‹ Mémoires sur l'antiquitéChapitre 5 sur 12 · CORINTHE · texte numérisé non relu

CORINTHE

CoRYPHON (mont d'Épidaure).

Crète.

Cynthos (mont de Délos).

Cydonie (Crète).

Dèrai (Messénie).

Derrhion.

DiANiON (Espagne : liéméro-

scopion).

Ephèse.

Épidaure.

Erythrai.

Halai-araphénides.

ICAROS.

Imbrasos (Samos).

Issôrion (mont de Laconie).

Leucophrys (Carie),

Léros.

Lyco A (Arcadie).

Mélité (Phthie).

Méthymne.

munyciiie.

Myrrhinous.

Œnê (mont d'Argolide).

Œnôk (Argolide).

Orciiomène (Arcadie).

Orestia (Arcadie).

Partiiénion (mont d'Arcadie).

Parthénion ( cap de Cherso-

nèse taurique), Parthénion (cap d'Héraclée au

Latmos).

Parthénion (Arcadie).

Parthénion (Eiibée).

Parthénion (au nord de Léros).

Patrai.

Pergé (Pamphylie).

Phères (Thessalie).

Phœbaia-limné (le golfe Saro-

nique).

Platées.

Rhamnous.

Samos.

Sélasie.

SiPHNOS.

Skiadis (Arcadie).

Sparte.

Stymphale.

Tégée.

Thèbes.

TiSAiÉ-AGRÉ (cap de Magnésie).

Trœzén.

Zùster.

REMARQUES SUR LES NOMS DE l'ÎLE DE DÉLOS.

La Délos primitive est purement mythologique. C'est une île noyée dans l'Océan et qui sort un jour de l'abîme. On ne saurait voir ici le souvenir confus d'un phénomène volcanique, car l'île de Délos n'a jamais été un volcan, et il ne s'y trouve rien qui rappelle un tel fait géologique. L'île resta au milieu des flots, portée sur quatre colonnes ou attachée par des chaînes aux îles voisines, comme un navire. Le dieu des eaux, Posidôn, la possédait avant Apollon. Elle était encore flottante lorsque, ayant vainement parcouru l'Attique, Latone la fixe en s'y arrêtant, met un terme à la jalousie de Junon, sa rivale, et enfante, sur le penchant du Cynthe, Apollon et Artémis, c'est-àdire le soleil et la lune.

L'île flottante se nommait Ortygie, Astérie. Une fois fixée, elle prend le nom de Délos. A peine né, Apollon goûte à l'ambroisie, déchire ses langes blancs et légers, serrés par un ruban d'or, se dresse, demande une lyre et s'élance en chantant; tout paraîtJ,d'or dans l'île de Délos, Cette partie du récit se rapporte manifestement au lever du soleil, dont Apollon est la personnification reconnue : la couleur d'or qui revêt tous les objets est celle de ses premiers rayons ; le chant du dieu est la voix de la nature entière, qui s'éveille avec le jour et dont l'astre semble conduire le chœur * ses langes sont les nuages légers qu'il va déchirer ; sa ceinture d'or est la bande lumineuse qui se dessine à l'horizon.

L'ambroisie, qui donne au dieu noùveau-né son énergie.

nous est connue par maint hymne védique : c'est Vamrita, l'aliment d'immortalité, l'offrande du saint sacrifice, que les dieux viennent goûter au moment de l'aurore, qui les rend forts et favorables à leurs serviteurs. Délos devient comme un abrégé de la terre entière et comme le centre du monde, o^iyaV. Auparavant, le saint lieu était perdu dans l'obscurité. Vainement celle qui devait enfanter le soleil parcourait l'Attique (Atthis), c'est-à-dire la terre idéale et indivise, Aditi, telle qu'elle est durant la nuit. La terre était au pouvoir du dieu des eaux, qui commande à l'océan aérien et qui couvrait le monde des vapeurs nocturnes. Délos était plongée dans l'abîme. La mère cosmique, Latone, qui engendre le soleil et la lune, prendra par ses enfants possession du ciel immense et y éclipsera l'épouse céleste de Zeus, qui lui-même est le ciel. Jusqu'à l'instant où se produira cet enfantement, l'île, terre du saint sacrifice et image du monde, n'aura point aux regards une position fixe ; mais le premier rayon du jour, le simple contact de Latone, fixera sa place au centre du monde. Elle restera portée sur quatre colonnes, comme la terre l'est dans l'Inde sur quatre éléphants, c'est-à-dire sur les quatre points cardinaux que regardent les quatre faces de l'autel.

La mythique aryenne donne une explication satisfaisante de presque tous les noms par lesquels Délos a été désignée. Plusieurs d'entre eux sont grecs ; les autres sont antérieurs à la formation définitive de la langue hellénique.

Anaphé, intangible, insaisissable ; c'est un nom de Délos, considérée dans son état d'île flottante avant l'arrivée de Latone. Le même nom était donné à une petite île voisine de Santorin.

Astarté, nom qui ne se trouve pas dans les écrivains grecs, est probablement une mauvaise lecture du suivant, car Vénus est étrangère à la légende de Délos.

Astérie, l'île de l'astre ou des astres, c'est-à-dire du soleil et de la lune.

Délos, nom probablement grec, opposé à Anaplié, et qui fut donné après la formation de la légende. Il signifie : « qui apparaît visiblement, manifeste. >

Zakynthos, prononciation insulaire de Diakynthas ; les inscriptions trouvées sur le Cynthe ont donné plusieurs exemples de cette orthographe. Ce mot veut dire : « traversée par le Cynthe; » c'est aussi le nom de l'île de Zanle, dont la montagne longitudinale s'appelait par conséquent le Cynthe, comme celle de Délos.

Kynaithos, l'île éclairée par le soleil, ou l'île du brillant soleil. Ce mot est expliqué longuement dans ma Légende athénienne. On y voit que Kynos est le même que Lycos, et que celui-ci n'est autre que le soleil.

Kynthos, abrégé de Kynaithos, resta le nom de la montagne de Délos. Ce mot est probablement identique à celui de Kylhnos, île voisine de Délos.

Lagia, l'île de la lune. Cet astre se nomme en sanscrit Çaçin, parce que son disque est censé figurer un lièvre, çaça. Le lièvre, comme ligure~symbolique, est représenté un grand nombre de fois sur les terres cuites, et notamment sur les fusaïoles de Troade, et toujours pour signifier la lune, ou les quartiers de ta lune. On sait (voyez l'ouvrage de M. Lebègue) que Délos était en étroite relation de culte et par conséquent de civilisation avec la Troade. Les antiquités d'Ilissarlik sont elles-mêmes, ou peu s'en faut, contemporaines de celles de Santorin. Un

fait caractéristique, l'emploi de la chaux pure, non mêlée de sable, comme enduit ou garniture des joints dans les constructions, met le temple du Cynlhe en relation chronologique et même industrielle avec cette même île de Santorin. Il y a donc entre ces trois points un synchronisme, au moins approximatif, qui permet de voir dans « lagia » le sens que je propose ici. Ce mot, du reste, ne peut venir de « pélasgia, » parce que Vs de ce dernier ne peut pas disparaître.

Ortygie, l'île de l'Aurore, qui e'st en sanscrit varttika (gr. ortyx) ; ce mot signifie aussi « caille » dans les deux langues. Je ferai remarquer que, par sa situation géographique, Délos n'attire pas les cailles plus que les autres îles, et qu'il n'y a aucune raison naturelle pour qu'elle ait été préférablement nommée l'île des cailles. Voyez sur ce mot ma Légende athénienne. Tous les Unguistes ont reconnu d'ailleurs l'identité du grec ortyx et du sanscrit varttika.

Pélasgia, l'île des Pélasges. Les derniers qui occupèrent Délos furent les Ioniens, dont la prise de possession définitive suivit de près l'invasion dorienne. Celle-ci est antérieure à Homère et postérieure à la guerre de Troie. Les synchronismes que j'indique dans les chapitres relatifs à Troie et à Mycènes donnent le XII» ou le XIII« siècle pour l'époque des rois Pélopides. Or Homère, d'après la tradition, fait venir Ulysse à Délos, où il voit le palmier du temple d'Apollon. Celui-ci était donc alors considéré comme existant au temps de la guerre de Troie. Cela suppose que des hommes de race aryenne, Yavanas (Ioniens) ou autres, venus d'Asie, avaient déjà apporté ce culte dans l'île ; et cette induction concorde avec les rela-

lions antiques de Délos et de la Troade. Quand on purifia Délos, sous Pisistrate, on y trouva des tombeaux de Pélasges et de Cariens. Ceux-ci n'étaient pas de race aryenne et n'ont pu introduire le culte d'Apollon, qui est aryen. Ce culte dut donc être établi primitivement par d'anciens Yavanas ou par les Pélasges. Cette induction reporterait l'établissement, non du temple, mais de la religion du Cynthe, vers le XVI» ou le XVII® siècle, si l'on s'en tient aux synchronismes fondés sur les hiéroglyphes Ihébains. Cette date n'a rien d'invraisemblable. En outre, il n'est pas impossible que déjà, à cette époque, la pierre du ravin, l'omphalos, ne fût depuis longtemps un objet de vénération pour les Cariens ou pour une autre population plus barbare.

