'un goulot à l'autre, une anse commune les réunissait aussi. Un des deux vases est perdu ; celui qui reste est intact. Le goulot est formé par une cloison percée de trous, qui le transforme en filtre. La terre est d'un jaune

clair avec des bandes brun rouge au col et au bas de la panse. La zone centrale porte trois antilopes qui courent l'une derrière l'autre et qui sont entremêlées de fleurs rouge clair pareilles au crocus. Les fleurs sont assez bien représentées ; mais l'artiste n'avait jamais vu une antilope, et les figures sont si rudimentaires qu'on les avait prises d'abord pour des cbevaux.

90 J'ai rapproché et rendu à leur ensemble probable plusieurs fragments d'un vase de luxe, d'une forme analogue au précédent, mais simple, à col plus étroit et à anse verticale. Sa panse est ornée de quatre beaux oiseaux fantastiques, rouges et bruns, qui volent en regardant en arrière et dont les parties brunes sont garnies de pois blancs. Leur queue est formée de quatre plumes qui rappellent les plumes de paon.

lO® Il reste à signaler ici une forme de vase qui, jusqu'à présent, ne s'est rencontrée qu'à Santorin. Ce sont les vases figurant une femme pi. 1). Leur hauteur varie de 1 à 3 décimètres. La panse sphéroïdale s'allonge insensiblement en un col un peu rejeté en arrière et terminé par un long bec qui se relève fortement. Une anse part du goulot et se joint vers le bas du col à la partie supérieure de la panse. Ces vases, très-élégants de forme, sont d'une terre douce, d'un jaune clair tirant sur le rose. En avant sont deux boutons de sein, d'une couleur brune et entourés d'une auréole de points ; le col est orné d'un ou de plusieurs colliers, et, sur les côtés de la tête du vase, sont peints deux anneaux figurant deux boucles d'oreilles. Cette forme de bouteilles, caractéristique du sud de l'archipel, est reproduite dans un assez grand nombre de vases de Santorin et de Thérasia ; les plus petits ont le collier et

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les anneaux, mais n'ont point de sein. Les moyens, qui sont les plus élégants, répondent à la jeune fille nubile. D'autres, plus grands et plus communs, sorte de cruches à mettre de l'eau, figurent de vieilles femmes aux seins pendants. Ainsi les expressions que nous employons nousmêmes en parlant des vases, la panse, le col, la bouche ou le bec, sont réalisées dans cette catégorie si remarquable. L'idée de figurer une femme au moyen de vases peut se rattacher à la représentation d'animaux, qui se rencontre fréquemment dans les poteries les plus anciennes de la Méditerranée et du Nouveau-Monde. A Santorin, elle s'est diversifiée au point que l'on a toutes les formes de transition entre la bouteille qui ressemble le plus à une jeuncfiUe parfaite et la cruche ordinaire qui ne la rappelle en aucune façon. Je ferai remarquer que la tournure de ces vases, dont le ventre est porté en avant, tandis que le col est rejeté en arrière, rappelle visiblement la démarche caractéristique des femmes Cretoises, et que l'île de Crète peut être le lieu de provenance de ces poteries, qui ne sont pas d'origine locale. De plus, elles n'ont aucun caractère religieux ni symbolique, car les divinités n'ont pas d'âge, ou leur âge est invariable. Au contraire, tous les âges de la femme sont représentés par les poteries de Santorin.

Les outils et ustensiles divers trouvés dans cette île la ratlaclient visiblement aux autres stations préhistoriques de la Méditerranée.

Les oulils d'obndienne sont de ceux que l'on nomme couteaux. Ce sont de petites lames presque plates d'un côté, et offrant sur l'autre face une arête longitudinale souvent aplatie sur sa longueur. Cette arête est tantôt droite, tantôt sinueuse, suivant la manière dont on a procédé en la façonnant. Les dents dont quelques-uns de ces couteaux sont garnis ne proviennent peut-être que de l'usure, sans qu'on, ait eu l'intention d'en faire de véritables scies. — A ces lames de couteau ajoutons quelques racloirs, deux ou trois rasoirs de forme un peu vague et quelques pointes. Nous ferons observer que des outils d'obsidienne se rencontrent sur toute la superficie du sol grec, dans les champs et dans les parties de montagnes qui ont pu être labourées autrefois, et qu'enfin on en employait de pareils dans l'agriculture du Levant jusque dans ces dernières années. Santorin ne fournit pas d'obsidienne ; tous les outils de cette nature proviennent vraisemblablement de Milo, où on les trouve encore en dépôts et dans de véritables ateliers. Santorin n'a pas fourni un nucléus, tandis que Milo en a fourni un trèsgrand nombre. La présence des oulils d'obsidienne ne pourrait servir de base à aucune induction touchant l'époque d'un gisement d'objets antiques. Mais elle acquiert une certaine importance quand ces oulils se trouvent mêlés à d'autres objets non modernes.

La scie de bronze dont nous avons parlé ci-dessus est un objet de grande valeur. Quel qu'en ait été l'usage, scie ou faucille, il est bien certain qu'un tel instrument eût été fait de fer, si le fer eût été, je ne dis pas connu à cette époque, mais en usage à Santorin. Des fouilles à venir pourront faire découvrir d'autres objets de bronze ;

mais on peut admettre dès à présent qu'on ne découvrira sous la pierre ponce aucun objet de fer, et que par conséquent les antiquités dont nous nous occupons appartiennent à l'âge du bronze. Cet âge, par lui-même, n'a pas de chronologie ; mais nous verrons, en parlant des découvertes faites à Mycènes, qu'il n'est pas impossible d'indiquer dès maintenant des dates approximatives. M. Fouqué avait attribué les antiquités de Santorin à l'âge de la pierre, à cause des outils d'obsidienne qu'il avait trouvés à Thérasia : la scie d'Acrotiri réfute entièrement cette opinion. M. Gorceix l'avait crue faite de cuivre pur ; eile a, en effet, l'apparence du cuivre. Mais il m'a été possible d'en détacher une parcelle que M. Damour a bien voulu analyser avec le plus grand soin. C'est un bronze contenant environ dix pour cent d'étain, comme tous les bronzes tendres de la période qui en porte le nom. Celte scie est donc venue par le commerce et a probablement la même origine que les autres bronzes de cette période.

Les fouilles ont donné quelques fusdioles ou pesons de fuseau. A Hissarlik, on les comptait par miUiers. L'île ne produisait probablement que bien peu de matières textiles, et, selon toute vraisemblance, ces matières ou les étoffes elles-mêmes, les cordes et peut-être les filets, étaient apportées par le commerce. De ces fusaïoles, une seule est ornée de points en creux, dont sept sont dans un cercle gravé et paraissent figurer ou rappeler la Grande-Ourse. Les représentations astronomiques sont très-nombreuses sur les fusaïoles d'Uissarlik.

A ces représentations se rattachent vraisemblablement trois boules de pierre rose trouvées à Acrotiri. Elles ont

de 35 à 40 millimètres de diamètre. Une d'elles offre des zones d'un rouge plus vif et des dessins circulaires naturels, qui ont dû la faire rechercher. Une autre est nuageuse, comme l'atmosphère. La troisième a plusieurs marques, dont une est en creux, comme un ombilic, et a au-dessus d'elle une ligne flanquée de deux points ressemblant à des yeux ; cet ensemble rappelle la figure monogrammalique de l'Athéna troyenne.

Je ne fais que nommer en passant les meules de lave, entre lesquelles on écrasait le grain, les mortiers de lave avec leur pilon. Ces ustensiles se trouvent partout et à presque toutes les époques de l'histoire. Un intérêt plus grand s'attache à des cailloux roulés, de formes plus ou moins voisines de la sphère, et qui se sont rencontrés dans les maisons, où aucun phénomène naturel n'avait pu les apporter. Pesées dans une balance, ces pierres ont été rangées en une série dont les termes sont des multiples décimaux les uns des autres. Voici, en grammes, la série déterminée par M. Gprceix :

Elle répond assez exactement aux termes suivants : 1 (4/3-5/3) 2 3 4 5 8 9 11 12.