Pyrpolon ou Pyrpile. Le premier nom, dont le second paraît être une altération, est un mot grec. Il fait allusion au feu perpétuel qui brûlait sur le trépied de Délos. D'après les dimensions de la base et l'écartement des trois trous de scellement, ce trépied devait être très-grand, car il avait plus d'un mètre de diamètre, et par conséquent 3 ou 4 mètres de haut. La cortîna ou réchaud dont il était surmonté avait aussi 1 mètre de largeur et pouvait contenir un vaste brasier. Sa flamme servait probablement de phare aux mariniers des Cyclades.

Skythias, nom indiqué par Etienne de Byzance et par Hésychius, semble à M. Lebègue une mauvaise leçon de Kynlhias. J'adopte cette hypothèse, qui concorde avec la prononciation vicieuse des insulaires grecs. Dans l'Archipel, ké se prononce tché: le nom de Kéos, qu'en France nous prononçons Céos, est d'abord devenu Kéa et se prononce aujourd'hui Djà. Dans l'écriture, l'articulation tch, pour

laquelle il n'y a pas de caractère dans l'alphabet grec, était représente par sk. Skylhias est donc régulièrement identique à Kynthias et signifie l'île du Cynthe ou d'Apollon. Quant à Chlamydia, cité par Pline, nous n*en pouvons apercevoir ni le sens, ni l'origine.

Mycenœ, etc., by D' Henry Schliemann; the préface by the r, h. W. E. Gladstone m. p. London; John Murray, 1878. —Le même ouvrage, chez Scribner, Armstrong et G», in New-York. — Le même, en aUeraand, chez F. A. Brockhaus, in Leipzig. — Le môme, en français (très-bolle édition), cliez Hachette et G'«, à Paris.

Presque tous les voyageurs qui ont visité l'Orient ont vu Mycénes. On ne s'arrête guère à Athènes sans faire la tournée, devenue classique, de Corinthe, Mycènes, Argos, Tirynthe et Nauplie. On veut voir un exemple de ces énormes constructions auxquelles on a donné le nom un peu mythologique de cyclopémnes, et dont on trouve aujourd'hui les analogues, non seulement dans une grande partie de l'Europe, mais, on peut le dire, sur presque toute la surface de la terre. Il n'en est point cependant fjui offrent un intérêt égal à celles de Mycènes ; celles-ci comptent parmi les mieux conservées, et de plus elles sont un des principaux centres des légendes héroïques de

l'antiquité et de la poésie homérique. Quiconque a reçu quelque éducation connaît les sombres et horribles drames qui ont signalé le règne des fils d'Atrée : les noms d'Agamemnon, d'iphigénie, de Ciytemnestre, d'Oreste, d'Electre et d'Egisthe ont rempli noire propre poésie et retentissent encore sur nos théâtres. C'est à Mycènes que la femme et l'amant tuèrent Agamemnon à son retour de Troie ; c'est là aussi qu'Oreste vengea sur la femme et l'amant son père assassiné. Si la légend.e est vraie, ou si, dépouillée de sa poésie, elle repose sur des événements réels, on était certainement en droit de se demander si les ruines, étant fouillées, ne mettraient pas au jour la trace de ces anciens forfaits. On pouvait du moins espérer que des objets quelconques, provenant de ces temps reculés, fourniraient des données historiques positives sur l'état social et les relations extérieures des peuples grecs durant la période héroïque ou féodale. En effet, depuis le milieu du V^ siècle avant Jésus-Christ, époque où Mycènes fut détruite par les Doriens d'Argos^, ce lieu était resté presque désert ; une petite bourgade s'y était formée au temps des successeurs d'Alexandre ; plus tard, au moyen âge, quelques paysans, peut-être quelques soldats francs, campèrent sur la colline. Quant aux ruines de haute antiquité, elles étaient hier encore dans l'état où Pausanias les avait vues au second siècle de notre ère. Pausanias les avait lui-même trouvées désertes et telles que les Argiens les avaient laissées. Le temps ne les avait guère transformées, car l'énorme masse des blocs dont les murs se composent oppose aux agents naturels la résistance de rochers. Les pluies seules avaient fait glisser les terres et les menus objets vers les parties inférieures des collines,

OÙ les murailles et, les accidents du sol les avaient arrêtés et accumulés. Au-dessous de ces couches récentes de débris antiques, on pouvait penser qu'il y en avait d'autres provenant des anciens habitants et s'étendant jusqu'au sol vierge, c'est-à-dire jusqu'au rocher.

Ces espérances étaient fortifiées par la description de Mycènes dans Pausanias. Ce voyageur, aussi exact que consciencieux, n'avait pas vu autre chose que ce que nous avions vu nous-même ; mais il avait recueilli des traditions encore vivantes au second siècle et où l'on trouvait de précieux renseignements. Son texte parle des tombes royales de Mycènes et les partage en deux groupes, celles des princes assassinés par Egisthe et Clytemnestre, et celles des meurtriers. Ceux-ci avaient été, comme indignes, enterrés hors des murs ; les autres l'avaient été dans l'intérieur de l'enceinte. On pouvait penser que ces sépultures existaient encore de nos jours. Mais la plupart des érudits avaient cru que les murs dont il s'agissait étaient ceux de la ville et que les tombes royales n'étaient pas dans l'acropole, c'est-à-dire dans la citadelle, qui, pourtant, avait été la ville primitive. Cette erreur n'aurait pas été commise, si l'on s'était rendu compte des procédés habituels du voyageur grec ; Pausanias décrit toujours en premier lieu les villes qu'il visite, et monte ensuite aux citadelles. .Quand la ville est trop grande, il partage sa visite en plusieurs journées, comme le font les itinéraires de notre temps ; souvent il ouvre comme des parenthèses pour les choses de moindre importance ou qu'il n'a pas le temps d'aller voir ; mais il finit ordinairement par les acropoles. M. Schliemann, qui vient de fouiller les ruines de Mycènes avec un si plein succès,

s'était rendu compte des procédés du voyageur grec ; il avait fort bien compris que la tradition relative aux tombes royales désignait l'acropole et que là devaient être dirigées les recherches.

L'acropole de Mycènes a la forme d'un triangle dont les côtés sont irréguliers et dont la base la plus étroite regarde la plaine, du côté de l'ouest. Cette base est la partie la plus basse de ce terrain en pente ; le point culminant est presque à l'endroit où se rencontreraient les bissectrices des trois angles. L'angle oriental est d'ailleurs plus élevé que la base ; le triangle est en grande partie limité par des escarpements, sur le bord desquels furent construites les murailles cyclopéennes ; la plus grande largeur de l'enceinte est d'environ 300 mètres ; c'est celle de l'acropole d'Athènes. Sur une grande partie de sa surface, le roc a été mis à nu par les pluies, qui, emportant les débris de toute nature laissés par la guerre, les ont agglomérés en terrasses inégales superposées ; le plus étendu et le plus profond de ces remblais s'appuie contre le mur cyclopéen qui forme la base du triangle et que tous les voyageurs connaissent. C'est par là qu'on aborde les ruines; non loin de l'extrémité nord de ce mur se trouve la fameuse Porte des Lions, entrée principale de la citadelle au temps des Atrides. Nous n'avons pas la pensée d'en donner ici la description, qui a été faite tant de fois. Nous dirons seulement qu'elle était obstruée par des blocs cyclopéens tombés des murs adjacents, et que ces pierres entassées avaient formé comme une digue, derrière laquelle un puissant remblai s'était arrêté. Le travail à exécuter consistait donc d'abord à enlever les blocs écroulés et à poursuivre le déblaiement

vers l'intérieur de la citadelle ; par là on remettrait au jour la voie principale qui y pénétrait. On sait aussi par de nombreux exemples que, dès les plus anciens temps, les Grecs plaçaient leurs tombeaux le long des chemins, et le plus souvent à droite en entrant ou avant d'entrer dans une ville. Ici le mur d'enceinte, à droite de la Portedes-Lions, figure une courbe en forte saillie, dont tout l'intérieur était remblayé. Si donc la tradition recueillie par Pausanias était exacte, c'est là que devaient se ren* contrer les sépultures des anciens rois.

Une théorie, originaire d'Allemagne, suivant laquelle les anciennes légendes grecques sont des mythes dépourvus de réalité, laissait planer un doute sérieux sur le succès des fouilles qui allaient être entreprises. M. Max-Muller s'était avancé jusqu'à dire que Troie n'avait jamais existé que dans le ciel, et, pour lui, les héros troyens n'étaient rien que des phénomènes célestes, revêtus de figures humaines. Cette doctrine, si elle s'appliquait à la légende troyenne, comprenait nécessairement aussi les anciens rois de Mycènes, puisque toute leur gloire provenait de leur expédition contre Troie. Il en était de môme du symbolisme religieux : on avait nié, en vertu de la même théorie, que les nombreuses figurines souvent informes et les vases de terre à face de chouette, trouvés dans le sol troyen, fussent des idoles de Minerve, et l'on exigeait, avant de l'admettre, que le sol de Mycènes fournît des figures de vache attribuables à Junon, la grande divinité de l'Argolide. Le problème se posait ainsi sous plusieurs formes. La véracité des poésies homériques se trouvait aussi mise en question, car les fouilles devaient, pour être concluantes, retirer d'un sol qui n'avait pas été

remué dans les anciens temps des objets répondant assez exactement aux expressions d'Homère. L'Iliade et l'Odyssée nous représentent Mycènes comme une ville puissante et riche, où son commerce avec l'Orient avait accumulé l'or et les objets précieux. On n'exigeait pas trop en demandant que la terre en rendît au moins une partie. Les couches troyennes d'Hissarlik avaient fourni des objets d'or et d'argent, qui sont, en ce moment même, exposés au musée de South-Kensington ; d'autres avaient été dérobés par des ouvriers et sont maintenant au musée de Constanlinople ; enfin, ce qu'il reste encore à déblayer pourra livrer de nouveaux trésors. Cependant, si l'expédition des Achéens contre Troie a quelque réalité historique, on doit penser que la plupart des objets précieux ayant appartenu à la dynastie troyenne sont tombés entre les mains des ennemis et ont été transportés par eux à Mycènes. La probabilité qu'une partie au moins serait retrouvée existait donc, à condition toutefois que la tradition recueillie par Pausanias eût un fondement réel et que la théorie allemande fût erronée.