Les écarts s'expliquent aisément par l'usure de la pierre. En comparant ces chiffres aux systèmes métriques des anciens peuples de l'Orient, surtout à ceux de l'est de la Méditerranée et de l'Egypte, il sera peut-être possible d'établir un lien positif entre ces peuples et la population antéhistorique de Santorin.

Ces rapports se trouvent indiques d'une autre manière.

C'est, en effet, au moyen des vases représentés sur- le tombeau de Rekhmara, à Thèbes, en Egypte, qu'on a pu établir avec assez de vraisemblance une première date approximative des antiquités de Santorin. Ces vases étaient apportés en présent ou comme tribut par des personnages qui, d'après- l'inscription, venaient des îles du Nord, c'est-à-dire de Cypre, de Rhodes ou des îles grecques ; leurs formes, figurées sur le tombeau, sont précisément parmi celles que l'on a trouvées à Santorin; la date de l'inscription donne donc à peu près la date des vases de cette île. Or cette date est elle-même donnée par la chronologie égyptienne, puisque le tombeau est du règne de Thoutmès III (XYII^ siècle).

Les bols que j'ai décrits sous le n" 2 fournissent un renseignement nouveau. En effet, celui qui porte des ornements peints est de tout point identique à un bol de Cypre conservé au musée du Louvre et à d'autres^ de même provenance, qui se trouvent dans les collections privées et dans le commerce* La poterie lissée, qui est fréquente à Santorin, était aussi une des fabrications les plus usitées dans l'île de Cypre, aux époques les plus anciennes, c'est-à-dire avant que l'influence assyrienne y eût introduit le symbolisme des bords de l'Euphrate et du Tigre. Toutes les comparaisons que l'on peut étabUr entre les vases de Théra et ceux des autres pays méditerranéens aboutissent à l'île de Cypre. Quoique Rhodes fût sur le chemin des navigateurs qui, venant d'Orient, touchaient à Santorin, il est remarquable que les relations de forme, de terre et d'ornementation entre ces diverses poteries ne signalent pas l'île de Rhodes eomme un lieu d(3 provenance, tandis que Cypre, située beaucoup plus à

l'esl, est manifestement un des points de départ de la céramique préhistorique dont nous nous occupons. Il ne paraît pas qu'aucun des vases de luxe d'Acrotiri et de Thérasia ait été fabriqué sur place. L'île d'Anaphé, située 15' à l'est de Théra, contient des terres propres à la poterie ; mais ce sont des terres différentes de celles dont sont faits ces vases ; elles n'ont pu fournir que la poterie commune, et, vraisemblablement, elles l'ont fournie.

J'ai signalé d'anciennes relations possibles entre Santorin et l'île de Crète. Il est difficile de ne pas admettre que de telles relations aient en effet existé dès les temps les plus reculés, car ces deux îles se voient l'une de l'autre ; les navigateurs qui venaient à Sanlorin fréquentaient certainement la Crète ; la mer entretenait des rapports constants entre l'une et l'autre. Il faut ajouter que la Crète fut de très-bonne heure un pays civilisé et que, si l'on en croit les légendes recueillies par Pausanias, la plupart des grandes familles du Péloponèse tiraient leur origine de la Crète. Il sera donc intéressant de fouiller dans cette île les endroits où l'on pourra espérer découvrir des antiquités préhistoriques, et de mettre les objets trouvés dans ces fouilles à venir en parallèle avec ceux de Santorin.

Des analogies importantes existent aussi entre les objets recueillis par MM. Fouqué, Gorceix et Mamet, et ceux que M. Schliemann a retirés du sol troyen. Les uns et les autres appartiennent à Vâge du bronze et à la période de la poterie lissée. Mais l'ornementation ordinaire des vases Iroyens et des autres terres cuites est la gravure, dont on n'a trouvé qu'un ou deux exemples à