Enfin une dernière opinion tendait à prévaloir dans le monde savant. Un assez grand nombre de preuves, dues à des découvertes plus ou moins récentes, donnaient comme point de départ à l'ancien art grec l'Assyrie, ou plus généralement le bassin de l'Euphrate et du Tigre. On avait abandonné l'ancienne opinion, qui le faisait dériver de l'art égyptien, et l'on pensait que, les Assyriens n'ayant pas de marine, les marchands de Phénicie avaient été les propagateurs des industries orientales sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Noire. Cette opinion se trouvait confirmée par plusieurs textes d'Homère. Pour-

tant on ajoutait que l'influence orientale avait pu, avait dû s'exercer aussi de très-bonne heure par les voies de terre qui traversaient l'Asie-Mineure et atteignaient les rivages de la mer Egée, de la Propontide et du Pont- Euxin.

Les grandes fouilles du général Cesnola, dans l'île de Cypre, les découvertes faites à Rhodes, à Milo, à Santorin et sur beaucoup d'autres points, éliminaient en effet l'influence égyptienne, démontraient celle de l'Assyrie et confirmaient l'opinion que l'on s'était faite sur le rôle des Phéniciens en ces temps reculés. La lecture des hiéroglyphes de Karnak et de Médinet-Abou avait jeté sur ces grands problèmes historiques une vive lumière et donné même des dates approximatives. Mais les fouilles de M. Fouqué, dans les îles de Santorin (1), et l'idée mise en avant par ce savant chimiste, que les antiquités trouvées par lui étaient antérieures à l'introduction des métaux usuels, auraient obscurci la question, si les fouilles de l'école d'Athènes n'avaient montré une scie de bronze trouvée dans ce même endroit. De toute manière, le problème historique se trouvait mis en rapport avec le problème qualifié de préhistorique. Les découvertes qui seraient faites à Mycènes pouvaient fournir un élément 'nouveau- pour la solution de l'un et de l'autre, et faire savoir si les Grecs du temps des Atrides étaient déjà en possession du fer.

Je n'ai cité que les principales questions intéressées dans les fouilles de M. Schliemann; les autres paraîtront successivement dans les pages suivantes. Il est temps, pour

(1) Voyez Revue des Deux-Mondes, Une Pompéi préhistorique.

ne pas attarder le lecteur, d'exposer en résumé ce que ces fouilles ont mis à la lumière. Les objets trouvés, l'ayant été sur un terrain appartenant à l'état hellénique, ont été transportés à Athènes pour y être mis en ordre dans le nouveau musée où on peut les voir actuellement. La principale excavation a été faite à partir de la Porte-des-Lions, dans la direction du sud, sur une longueur de 85 mètres et sur une largeur moyenne de 34; la profondeur des fouilles a varié suivant la configuration du sous-sol, atteignant jusqu'à 11 mètres dans la partie la plus déclive de ce dernier. La couche supérieure du sol, sur 1 mètre de profondeur, provenait entièrement de l'époque macédonienne; il n'y avait à sa superficie aucun débris romain ni byzantin, et comme les poteries ne se détruisent jamais entièrement, leur nature indique presque toujours avec exactitude le laps de temps durant lequel un lieu a été habité. Immédiatement au-dessous de la couche macédonienne, le sol contenait en nombre immense des fragments de poteries archaïques et des objets de diverse nature, dont les plus récents ne dépassent point l'époque de la destruction de Mycènes en 468 avant Jésus-Christ. Les pluies torrentielles, qui sont propres aux pays chauds, les avaient amenés pêle-mêle des parties plus élevées de l'Acropole et y avaient confondu toutes les époques. Mais ' chaque objet, particulièrement ceux de terre et de métal, porte le plus souvent l'empreinte du siècle où il a été fait. En comparant ceux que livraient les fouilles de la Portedes-Lions à ceux qu'avaient fournis les îles de Cypre, de Rhodes, de Santorin, l'Attique et une foule d'autres points des pays helléniques, il était possible de les classer dans un ordre chronologique relatif. Leur examen attentif dé-

montre que les plus récents sont bien de l'époque indiquée tout à l'heure et que les plus anciens peuvent remonter à dix siècles plus haut. Des restes d'une nature analogue étaient mis au jour par M"^* Schliemann sur un autre point de la ville, en dehors de l'Acropole. Tous les voyageurs ont visité ce grand édifice souterrain, en forme de ruche, qui a successivement porté les noms de tombeau d'Agamemnon et de Trésor des Atrides, noms également arbitraires, puisque l'usage de ces souterrains est totalement inconnu. Il en existe quatre autres sur divers points de la ville; celui qui vient d'être déblayé est à 125 mètres de la Porte-des-Lions et en tout semblable au trésor d'Atrée, quoique plus petit. L'allée qui y descend avait été remblayée dans une haute antiquité et n'a fourni que d'ancienne poterie peinte, faite au tour et analogue aux plus anciens vases de l'Attique.

La continuation des fouilles sur l'Acropole, au sud de la Porte-des-Lions, a fait apparaître d'abord deux pierres ou stèles sépulcrales ornées de bas-rehefs; mais comme il n'y avait avec elles aucun tombeau, on dut en conclure que les sépultures qu'elles signalaient se trouvaient à un niveau inférieur dans les profondeurs du sol. En creusant, on trouva des plaques de marbre dressées, rangées sur deux lignes courbes parallèles et recouvertes par d'autres plaques horizontales, de manière à figurer un banc continu. Cette enceinte circulaire de 29 mètres de diamètre contenait les deux stèles funéraires et trois autres, dont une seulement ne porte pas de sculptures. Elles étaient toutes assez bien alignées et paraissaient cire à leur place; il y avait en outre, dans ce même cercle, des cendres et des ossements brûlés d'animaux, provenant sans doute de sacri-

fices auxquels avait pu servir un pilier de porphyre rouge brisé, trouvé au même endroit. L'enceinte a une entrée en manière de vestibule, du côté qui regarde la Porte-des- Lions. En creusant dans son intérieur, on trouva quelques objets d'or, et bientôt des fosses sépulcrales au nombre de cinq, contenant les ossements de douze hommes, de trois femmes et d'un ou de plusieurs enfants. Ces fosses, taillées dans le rocher à des profondeurs inégales, sont revêtues intérieurement de petits murs de schiste dont l'épaisseur va en diminuant vers le haut, et qui réduisent la dimension du sépulcre au point qu'un des morts n'avait pu y être étendu de toute sa longueur et que sa tête avait été ramenée sur sa poitrine. Les corps étaient couchés parallèlement à 4 mètre l'un de l'autre, sur un lit de cailloux et recouverts de cailloux, de cendre et de charbon; leurs os n'avaient pas été entièrement consumés, mais, continuellement humectés par les eaux de la pluie, avaient fini presque tous par se pourrir; on n'a pu en sauver qu'une petite partie. L'état des squelettes et leur voisinage au fond de fosses communes semblaient indiquer, mais non avec certitude, qu'ils avaient été ensevelis au même moment. Leur crémation incomplète pouvait être le résultat d'un usage local ou l'effet de la précipitation qu'on aurait mise à les enterrer.

Les morts avaient été revêtus de leurs parures ; à côté d'eux étaient déposés des objets qu'ils avaient eus en leur possession; les pierres et la terre qui les recouvraient immédiatement étaient mêlées d'objets de parure portant souvent la trace du ieu ; quelques-uns de ces corps étaient comme écrasés sous le poids des joyaux. Le lecteur n'aura une idée complète des trésors enfouis avec les cadavres

que s'il dresse, d'après le livre de M. Schliemann, l'inventaire de chacune des sépultures. Pour en donner ici une notion même incomplète, citons seulement une partie des objets trouvés dans la troisième tombe, celle qui contenait les squelettes de trois femmes, l'une plus vieille que les . deux autres. Deux de ces femmes avaient sur la tête de splendides couronnes d'or, travaillées au repoussé et garnies de fleurons ; près d'elles étaient cinq autres couronnes. Sur elles étaient répandues sept cent un disques d'or qui avaient dû parer leurs vêtements et qui portaient diverses tigures; de grandes croix d'or formées de huit feuilles d'arbre se croisant quatre à quatre; six grandes rouelles d'or à quatre rayons ; des animaux d'or : griffons, aigles, cygnes, lions, lions ailés, cerfs, sphinx et d'autres encore, ayant servi comme parures ; vingt-sept seiches d'or avec leurs huit tentacules ; plusieurs figurines d'or représentant une femme^ nue, les mains ramenées sur la poitrine ; un peigne d'or à dents d'ivoire; un anneau d'or avec sceau; douze petits tubes d'or; six boucles d'oreille, une broche, trois joyaux de collier avec entaille, tous également en or ; des perles d'or en grand nombre, provenant de coUiers ; un nombre considérable de morceaux d'or battu, répandus sur toute la surface de la tombe ; des boules de cristal de roche provenant d'un sceptre; quinze boules d'agathe pour collier; une olive de sardonyx gravée; une améthyste où sont gravés une biche et son petit; une énorme quantité de morceaux d'ambre, jaunis par le feu, mais non brûlés ; de petites balances d'or; un masque d'or pour enfant; un gobelet d'or, une boîte d'or ronde; plusieurs vases d'argent; deux grands vases et trois grands chaudrons de cuivre pur.

Cilons encore, en partie rlu moins, les objets trouvés dans le quatrième tombeau. La fosse contenait cinq squelettes d'hommes, dont trois avaient la tête tournée vers l'est et deux la tête au nord. Ceux-ci avaient sur le visage un masque d'or, dont les parties latérales avaient presque enveloppé la tête ; deux des trois autres avaient aussi des masques, mais déplacés lors des funérailles, et dont l'un représentait une face de lion ou de tigre. Les deux premiers avaient en outre sur la poitrine un plastron d'or^ et l'un d'eux avait une couronne garnie de fleurons; il avait eu aux jambes des cnémides attachées par des rubans d'or. Les trois qui regardaient l'orient portaient de gros anneaux à chaton gravé, servant de sceaux ; prés du corps du milieu ont été trouvés quatre cents morceaux d'ambre percés d'un trou et autant auprès de l'un des deux autres. La même fosse contenait six diadèmes d'or ; un baudrier d'or de plus de 1 mètre de long; cinq cent quatre-vingts boutons ou disques d'or de formes diverses; cinquantetrois seiches d'or; une grande tête de vache en argent avec des cornes d'or et un fleuron d'or sur le front ; divers ornements d'or; deux hachettes doubles du même métal; neuf vases d'or, un gobelet d'argent, deux vases d'albâtre; cinq grands chaudrons de cuivre pur, dont un contenait cent boutons de bois recouverts d'or ; vingt-sept vases de cuivre; une fourche de cuivre pour remuer le feu; trentecinq pointes de flèches en obsidienne; des morceaux de toile provenant de fourreaux ; un amas de vingt épées de bronze; plusieurs lances du même métal; dix plaques d'or provenant de poignées de glaives; soixante dents de sangher et une foule d'autres objets divers.

Nous ne pousserons pas plus loin cette énumération. Je

ferai seulement remarquer que dans le premier tombeau, situé au nord-ouest des autres, il y avait trois corps dont un avait été dépouillé de ses principaux ornements avant l'année 468 ; les deux autres étaient restés intacts. C'étaient des hommes de haute stature; le premier au sud avait eu la tête reployée en avant sur la poitrine; il avait conservé une partie de ses chairs, mais aplaties sous le poids du remblai; par les ouvertures de son masque d'or on apercevait encore quelque chose de ses yeux et de sa bouche, garnie de ses trente-deux dents. Il paraissait avoir péri dans la force de l'âge. Il avait encore son baudrier d'or, descendu sur les reins et auquel tenait un reste de son épée ; un plastron d'or massif couvrait sa poitrine écrasée. A sa droite étaient deux épées de bronze, à poignées de bronze plaqué d'or; des fourreaux de bois, il ne restait que les ornements d'or, rangés à leur place le long des épées. A quelque distance gisaient onze autres épées de bronze. Sur le corps étaient semés cent vingt-quatre grands boutons d'or, provenant sans doute de ses vêtements. Le troisième corps avait aussi des épées au nombre de quinze et un monceau d'environ soixante autres épées brisées. Je laisse de côté les autres objets précieux trouvés dans cette tombe et analogues à ceux des autres sépultures.

Les objets en métal précieux sont généralement travaillés au repoussé. Les dessins qui y sont figurés ont un carac-

tére assyrien, sur lequel il est impossible de se méprendre. Un grand bracelet d'or est identique à ceux que l'on peut voir au Louvre sur les personnages réels ou idéaux du temps de Nemrôd. Il en est de même des rosaces et des boutons d'or qui ornent les vêtements et les couronnes des personnages assyriens. Les baudriers et les fleurons offrent de part et d'autre une analogie frappante. Il y a jusqu'à sept rangs de ces rosaces circulaires à la couronne • des grands taureaux ailés du musée du Louvre. Il y en a aussi plusieurs rangs sur la tiare du roi Sardanapale V. Sur les bas-reliefs de Sargon, un roi, portant une tiare, a autour de lui une sorte de tablier ou de vêtement fendu qui en est littéralement couvert; on n'y en compte pas moins de soixante-quinze par devant et à peu près autant par derrière, nombre qui rappelle les cent vingt-quatre boutons d'or trouvés sur un personnage du premier tombeau mycénien. Les dessins en relief des objets d'or de Mycènes figurent ordinairement des spirales entrelacées, des roues, des fleurs radiées, des combinaisons géométriques curvilignes, très-souvent aussi des saillies circulaires groupées symétriquement et en nombres définis. Ce sont là précisément les caractères les plus usuels de l'ornementation assyrienne. Il en est de même de la plupart des formes empruntées à la nature vivante, si l'on en excepte quelques-unes, telles que les seiches, qui sont propres aux pays maritimes. La démonstration se trouve complétée par un cachet d'or portant un dessin gravé et représenté par la figure 530. Deux personnages debout apportent des fleurs ou des fruits à un autre qui est assis sous un arbre ; deux autres, plus petits et vus sur un arrière-plan, font la cueillette ; dans le ciel sont le

soleil, le croissant, la ligne ondulée qui symbolise les eaux, enfin un petit personnage reproduisant assez exactement celui qui est assis ; sur la droite sont six objets rangés en ligne et dont la forme est indécise. Je n'ai pas à donner ici l'interprétation de cette scène, où il ne serait pas difficile de voir le sacrifice du septième jour en l'honneur de Sin ou peut-être d'Islar, fille de Sin, Je remarque seulement le caractère absolument assyrien de cette représentation. Personne ne peut élever de doutes à cet égard, pour peu que l'on observe la forme des vêtements étages, en manière de robes à volants, des trois principaux personnages. Un autre cachet d'or gravé, trouvé aussi dans la même tombe hors de l'enceinte circulaire, et reproduit par la figure 534, paraît avoir eu la même origine ; il est tout agricole et ne présente aucune apparence hellénique. 11 figure vraisemblablement, sous une forme presque hiéroglyphique, les travaux de culture du premier des grands mois de l'année, les onze autres mois étant représentés par les cinq grands cercles et les six petits, rangés en ligne au milieu du dessin.

Parmi les objets en métal précieux provenant de Mycènes, il n'y en a pour ainsi dire aucun qui rappelle l'Egypte. C'est vers la région de l'Euphrate et du Tigre que les analogies nous conduisent. Au reste, depuis longtemps déjà on avait été frappé par l'apparence assyrienne des sculptures de la Porte- des-Lions. Les deux animaux debout, à droite et à gauche d'un arbre de vie, n'ont rien de grec ni d'égyptien, et nous reportent directement en Asie. C'est un sujet mainte fois reproduit sur les pierres gravées et les cylindres assyro-babyloniens. Quant aux nombreuses poteries trouvées à Mycènes au-dessous de la

couche superficielle de débris, les plus récentes sont helléniques et datent manifestement du V^ ou du Vl^ siècle avant Jésus-Christ. Mais les plus anciennes offrent d'autres caractères. Elles sont pareilles à celles que l'on trouve sur tous les rivages de la Méditerranée et dans les îles. Elles ressemblent surtout aux plus anciennes poteries de Cypre et de Rhodes, ainsi qu'aux vases de Santorin. C'est la même fabrication : presque toutes ont été faites au tour ; les plus anciennes seulement ont été modelées à la main. Il n'est pas impossible d'admettre qu'elles aient été apportées en Argolide par un vaste commerce méditerranéen et qu'elles aient une commune origine. On pense généralement aujourd'hui que ce commerce a été celui des Phéniciens, auquel on altribue un développement peut-être exagéré. Il faut en effet observer que, si les vases trouvés dans les différentes contrées maritimes offrent souvent des analogies, qui vont parfois jusqu'à l'identité, souvent aussi ils ont un caractère local soit dans leur forme, soit dans les dessins qui y sont tracés, soit surtout dans la terre dont ils sont faits. Il faudrait donc admettre que les Phéniciens ou, pour parler plus exactement, les Sidoniens ont eu dans chaque pays des fabriques travaillant pour les indigènes et non de simples comptoirs. Rien ne^ démontre une pareille hypothèse. Il est plus simple de croire que les navigateurs étrangers, peut-être même les marins pélasges qui, de trèsbonne heure, ont supplanté les Sidoniens, ont apporté du dehors des types et des procédés de fabrication inconnus auparavant. C'est ce qui arrive encore de nos jours pour la plupart des produits des industries étrangères ; nos grandes expositions, où toutes les nations sont convoquées,

n'ont pas d'autre origine ; la transformation de nos industries ne se fait pas autrement. L'esprit grec à toutes les époques s'est fait remarquer par une extrême facilité d'assimilation ; c'est le caractère commun à tous les peuples de race aryenne, même à ceux chez qui une portion de sang sémitique ou touranien a pu s'introduire. Les moules trouvés à Mycènes prouvent, même pour les métaux, l'existence d'une fabrication locale, car ces moules portent en creux la figure de plusieurs objets d'or retirés des sépultures ; ceux-ci ne sont donc pas tous des articles d'importation, et il faut admettre que, dès ces temps reculés, la Grèce, tout en recevant du dehors certains produits, savait aussi déjà pourvoir à ses propres besoins.