Santorin, tandis qu'ici prédominent les ornements peints, rares dans les trois plus anciennes couches d'Hissarlik. Ce sont là des différences locales, qui s'expliquent aisément par des différences analogues dans le goût des habitants. Les ressemblances sont plus profondes : elles permettent de penser que les mêmes marchands fréquentaient les îles de l'archipel et les rivages de l'Asie-Mineure, et que ces marchands venaient de l'est et probablement de Cypre ou des rivages orientaux de la Méditerranée. De même qu'à Santorin nous trouvons un groupe de vases originaux, non importés d'Orient et dont l'origine est peut-être crétoise, en Troade aussi nous trouvons, à côté des objets importés par mer ou d'une fabrication locale rudimentaire, une série qui paraît avoir été apportée de l'intérieur de l'Asie-Mineure. Cet ensemble de faits et de relations nous indique sommairement l'état de la société dans les pays baignés par les eaux de la mer Egée, vers le temps de Thoutmès III. Tandis que l'Egypte était au point culminant de sa civilisation, les industries locales, dans l'Archipel, étaient dans un état rudimentaire qui n'était guère supérieur à celui des populations occidentales de l'âge du bronze. Les produits indigènes étaient grossiers ; la plupart des vases d'origine locale, sinon tous, étaient modelés à la main et dépourvus d'ornements. Tous ceux qui se distinguaient par la qualité de la terre, par une meilleure fabrication, par l'élégance des formes ou par leur décoration, étaient apportés du dehors. C'est dans cet état de barbarie que l'île de Santorin fut surprise par l'éruption du volcan, disparut en partie sous les eaux et fut, sur une grande partie de sa surface, ensevelie sous une couche épaisse de déjections.

Dans mon ouvrage intitulé : La légende athénienne, j'avais exposé en 1872 une suite de faits astronomiques indiquant que Délos avait dû être, dans l'antiquité, un centre d'observations et un point de repère d'une importance majeure. Quelques recherches sur le dieu solaire Apollon, dont Délos et Delphes étaient les principaux sanctuaires, m'avaient confirmé dans cette idée, à laquelle l'analyse des noms locaux donnait une nouvelle force.

Les voyageurs avaient signalé sur le penchant du Cynthe, montagne de Délos, de grandes pierres, appuyées deux à deux les unes contre les autres en manière de toit ou de fronton, et qui avaient été prises pour une porte, un antre, une entrée de galerie souterraine, ou enfin pour un adyton. Cet ensemble de données me fit penser que ce point devait être la caverne du Soleil signalée dans l'Odyssée (XV, 402) et que les commentateurs, par une mauvaise interprétation du texte, avaient placée dans l'île de Syros. De toute manière, son déblaiement pouvait amener quelque découverte importante, puisque la nature des pierres signalées

par les voyageurs ne laissait aucun doute sur leur haute antiquité.

Au mois d'avril 1873, je chargeai M. Leb^gue, alors membre de l'École d'Athènes, d'exécuter ces fouilles. Avant de partir, il réunit un grand nombre de textes, desquels il résultait clairement que là devait être le sanctuaire primitif d'Apollon, le heu de naissance de ce dieu, l'oracle où Virgile, au troisième chant de VEnéide, conduit son héros. Les fouilles ont entièrement confirmé ses conclusions et les miennes, car l'édifice déblayé s'est trouvé être un temple très-archaïque et complet, offrant encore (chose unique en Grèce) le piédestal de la statue avec une partie de celle-ci, le toit entièrement conservé et la partie inférieure de l'autel, avec la marque du grand trépied de métal qui s'élevait au-dessus et brûlait perpétuellement en l'honneur d'Apollon.

J'insistai vivement auprès de M. Lebègue pour qu'il déblayât également le sommet du Cynlhe qui forme un petit plateau. Cette seconde fouille, confirmant la première, mit au jour une inscription en mosaïque, encore en place, et une vingtaine d'autres plus ou moins bien conservées, prouvant que ce pic était consacré, non à Apollon, mais à Jupiter et à Minerve, c'est-à-dire au ciel et à l'aurore. Ces faits étant constatés, je vais donner la description du sanctuaire d'Apollon, tel qu'il est représenté par les plans et dessins que j'en ai faits le 2 juin de la même année : ils ont été publiés par la Revue de V architeclure de M. César Daly (vol. XXXI, 4874-) et reproduits dans l'ouvrage de M. Lebègue intitulé : i)e«os (E. Thorin, 1876).