Les fouilles ont mis au jour, non par centaines, mais par milliers, deux produits entièrement locaux. Ce sont de petites vaches de terre cuite et des figurines de même matière représentant une femme coiffée d'une sorte de chapeau évasé vers le haut, quelquefois les bras ouverts en forme de croissant, d'autres fois les mains ramenées vers la poitrine. Ces figures sont extrêmement grossières et tout à fait rudimentaires ; elles se terminent le plus souvent par un pied arrondi et sont dépourvues de jambes. Leur multiplicité ne permet pas de voir en elles autre chose qu'une divinité ou plutôt la grande divinité locale, Héra, qui est Junon ; c'est du reste ce que démontre suffisamment la coiffure. Quant aux vaches, plusieurs savants les ont rapprochées du bœuf égyptien et y ont vu une importation des bords du Nil. Nous possédons au Louvre un grand nombre de figures d'Apis ; elles se ressemblent entre elles ; elles sont peintes de la même

manière et ont, entre autres caractères communs, une grande tache dorsale pareille à une selle. Aucune des vaches mycéniennes n'a les marques distinctives du bœuf Apis. Il en est de même de la grande tête d'argent à cornes d'or dont j'ai parlé ci-dessus. Elle ne rappelle en rien celles de l'Egypte. C'est donc dans les traditions locales de l'Argolide et non au dehors qu'il faut chercher la signification des innombrables vaches de terre cuite jaunâtres, rayées de rouge, trouvées à Mycènes. Elle est en effet fournie par l'épithète de boôpis, c'est-à-dire « à figure de vache, » donnée à Junon dans Homère et dans toute l'antiquité grecque. Nous ne croyons pas qu'il puisse y avoir d'hésitation sur ce point, car on sait qu'un assez grand nombre de divinités, chez les Grecs comme chez les autres peuples de l'Orient, sans compter l'Egypte, ont été représentées avec des faces et souvent même avec des corps d'animaux. Les terres cuites de l'Argolide, recueillies par centaines à Mycènes et que d'autres fouilles locales multiplieraient certainement à l'infini, donnent donc satisfaction à la condition exprimée par M. Max- Muller et appuient l'interprétation donnée aux nombreuses figures de chouette recueillies en Troade (1), Elles répondent à une époque où les divinités grecques n'avaient pas encore uniquement la forme humaine, qu'elles eurent bientôt dans l'art et dans la religion. Si ces figurines et ces emblèmes n'étaient pas des produits locaux, et qu'ils eussent été apportés d'Assyrie ou de Phénicie, ils porteraient dans leur style la marque de leur origine asiatique.

(1) Voyez Revue des Deux-Mondes : Les fouilles de Troie, par Km. Burnouf. Voyez aussi Schliemann, Troy and its remains.

ce qui n'est pas. Les statuettes ne pourraient guère représenter que l'Astoreth phénicienne qui, dit-on, devint plus tard la Vénus hellénique ; et comme elles se rencontrent en nombre immense, cette Vénus aurait été dès lors et dans la suite des temps la principale divinité de l'Argo- Ude ; or nous savons qu'elle ne l'a jamais été et qu'Héra fut constamment la déesse protectrice de la contrée.

Ainsi ces idoles de formes différentes et de signification identique montrent l'état des idées religieuses aux temps antéhistoriques du pays argien. Le peuple qui concevait ses dieux sous ces formes symboliques était aryen ; il n'était ni sémite, comme les Assyriens, ni de la race de Cham, comme les Sidoniens. Il recevait de ces deux races une partie de ses industries, mais il gardait ses propres doctrines, qui restèrent jusqu'à la fin le fond de sa civilisation. Quel était ce peuple ? Avons-nous sur lui quelques traditions ou quelques renseignements historiques? Les traditions grecques s'accordent à placer au commencement les Pélasges. Nous savons par les hiéroglyphes égyptiens que ce peuple devint puissant sur la mer du XVI« au XlVe siècle avant Jésus-Christ, et qu'il supplanta les Phéniciens dans toute la moitié septentrionale de la Méditerranée. Mais à cette époque il était déjà fort ancien, puisque, d'après les traditions, il occupait la Lydie, en Asie-Mineure, avant la dynastie des Atyades, qui commença au XVIe siècle. Ces mêmes traditions racontent qiie les Pélasges furent vaincus en Argolide par une migration qu'elles mettent sous la conduite de Danaûs, et elles donnent ce chef comme fils de Bélus et frère d'Egyptus. Celte donnée ethnologique peut être un écho de la même théorie qui donna naissance à la légende des trois fils de

Noé, car il est certain qu'Egyptus n'est pas plus fils de Bélus que les Chamites ne sont frères des Sémites ; ce sont des races d'hommes assez différentes entre elles pour qu'il soit à peu près impossible de les ramener l'une à l'autre et de leur trouver un ancêtre commun. "On ne peut donc voir dans la parenté signalée par la tradition grecque qu'une manière d'exprimer les relations extérieures des anciennes populations locales, directement avec les Phéniciens, indirectement avec l'Egypte.

A cette influence, qui s'exerçait de bonne heure par la navigation des Sidoniens, succéda, selon les légendes de l'Argolide, celle de l'Asie-Mineure, qui fut personnifiée sous le nom de Persée. Ce chef aurait amené dans le pays une troupe de Lyciens et de Cyclopes qui auraient bâti pour lui les murs de Tirynthe et ceux de Mycènes. Ce personnage a une couleur entièrement mythologique ; son nom et celui de son peuple font partie d'une série de termes dont la signification solaire est incontestable-. Nous ne pouvons développer ici ce fait encore mal élucidé ; mais nous pouvons affirmer que, la Gorgone n'étant autre chose que l'Aurore au milieu des nuages, Persée, qui la tue, est bien le soleil lui-même. C'est une légende aryenne, qui n'est pas propre à l'Argolide ni même à la Grèce, et qui se retrouve sous cent formes diverses chez tous les peuples de notre race ; elle a son explication dans le Vêda. toutefois, il n'est pas impossible qu'une colonie ou une expédition armée soit venue de Lycie en Argolide et qu'elle ait donné des rois à la vieille ville pélasgique de Mycènes. Une relation plus réelle, du moins en apparence, est indiquée par la légende de Pélops, le Phrygien. La Phrygie occupait le centre de l'Asie-Mineure, et son peuple

MYCÊNES. 175

avait une origine aryenne aujourd'hui bien démontrée. Le point de départ géographique de la migration de Pélops est indiqué par le nom de son aïeul Tmôlos, qui est celui d'une montagne de la Lydie, pays non encore occupé à celte époque par des Sémites, comme il le fut plus tard. Les anciens admettaient que la migration phrygienne avait apporté à Mycènes la masse d'or et d'autres objets précieux qui, au temps d'Homère, avaient rendu cette ville si fameuse. Il n'y a pas de raison pour repousser absolument cette légende, prise dans sa généralité, car l'examen des objets d'or trouvés en si grand nombre dans les tombes de Mycènes démontre leur origine asiatique. Quoique l'Assyrie n'ait conquis l'Asie-Mineure que sous le premier empire, qui date de la fin du XIV^ siècle, elle était en voie de développement longtemps avant cette époque; cet empire succédait lui-même à plusieurs dynasties babyloniennes dont le commencement remonte au moins à trente siècles avant notre ère. L'or pouvait donc être fourni à la Phrygie, soit par les peuples orientaux qui Texploitaieni, soit par les lavages du Pactole, et recevoir des ouvriers locaux l'empreinte du génie assyrien que les fouilles de Mycènes ont révélée.

La légende mycénienne, quoique singulièrement mêlée de mythologie, nous montre dans le personnage d'Iphigénie une relation avec les peuples touraniens, puisque cette fille d'Agamemnon fut transportée en Tauride. Nous n'avons pas à porter ici la lumière sur cette légende, tant de fois exploitée par la littérature et les arts, ni à chercher quels étaient ces Tauri, ni où ils habitaient. Observons seulement que, depuis les temps les plus reculés, une population de race touranienne, très-nombreuse et

exploitant surtout les métaux, avait été répandue dans presque toute l'Asie-Mineure ; qu'elle avait son centre dans les âpres contrées situées aux sources de l'Euphrate et du Tigre ; que ses produits rayonnaient dans plusieurs directions, surtout vers le sud jusqu'en Egypte, et vers le sud-est dans la direction du golfe Persique. Cette race d'hommes fut certainement assujettie par les migrations aryennes et les conquêtes sémitiques, d'où sortirent les différents royaumes de la Péninsule ; mais elle ne fut point anéantie, puisque ses descendants se sont propagés jusqu'à nos jours. Toutefois, il est bon d'observer en passant que l'érudition moderne a étrangement abusé du mot « touranien, » sous lequel elle a compris des populations vraiment étrangères les unes aux autres par leur type comme par leur langue, et cela sous prétexte qu'elles n'étaient ni aryennes, ni sémites. Les véritables touraniens sont ceux dont nous parlons ; ce sont eux qui portent ce nom dans l'Avesta, et il est intéressant de les retrouver sous le même nom dans la légende des Pélopides. Selon toute vraisemblance, ce sont eux qui ont été les ouvriers en métaux dont les produits viennent d'être retirés du sol de Mycènes.

Quoi qu'il en soit, une autre relation d'un intérêt historique supérieur est indiquée par la grande quantité d'ambre jaune trouvée dans les mêmes sépultures. Nous signalions récemment (1), comme un desideratum de la science, la découverte de cette matière dans les grandes sépultures de l'Orient. Les fouilles de M. Schliemann arrivaient à point nommé pour combler, en partie déjà,

(1) Voyez ci-dessus, L'âge du bronze.

cette lacune. Quoique la Sicile pût, dans des temps reculés, fournir une petite portion de cette matière, les traditions grecques nous font savoir que le principal commerce de l'ambre se faisait aux embouchures du Pô, où il était apporté de l'intérieur de l'Europe par (les voies de terre. Aujourd'hui que presque toute l'Europe est civilisée et que nous connaissons à fond les produits naturels qu'elle peut fournir, nous savons que l'ambre vient uniquement des rivages septentrionaux, et principalement de la Baltique. A l'époque des tombes mycéniennes, il y avait donc un commerce d'ambre à travers l'Europe, dans la direction du nord au sud, et nous avons du côté de l'Orient un des jalons de la route que ce commerce suivait. Il n'est guère douteux que l'ambre arrivait par mer jusqu'en Argohde. Cependant, rien ne prouve qu'il n'y eût pas été apporté d'Asie- Mineure, aussi bien que l'or et l'ivoire par la migration phrygienne, et qu'il n'y eût pas été introduit longtemps même avant la date des sépultures. Enfin, si la guerre de Troie fut une réalité, est-il invraisemblable qu'une partie au moins de cette matière ait passé d'Ilion à Mycénes avec le reste du butin? Nous posons ainsi le problème pour montrer combien la plus grande réserve est nécessaire, quand il s'agit de rendre à l'histoire des faits enveloppés de fables, et qui n'ont point eu jusqu'ici de chronologie.

Un fait du moins est certain: c'est que les tombes mycéniennes appartiennent à l'âge du bronze. On a trouvé une clé de fer, mais dans la couche supérieure des remblais. De plus, quand même elle eût été trouvée dans leurs profondeurs, l'âge des sépultures n'en resterait pas

i78 MÉMOIRES SUR l' ANTIQUITÉ.

moins celui du bronze, car ia majeure partie des dépôts s'est accumulée peu à peu, d'année en année^ de siècle en siècle, et les pluies torrentielles ont fait descendre pêle-mêle des débris de toutes les époques. Mais quand les morts furent déposés sur leurs couches de pierres, à demi-consumés et recouverts d'un autre lit de cailloux, on remplit aussitôt les cavités funéraires des décombres que l'on avait sous la main et qui contenaient des débris des époques antérieures. Sauf pour un seul cadavre, les sépultures sont parvenues intactes jusqu'à nos jours. C'est donc elles et non les décombres agglomérés au pied de quelque mur qu'il faut avant tout consulter. Or, toutes les armes de ces morts sont en bronze ; les ustensiles domestiques sont en cuivre, les objets de parure en or, les pointes de flèche en obsidienne, comme au temps de la pierre poHe. Si le fer eût été connu ou du moins usuel, je ne dis pas seulement en Grèce, mais dans les pays en relation avec Mycènes, les guerriers ici ensevelis n'étaient-ils pas assez riches pour se procurer des armes de fer? Leurs armes sont identiques à celles que l'on trouve partout en Europe et qui caractérisent l'âge du bronze ; les épées et les glaives sont adaptés à leurs poignées par trois ou par cinq rivets. Les vases de cuivre sont formés de plusieurs lames martelées, assemblées par un grand nombre de clous ; les anses des vases sont de même fixées par des rivets. Tout le bronze et le cuivre de Mycènes appartient à cette période de l'âge du bronze où le martelage et le repoussé étaient les procédés usités pour modeler le métal, période que M. de Mortillet a justement surnommée « l'âge de la chaudronnerie. » Mais on n'a point encore trouvé à Mycènes, ni dans le reste de

l'Argolide, les instruments de travail des métallurgistes, comme on en a trouvé sur beaucoup de points de l'Europe occidentale, et dernièrement encore en pleine ville de Bologne. C'est là un fait négatif : il fait néanmoins supposer que le commerce des métaux jouissait alors en Orient d'une sécurité qu'il n'avait pas dans les régions occidentales et que, par conséquent, celles-ci étaient encore à l'état sauvage lorsque la Grèce était déjà dans la grande voie de la civilisation.

Le fer est dans Homère. Mais les poésies homériques sont de plusieurs siècles postérieures aux tombeaux mycéniens, et elles se trompent sans doute en attribuant à une époque déjà ancienne l'usage d'un métal qui n'apparut que plus tard. C'est dans l'intervalle qu'eut lieu en Grèce la grande révolution produite par l'invasion des Doriens. Le succès qu'ils eurent fut dû sans doute à la supériorité de leurs armes, car ni alors ni plus tard les anciennes populations, nommées Achéens, ne montrèrent moins d'énergie que les Doriens. On peut donc penser sans invraisemblance que les Doriens arrivèrent avec des armes de fer auxquelles le bronze des Achéens ne put résister. De toute manière, il faut bien admettre que les tombes de Mycènes, contemporaines du bronze, existaient déjà lors de l'arrivée des Doriens ; ceux-ci mirent fm à la puissance de cette ville et à la dynastie des rois pélopides, et s'établirent dans Argos, situé plus près de la mer, dans un meilleur pays. Nous avons dit que les poteries de Mycènes offrent souvent la plus grande analogie avec celles des autres rivages méditerranéens visités par les Sidoniens et plus tard par les Pélasges. Ce sont ces poteries, surtout celles de Santorin, qui se montrent à Thèbes

180 MÉMOIRES SUR l'aI^TIQUITÉ.

d'Egypte sur le tombeau de Rekhmara, contemporain de Thoutmès III. Mais on ne pourrait pas conclure de cette ressemblance que les tombes mycéniennes soient de celte époque ; les poteries qui s'y sont rencontrées étaient des tessons, antérieurs ["peut-être de plusieurs siècles aux morts qu'ils recouvraient. Les peintures égyptiennes ne peuvent donc fournir qu'une limite dans le passé, de même que l'invasion dorienne en fournit une autre. Or, celle-ci, d'après les chronologistes, arriva au XII® siècle; Thoutmès III régnait vers 4650 : c'est donc entre ces deux termes extrêmes qu'il faudrait placer l'époque de nos sépultures.

La grande coalition des Libyens qui, sous le règne de Séti I", surnommé Mérenphtab, se jeta sur la basse Egypte, comprenait les Achéens ; ils sont nommés dans l'inscription de la salle hypogée de Karnak avec les Tyrrhéniens, les Sardones, les Sicules et les Laconiens ; l'inscription dit que, dans leur grande défaite à Paari, ils laissèrent sur le champ de bataille beaucoup d'armes de bronze. Ces faits rapprochent de nous l'époque des sépultures mycéniennes. Cette époque se précise davantage encore si l'on considère le caractère assyrien des objets d'or ; plusieurs sans doute étaient déjà anciens quand leurs derniers possesseurs étaient vivants ; mais peut-on douter que beaucoup n'aient été faits pour eux, surtout les parures des femmes ? Or, les uns et les autres procèdent de l'Assyrie et non de l'Egypte. On peut donc penser qu'ils datent du temps oii l'influence de l'Assyrie était prépondérante, et où celle de l'Egypte était tombée. La chute de l'iilgypte eut lieu après le règne de Ramsès II Méiamoun ; sa date coïncide avec le développement du

MYCÈNES. i81

premier empire assyrien, qui commença en 131-4, et avec celui de la navigation des Pélasges. Sidon fut détruite en 1209, et la puissance assyrienne dura jusqu'en 1080. Enfin, les poèmes d'Homère nomment toujours les Sidoniens comme les colporteurs de la Méditerranée au temps des rois pélopides, et un des princes de Troie porte même le nom d'Assaracos. De ces faits rapprochés, on peut conclure avec une extrême vraisemblance que les sépultures de Mycènes sont à peu près contemporaines de la chute de Sidon et se rapportent à la fin du XIII^ ou au commencement du XII® siècle. Cette date marquerait en même temps, mais d'une manière approximative, la dernière période de l'âge du bronze et serait suivie de près par celle de l'apparition du fer.