Le temple (pi. II) est en partie naturel, en partie artificiel. C'est un simple ravin formé de deux pans ver-

ticaux de rocher et qui s'ouvre vers l'ouest. Au fond de cette sorte de salle, les deux murailles n'ont entre elles qu'un intervalle de 3 mètres; elles en ont un de -4™ 60 en avant, et la longueur de la salle est d'environ ^f" 50. Les pans de rocher vont donc en s'écartant l'un de l'autre sous un angle de 24- degrés. A leur débouché, on construisit, avec des blocs de granit naturels ou à peine dégrossis, un mur transversal dans lequel on laissa une porte : c'est l'entrée du temple. Dans un temps postérieur, cette porte fut garnie d'un seuil et de deux jambages en marbre blanc, qui existent encore en partie; il dut y avoir également un linteau de marbre, qui a disparu. La partie supérieure du mur n'existe plus, mais une petite entaille dans le pan de rocher, du côté du nord, montre qu'il allait jusqu'au toit et qu'il formait la façade de l'édifice. Cette façade offre des saillies inégales, comme si l'on avait voulu conserver un aspect rustique à la construction.

Sur l'arête des deux pans du rocher, qui forment les murs latéraux du temple, il y a un chanfrein ou entaille longitudinale dans laquelle entrent les pierres longues du toit : ces deux entailles servent à celui-ci de culées. Les surfaces de juxtaposition de ces pierres étaient garnies, en dessus, d'un mélange de petites pierres et de chaux, de manière à- ne pas laisser pénétrer la pluie. Notons que ce mélange de chaux et de pierres ne constitue pas du mortier, et que la chaux est pure, comme dans les enduits des maisons de Santorin. Ce rapprochement mérite une attention particulière. Enfin au-dessus du toit sont entassés pêle-mêle de gros blocs de granit, qui le couvraient entièrement et lui donnaient l'aspect d'une caverne naturelle. Cependant le bord antérieur de la toiture restait visible.

comme il l'est aujourd'hui, car sur la pierre du sud, dont la face regarde l'ouest, sont gravées des lignes convergentes, qui ont dû servir à un appareil horaire.

Le fond du temple était à ciel ouvert. Les culées ou chanfreins indiqués ci-dessus ne vont pas au-delà du toit actuel, qui par conséquent est complet. En outre, le rocher du ravin forme des saillies qui s'avancent dans l'intérieur du temple et qui ont toujours empêché qu'une construction quelconque s'élevât en cet endroit : c'est le rocher luimême, avec ces inégalités et sa pente naturelle, qui formait le fond de l'édifice. Au-delà du toit, il y avait ainsi un grand espace non couvert par lequel pénétraient les rayons du soleil. Ce fait est d'un grand intérêt pour les architectes, car c'est le plus ancien et en même temps, je crois, le seul exemple réel que nous ayons d'un hypèthre, et la question soulevée par ce genre de toiture se trouve, en partie du moins, résolue. Le temple primitif de Délos montre aussi que l'usage des hypéthres remonte à une très-haute antiquité. La place de cet hypètre est à signaler : la base de la statue est en etïet sous le toit; le ciel s'ouvre seulement derrière elle, et non"au-dessus ou en avant ; elle était éclairée par derrière.

Cette base est un bloc naturel de granit de près de 2 mètres de long, placé en travers de la salle, en face de la porte. Sa forme prouve son antiquité, car de très-bonne heure on a commencé à faire des bases carrées ou rondes, tandis que celle-ci est une masse irrégulière et non travaillée. Elle a dû être dès l'origine et continuer d'être un objet de vénération, puisque l'on se contenta d'en aplanir un peu le dessus pour y poser la belle statue de marbre de Paros qu'elle reçut plus tard. M. Lebègue voit avec

raison dans cette pierre un bœtyle, c'est-à-dire un de ces blocs qui, pour leur forme, leur position ou quelque motif sacerdotal, étaient considérés comme saints. Le moibœtyle est ordinairement rapporté par les linguistes au sémitique bethel, qui veut dire habitation de Dieu. Les Grecs donnèrent à ces blocs sacrés le nom A'omphalos et en firent probablement leurs premiers autels. Omphalos veut dire ombilic; ce sens est pleinement expliqué dans plusieurs hymnes du Vêda, où l'autel est désigné comme le nombril, nâbi, par lequel le monde reçoit la vie ; cet ombilic est en même temps le centre de la terre, parce que, au sacrifice du matin, il est un point lumineux dans l'obscurité. 11 y avait en Grèce plusieurs omphalos de ce genre, dont le plus célèbre était celui de Delphes, placé aussi dans un ravin et consacré à Apollon.

L'omphalos de Délos a dû porter ensuite quelque statue de bois que le temps ou le feu firent disparaître, car sa partie supérieure fut, à une époque historique, entaillée et aplanie en creux pour recevoir la plinthe de la nouvelle statue. En déblayant l'édifice, M. Lebègue a trouvé, encore en place, une bonne partie de cette phnthe en marbre de Paros, portant un pied gauche presque complet et les doigts de l'autre pied avec une petite saillie qui en supportait le talon. D'après les dimensions de ces parties, la statue devait avoir environ 2™ 30 de haut. Le pied gauche est en avant; le droit était en arrière et relevé sur ses doigts : ainsi le dieu paraissait s'avancer dans l'attitude de l'Apollon du Belvédère et d'une foule d'autres statues de ce dieu répandues dans les musées de l'Europe. D'après ces dernières et d'après les textes qui parlent du dieu de Délos, il tenait une lyre; au tronc d'arbre placé à sa

gauche, et dont une partie s'est retrouvée dans les décombres, étaient suspendus son arc et son carquois.

La légende dit qu'Apollon naquit dans une caverne humide : celle-ci contient en effet une petite source qui découle du mur méridional, derrière la statue, et dont l'eau se rassemble immédiatement dans une cavité de 2 mètres de profondeur. Celle cavité a pu former un petit réservoir naturel, pour l'usage du temple et de ses prêtres.

Dans le déblai on a trouvé deux pierres en forme de consoles, où l'on reconnaît aisément les deux pieds de la sainte table. Je pense que deux pierres, posées à droite en entrant dans le temple, en étaient la substruction. C'est là, en effet, et non au milieu, que devait se trouver la table où l'on déposait la part de la divinité ; car les dieux de la lumière, qui apparaissent le matin du côté du levant, prennent leur marche obliquement vers leur gauche, suivant le mouvement du soleil. L'ancien sol, rapporté et nivelé, cachait ces pierres, ainsi que la partie inférieure de la base de la statue; il arrivait au niveau du seuil de la porte et se prolongeait au dehors.

En sortant du temple, on se trouve sur une esplanade, limitée au nord et au sud par les pans du rocher et soutenue à l'ouest par un mur d'appui. Entre les rochers, elle a une largeur moyenne de 9 mètres. De la porte du temple au mur d'appui, il y a environ 12"> 50. Devant la porte, à une distance de 3 mètres, existe une petite cavité qu'on trouva remplie de cendre et de charbon, mêlés à des débris de petits ossements et à des graines ovales allongées, que le feu n'avait pas consumées entièrement. Des débris semblables se sont trouvés aussi dans l'intérieur du temple.

A droite et à gauche du trou au charbon, rangés le long des deux parois latérales de l'esplanade, on voit des blocs de pierre équarris : les uns sont isolés, les autres appuyés au rocher. Le remblai antique les cachait presque entièrement, de sorte qu'ils ont dû supporter d'autres pierres mieux taillées, avec de petites statues, des autels ou d'autres objets sacrés. Un texte dit qu'en effet, en approchant du temple d'Apollon, on marchait à travers des trépieds; il est possible qu'il y eût ici des images des Muses ou d'autres divinités du cercle d'Apollon, ayant devant elles des trépieds où l'on brûlait des parfums en leur honneur. Mais c'est là une hypothèse.