Quels sont les personnages ensevelis dans les tombes mycéniennes? Est-il possible de savoir leurs noms ? Sont-ce les Pélopides, les descendants d'Atrée ? Sont-ce des inconnus, ou seront-ils des nouveaux venus dans l'histoire héroïque de la Grèce? Il est "bien difficile de résoudre ce problème avec certitude. En découvrant ces ossements à demi-consumés, le docteur Schliemann a aussitôt prononcé les noms d'Agamemnon, de Cassandre et des autres princes ou princesses qui ont, dans la légende, partagé leur triste destinée. Ce savant investigateur, en elFet, ne cherchait pas autre chose, et personne ne peut trouver mauvais qu'il ait

éprouvé un certain enthousiasme au moment de sa découverte, car c'est sa passion qui le . soutenait et qui le poussait à entreprendre ces pénibles et coûteux travaux. Puisse-t-il au contraire la conserver toujours, puisqu'il lui reste encore une longue carrière à fournir !• Il s'appuyait sur un texte du voyageur grec Pausanias ; ce texte, parfaitement clair, quoique souvent mal interprété, désignait l'acropole de Mycènes comme le lieu où avaient été ensevelis Agamemnon, Eurymédon son écuyer, Pélops avec Télédamos, enfants jumeaux de Cassandre, Cassandre elle-même et Electre. Pourtant Pausanias constatait un doute relativement au tombeau de Cassandre, et il semblait n'indiquer que deux tombeaux d'hommes, celui d' Agamemnon et celui de son écuyer avec les deux enfants. Mais ce voyageur n'avait rien vu de plus que ce que nous avons vu nous-mêmes : des murs cyclopéens ruinés et des remblais accumulés à leur base. Il n'est pas douteux que M. Schliemann ait trouvé ce qu'indiquait Pajisanias ; il a trouvé plus encore, puisque sous l'enceinte circulaire il a déblayé cinq grandes sépultures contenant au moins seize personnes et qu'en dehors de l'enceinte il y en avait encore une ou deux autres, dégagées par lui-même et par l'administration hellénique. Mais enfin il a suivi le texte de l'auteur ancien, et il "a eu le même succès qu'on aura partout où on le suivra avec la même exactitude, partout où des mains plus modernes n'auront pas déjà violé les tombeaux. C'est donc à Pausanias, et non au savant américain, qu'il faut demander compte de son récit. Or, Pausanias ne faisait pas de fouilles. Voyageur consciencieux, mais superficiel, il décrivait ce qu'il voyait, et il recueillait les traditions, le

plus souvent sans les discuter et sans les interpréter. Nous nous trouvons donc, comme lui, en présence de ces traditions locales, telles qu'elles existaient au milieu du second siècle de notre ère. Ce sont elles que les savants ont à discuter et à mettre d'accord, d'une part avec les anciennes légendes, de l'autre avec les faits réels découverts de nos jours.

Ces faits réels, les voici, réduits à leurs plus simples éléments. Il y a au fond de la plaine d'A.rgolide une ville appelée Mycènes, sur le nom de laquelle on ne peut élever aucun doute, puisqu'elle a existé sans interruption jusqu'au milieu du V® siècle, époque entièrement historique. Cette ville est entourée de remparts dont l'architecture indique plusieurs époques, toutes reculées, et des remaniements dont les plus récents remontent aux temps qui ont précédé l'histoire grecque. Les parties les plus antiques, formées de blocs entassés les uns sur les autres, mais non taillés, sont d'une époque beaucoup plus ancienne et qu'il est présentement impossible de déterminer. Derrière le rem-* part, dans l'intérieur de l'Acropole, ont été trouvées six ou sept sépultures, dont cinq sont au-dessous d'un banc circulaire de date postérieure, dans lequel ont eu lieu des cérémonies funéraires. C'étaient sans contredit des sacritices solennels et nationaux, réunissant sur un même siège, autour du même autel, les principaux personnages de l'État; les morts placés au-dessous étaient depuis longtemps sous terre quand cette enceinte fut construite; on avait déjà oublié leur place, puisqu'un ou deux furent laissés au dehors sans nécessité. Mais dès cette époque la tradition locale leur attribuait une grande importance et les désignait comme d'anciens rois, parce qu'ils occupaient.

seuls d'entre tous les anciens hommes dû pays, une place de choix dans l'Acropole, à droite de la principale entrée. Trouvons-nous dans les faits quelque chose qui confirme cette croyance populaire? Oui : autrement, que signifieraient ces ornements d'or, ces armures et ces couronnes d'or, et toutes ces richesses sous lesquelles leurs corps étaient littéralement écrasés? Il n'est donc pas possible de méconnaître dans ces sépultures les tombes d'anciens rois de Mycènes.

L'étude des objets qu'elles renfermaient permet d'établir des synchronismes dont les hiéroglyphes égyptiens et les inscriptions cunéiformes sont la base; ces rapprochements indiquent pour les objets dont nous parlons, et par conséquent pour les tombes elles-mêmes et pour les rois, une date qui n'est pas éloignée de l'année 1200 avant Jésus- Christ. Or nous savons que, d'après les traditions grecques , plusieurs dynasties se sont succédé en Argohde : celles du prétendu roi pélasge Inachus, de l'égyptien Danaûs, du lycien Persée et enfin du phrygien Pélops. Après la dynastie des Pélopides, dont Oreste fut le dernier roi, Mycènes perdit soji indépendance par l'invasion des Dorions et devint sujette ou vassale d'Argos. Les chronologies s'accordent à placer cet événement au XII® siècle, et la suite de l'histoire grecque n'en a que trop démontré la réalité. Que les Achéens, qui furent vaincus, eussent alors une dynastie régnante, c'est ce qu'il est impossible de ne pas admettre. Je ne tiens pas au nom qu'on lui donne ni à celui des princes qui la représentèrent; mais je ne vois pas- non plus de raison sérieuse de rejeter le nom de Pélopides ou d'Atrides, que la tradition a consacré. Quant aux dynasties antérieures, nous venons de voir que celle de Persée est

entièrement mythologique. Elle doit être rangée avec la légende athénienne de Cécrops, que nous savons n'être autre chose que le soleil dans sa fonction liturgique. A plus forte raison faut-il rejeter celle de Danaûs et de ses filles, d'autant plus que les Égyptiens, dans ces anciens temps, ne naviguaient pas encore. Il n'y a ici que de la mythologie pure, mythologie qui peut s'interpréter par la légende de Danou et des Dânavas dans les hymnes indiens ; et si à toute force on veut y voir l'écho d'un fait historique, il sera bien difficile de ne pas l'interpréter comme une simple relation extérieure des Achéens avec l'Egypte. Jusqu'à présent du moins, on n'a aperçu sur le sol de la Grèce aucune trace du séjour des fils de Persée, ni de ceux de Danaûs. Enfin la mythologie comparée, science positive très-avancée aujourd'hui, a pleinement rendu compte des mythes de Phoronée et d'Inachus, placés par la tradition à l'origine des royautés de l'Argolide. Donc, si les Pélasges ont eu des rois, ce qui est douteux, ces princes n'ont laissé après eux ni une histoire, ni une tradition sérieuse; parmi les princes achéens, les derniers seulement ont laissé un nom : ce sont les Âtrides, comprenant, de Pélops à Oreste, cinq générations. Et puisque cette dynastie est non seulement la dernière qui fut renversée par les Doriens, mais aussi la seule qui ait une apparence de réalité, c'est à elle seule aussi que nous devons prêter attention.

La concordance des temps donnée par l'examen des antiquités mycéniennes, par les histoires d'Egypte, d'Assyrie et de Phénicie, et enfin par la tradition relative à l'invasion dorienne, indique clairement, ce nous semble, que les tombes de Mypènes sont bien celles des derniers rois.

Mais elles ne préjugent rien touchant les aventures ou les expéditions attribuées à cette dynastie. Il n'y a dans l'état des tombes rien qui caractérise un meurtre ou un enterrement précipité. I^es sépultures sont régulièrement creusées, entourées de murs de revôiement fort bien construits. Les modes d'ensevelissement sont identiques pour les quinze cadavres, hommes ou femmes, et pratiqués par conséquent suivant un rite consacré. La masse énorme d'objets précieux enterrés avec ces morts, leurs armures, leurs couronnes, leurs ustensiles de ménage ne répondent en rien à ce que lés anciens racontaient des outrages de Clytemneslre et d'Egisthe envers leurs victimes. On ne peut pas même tirer un argument de ce que l'un des corps avait la tête redressée sur la poitrine ; c'est un accident qui avait pu tenir à sa grande taille ou à quelque cause fortuite, dépourvue de signification.