En avant du trou au charbon, à 7"» 40 de la porte du temple, se trouve un des objets les plus intéressants de ce lieu sacré. Sur une substruction de forme arrondie et qui était cachée sous le niveau du sol, repose une grande pierre circulaire de marbre blanc, de i"^ 80 de diamètre. Elle est creusée en manière de bassin et porte, sur son bord interne, trois petites cavités où s'enchâssaient les pieds d'un grand instrument de métal. Rien n'est mieux connu que la figure du trépied d'Apollon, tant de fois représenté dans nos musées. Il se terminait en haut par une sorte de chaudron hémisphérique, à couvercle convexe et à trois grandes anses verticales. Entre ces trois pieds, il y avait le plus souvent un tronc d'arbre, autour duquel s'enroulait un serpent. Tel était du moins le trépied de Delphes, et tout prouve qu'il en était de même à Délos. Je ferai remarquer seulement que l'arbre est un des attributs d'Apollon délien, qui naquit sous un palmier; on en pourrait conclure que beaucoup de statues, de reliefs et de peintures antiques, figurant ce dieu, représentent l'Apollon

de Délos plutôt que celui de Delphes, car la plupart ont un arbre et quelques-unes même un palmier.

L'intérieur de la base (les parois et le fond) n'est que dégrossi, tandis que tout l'extérieur est poli. Nous devons en induire qu'il y avait dans cette cavité un appareil quelconque, probablement en métal, suspendu au trépied luimême et couvrant entièrement le bassin. Si l'on rapproche ce fait des vers de Virgile, oii Enée vient consulter l'oracle de Délos, on est conduit à penser que cet appareil étaii une sorte de tam-tam frappé par on marteau invisible, car, au moment où l'oracle allait répondre, on entendait la corlina mugir ; le laurier, le temple et la montagne entière étaient ébranlés. Il n'y a qu'un instrument à percussion et en métal qui puisse produire un pareil effet. Voici du reste les vers de Virgile; c'est Enée qui raconte :

Vix ea fatus eram, tremere omnia visa repente, Limimque laurusque dei, totusque moveri Mons circum et mugire adytis corlina reclusis.

Le mur d'appui de l'esplanade se prolonge au nord, se retourne à angle droit vers la montagne et forme ainsi un appendice à niveau, sorte de salle latérale dont l'usage nous est inconnu. Est-ce là qu'était le palmier où Latone enfanta Apollon et Artémis? Ce palmier n'était-il pas dans l'hypèthre? Etait-ce un Artémision, un Létôon, une maison pour les prêtres? Du charbon, de la cendre et des graines ovales, trouvés dans un de ses angles, ne sauraient en indiquer clairement la destination.

Pour monter au temple, situé un peu au-dessous du sommet du Cynthe, on partait du pied de la montagne en

suivant un long chemin que soutient un mur en pierres éqaarries, de môme appareil que le mur d'appui de l'esplanade ; ces deux murs sont d'une époque bien postérieure à la construction du temple. Quand on avait gravi ce chemin, on arrivait à un large escalier taillé obliquement dans le roc à droite, c'est-à-dire à l'angle sud-ouest de l'esplanade, et dont la dernière marche atteignait le remblai de cette dernière.

Je dois dire quelques mots de l'orientation du ravin, du temple et de la statue; je l'ai déterminée au moyen du signal établi par MM. les ingénieurs hydrographes sur le sommet du mont Zikina, dans l'île de Tinos, signal qui fait avec la méridienne du temple d'Apollon un angle de 10<» 30'. En s'établissant en ce lieu, les anciens n'ont pas eu à modifier la direction du ravin que la nature leur fournissait. Ils l'ont choisi, parce qu'il s'ouvrait à l'ouest, de façon que le dieu du jour paraissait sortir de sa caverne dans la direction où marche le soleil. La caverne d'Apollon (et de Pan) à Athènes regarde le nord, peut-être parce que, d'après le texte d'Eschyle, dans le prologue des Euménides, cette ville représente le second pas du dieu et par conséquent la station de midi.

L'axe du temple est déterminé par la ligne qui joint le milieu de la base de la statue avec le milieu de la porte. Cette droite forme avec l'ouest un angle de 7» 15' vers le nord. L'axe de la statue, c'est-à-dire le petit axe de l'entaille elliptique dans laquelle elle était posée, est de 7» 30' plus au nord, ce qui fait en tout \¥ J'i/o'. C'est donc vers ce point de l'horizon que la statue était tournée. Peut-oa admettre qu'une obliquité si grande soit un effet du hasard? Si l'on posait une statue d'j la Vierge eu biais dans sa

IM MÉMOIRES SUR l'ANTIQUITÉ.

chapelle, chacun ne demanderait-il pas la raison de celte anomalie?

Quand on étudie avec soin les positions occupées sur les montagnes et les caps de la Grèce par les temples des divinités solaires, on croit apercevoir qu'ils formaient entre eux comme un réseau d'alignements, coordonnés avec la marche annuelle ou diurne du soleil. J'avais déjà exposé, dans ma Légende athénienne, l'orientation du Parthénon qui fut faite au temps de Pisistrate et corrigée au temps de Périclès avec une très-grande précision. Cette orientation, égale à i^» 11' N. par rapport à la ligne E. 0. donnait exactement la plus petite distance zénithale du soleil en 445 avant Jésus-Christ. Il est remarquable que la statue de Délos, posée presque sous ce même angle dans son sanctuaire, regarde les temples de Minerve à Sunium et à il^gine et celui de l'Acrocorinlhe, tous placés avec celui de Délos sur un même alignement géographique. Le préambule des Euménides devient intelligible, dès qu'on observe qu'une même ligne, partant de Délos, comprend Athènes et aboutit à Crissa, c'est-à-dire à Delphes. La pythie, en effet, dit dans ce prologue qu'Apollon, ayant quitté l'étang et le rocher de Délos, toucha aux rivages de Pallas et vint s'arrêter sur la terre du Parnasse. Ces trois points, situés sur le même rayon du soleil, ne répondentils pas exactement aux trois pas ou stations de Vishnu, dont l'identité avec Apollon n'est contestée de personne?

On peut établir aussi des ahgnements comme ceux qui suivent et qui montrent quelle lumière on en peut tirer pour l'exégèse antique. Le mont Kynortion est, d'après son nom, le point où se lève Kynos, c'est-à-dire la montagne de l'Aurore ; il est situé au-dessus d'Epidaure ;

aux équinoxes, on voit de son sommet le soleil se \v\rv derrière le temple de Sunium et la partie nord de Ccos. L'alignement équinoxial, comprenant Délos, Syj'os, Kyllmos, llermione, fait de celle-ci le premier point du continent que rencontre le rayon du soleil levant. Il définit, conformément à l'étymologie, le nom de cette ville et d'Hermès, son dieu éponyme. Car ce dieu, qui s'appelait d'abord llerméias, a été reconnu identique au Saramêya des hymnes^ et celui-ci est le fils de Saramâ, qui est l'aurore. Hermès joue donc ici le rôle de messager ou de précurseur des dieux solaires et a donné son nom au lieu où il apportait, dans cet alignement, le premier rayon du soleil équinoxial.

Quant à Sunium, ce mot peut se rapporter à la Vierge, fille {sunâ) de Zeus, qui y avait un temple. Simu est d'ailleurs un nom du soleil, qui se retrouve dans les langues aryennes de l'Occident {siin, sonne, etc.).

Nous donnons ici les noms des principaux lieux oi^i étaient établis les cultes d'Apollon et d'Artémis ; nous indiquons aussi pour beaucoup d'entre eux l'épithète du dieu ou le surnom du sanctuaire. Chacun de ces cultes et de ces noms devrait être l'objet de recherches particulières, si l'on voulait parvenir à en élucider l'ensemble.

NOMS DE LIEUX OU ÉTAIT UN CULTE D'APrOLLON OU DU SOLEIL.

Abai, en Phocide. Apollonie (lièlios).

Agampi'E, dans l'Hélicon. Argos (hèlios).

AcRAiPHJON. Astérion (Magnésie).

AcTiUM. AsTÉRis (près d'Ithaque).

Amyclai. Astron (Pholoé).

AsTYPALÉE (théôn-trapéza).

Athènes (hécatorabaios, hé-

lios).

Branchides (Milet).

Calaurie.

Calydna (Cos).

Calydon (laphrios).

CHRYSÉ(Troade : sminthion).

Cilla (Troade).

CiTHÉRON (Astérios).

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