Rien non plus dans les antiquités recueillies ne rappelle l'expédition de Troie. Les épées troyennes sont les mômes ou à peu près que celles de Mycènes. Mais toutes les épées et tous les glaives de bronze, sauf des différences secondaires, se ressemblent sur tout le continent d'Europe et d'Asie; la composition du métal est la même; le mode de fabrication est identique. On ne peut donc rien conclure de cette analogie quant aux relations de Mycènes et de Troie. Nous avons vu que le métal précieux rappelle incontestablement l'Assyrie ; mais on n'en peut pas inférer avec certitude qu'il ait été rapporté de Troie par les vainqueurs ; un moule prouve qu'on en fabriquait aussi sur place ; enfin la Porte-des-Lions, qui sans doute ne venait pas des bords de l'Euphrate, présente, aussi bien que les cinq grands édifices nommés trésors, un caractère assy-

rien. C'est donc la migration de Pélops ou celles qui l'avaient précédée qui apporta d'Asie les habitudes, les procédés et les formes de l'art oriental. Il y a plus : la poterie de Mycènes, même la plus ancienne, est très-différente de celle d'ilissarlik et signale ou un autre peuple ou une autre époque de la civilisation. Presque toute la poterie de Mycènes est faite au tour et porte les mêmes dessins que celle de Gypre, de Rhodes, de Milo, de Santorin et en général des heux fréquentés par les Sidoniens; cette ornementation est peinte et cuite avec le vase. Il est remarquable aussi que, parmi les nombreux échantillons donnés par le livre de M. Schliemann, il ne s'en rencontre pour ainsi dire pas un seul qui porte des figures symboliques ayant un caractère religieux. Les animaux et les feuillages y sont ceux que l'on rencontre sur les vieilles poteries de tous les rivages méditerranéens. Il n'y a de positivement religieux dans les terres cuites de Mycènes que les produits locaux, c'est-à-dire les vaches et les petites idoles de Junon. A Troie, tout est différent: le symbolisme est partout, dans les idoles figurant une chouette, souvent réduite à l'état de monogramme, sur les pesons de fuseau qui s'y sont rencontrés pjfr milliers, sur les vases, les cachets de terre cuite et les objets de toute nature exposés en ce moment à Londres. Ce qui domine dans le symbolisme troyen, ce sont les représentations astronomiques : le soleil, la lune, les sept corps célestes, les constellations, l'aurore, avec les animaux et les plantes qui les représentent. Fait bien digne de remarque, toute la symbolique troyenne est celle des peuples aryens; elle s'explique avec la plus grande facilité par le Vôda, où on la retrouve dans ses plus petits détails. Les figures ne

sont pas peintes, mais gravées à la pointe avant la cuisson, sur des surfaces lissées; souvent la gravure est remplie d'une matière blanche qui la fait ressortir sur le fond noir ou brun. Les animaux y sont représentés, non par leurs contours et en silhouette, mais par des dessins linéaires, de sorte qu'avec cinq lignes et un point on figure un homme en prière. Les anciens vases de la Gaule, de l'Allemagne du Nord, du Pérou et du Mexique offrent les mêmes particularités. Quant aux poteries peintes trouvées en petit nombre à Hissarhk, elles sont les mêmes qu'à Mycènes et rentrent dans la grande classe des poteries dites phéniciennes ; elles sont généralement d'importation étrangère.

Ainsi nous ne trouvons rien en Troade qui rappelle les Achéens, ni rien à Mycènes qui provienne ostensiblement de Troie. Ce fait est bien surprenant, si la guerre de Troie a eu lieu réellement. Comment admettre qu'il n'y ait eu ni importation, ni exportation d'un pays à l'autre pendant les dix années qu'elle aurait duré? Il semble d'ailleurs que les antiquités d'Hissarhk répondent à une époque beaucoup plus reculée que celles de Mycènes ; mais elles dénotent plutôt un autre état de la civilisation, s'il est vrai que, sauf les idoles d'Héra, ces dernières soient venues du dehors, car ces idoles sont beaucoup plus grossières que les dessins gravés de la Troade et n'indiquent pas un état intellectuel aussi avancé. Les antiquités troyennes portent quelquefois des séries de gravures, dans lesquelles on s'accorde maintenant à voir une écriture. Quelques signes paraissent d'origine sémitique; d'autres sont étrangers à tous les systèmes graphiques employés primitivement dans l'est de la Méditerranée et

dans l'Asie antérieure. Le problème est posé sur ce point. Il faut ajouter que les groupes de figures symboliques peuvent assez souvent se traduire et constituent une sorte d'écriture idéographique, comme les anciens hiéroglyphes de l'Egypte. Rien de pareil ne s'est rencontré à Mycènes ; on n'y a trouvé aucun spécimen d'écriture, de quelque nature qu'elle soit. Comment donc, pendant un siège de dix années, les Achéens n'ont-ils appris aucun de ces éléments? Tous ces faits tendent à faire penser que les rois ici ensevelis n'ont jamais vu la Troade et que la grande expédition n'a point été faite par eux. Si cette conclusion vient à être démontrée, il en faudra induire ou que ces rois ne sont pas des Pélopides, ou que la guerre de Troie est un mythe, auquel ces princes ont été mêlés dans la suite des temps. L'une et l'autre proposition a quelque chose d'étrange; car parmi les légendes royales de l'Argolide, une seule se présente avec un caractère, en partie du moins, historique : c'est celle des descendants de Pélops ; il est donc difficile de ne pas voir les sépultures de ces princes dans les tombes de Mycènes. D'un autre côté, comment admettre que la guerre de Troie n'ait eu lieu en aucune manière et soit un mythe solaire pur et simple, quand nous la voyons admise comme une réalité par toute l'antiquité grecque et célébrée de très-bonne heure par l'épopée? Il y a donc ici un problème à résoudre pour lequel les fouilles exécutées en Troade et en Argolide fournissent, comme on le voit, des données importantes. La certitude historique que l'on a aujourd'hui, qu'à l'époque supposée de la guerre de Troie l' Asie-Mineure appartenait à l'Assyrie, ajoute à la difficulté d'admettre la réalité de cette guerre. Ctésias et Moïse de Khorène regardaient Priam comme un

vassal du roi d'Assyrie et Memnon comme un chef militaire envoyé par le roi au secours de Priam ; cela n'a rien d'invraisemblable en soi ; mais comment admettre qu'une grande puissance comme celle de Ninive n'ait pu pendant dix années réaliser qu'un aussi faible secours contre les forces souvent désordonnées des petits États grecs envoyées à Troie? Et lorsque celle-ci eut succombé et, avec elle, les alliés venus à son aide d'une partie de l' Asie-Mineure, comment l'Assyrie n'a-t-elle rien fait pour en tirer vengeance? Vers 1200, ses armées étaient puissamment organisées sous le règne de Ninippallassar, et c'est précisément pendant la période du plus grand développement des forces assyriennes que la chronologie place nécessairement la guerre de Troie. Si donc on se voit forcé de choisir entre les deux hypothèses, c'est à la réalité de la guerre de Troie qu'il faudra renoncer, et dès lors on sera libre d'admettre que les ossements découverts à Mycènes sous des monceaux d'or sont ceux des descendants de Pélops. Seulement ces morts sont bien plus nombreux que ceux dont la légende est consignée dans Pausanias, et nous ne trouvons pas une concordance exacte entre les faits découverts par M. Schliemann et la tradition classique.

On admettra difficilement aussi que tous ces corps aient été ensevelis le même jour; ce n'est pas l'état des sépultures qui suggère cette hypothèse, mais l'opinion préconçue qu'elles étaient celles de princes assassinés. Un nombre immense de sépultures appartenant à l'âge du bronze ont offert des dispositions analogues, sans qu'on ait admis la supposition que des corps, rangés les uns auprès des autres, eussent été enterrés simultanément. La distance de i mètre, qui séparait entre eux ceux de Mycènes, sufii-

sait pour qu'un mort vînt, sans troubler la cendre de son prédécesseur, se ranger à ses côtés. On peut donc admettre que les tombes mycéniennes contenaient, non pas Agamemnon et deux ou trois personnes massacrées par Glytemnestre, mais la dynastie des Pélopides presque tout entière. Dès lors on arrive à des résultats historiques importants, car les relations extérieures que l'examen des objets trouvés nous dévoile deviennent celles des Pélopides eux-mêmes. On voit, par les idoles de Junon et les vaches sacrées, que la civilisation matérielle en Argolide était encore à cette époque à l'état rudimentaire ; que les Alrides tiraient du dehors la meilleure partie des objets dont ils se servaient; que l'or leur arrivait de l'intérieur de l'Asie, soit qu'il eût déjà appartenu à leurs ancêtres lors de la migration phrygienne, soit qu'ils le reçussent par les échanges ou qu'ils l'eussent conquis par la guerre ; que leur poterie leur était apportée par mer sur des navires phéniciens ou pélasges ; qu'enfin ils recevaient de l'Occident une grande quantité d'ambre jaune qu'ils troquaient vraisemblablement contre du bronze. Mais quels produits locaux donnaient-ils en échange? Si l'industrie leur faisait défaut, ils ne pouvaient tirer du sol de la Grèce que ce qu'elle fournirait encore, moins abondamment peut-être, aujourd'hui : des bois, de la laine, des os et des peaux. La tradition homérique fait voyager jusqu'en Egypte Ménélas, frère d'Agamemnon et roi de Lacédémone ; cela n'a rien d'invraisemblable, puisque les Laconiens sont nommés par les hiéroglyphes de Karnak au nombre des confédérés qui, sous Séti I^r, envahirent la basse Egypte; or, Séti I^"" est antérieur de plusieurs siècles à Ménélas; il appartient à la dix-neuvième dynastie, tandis que le roi de

Sparte serait contemporain de la vingt-unième. Ménélas troquait dans ses voyages, non des produits du Péloponèse contre ceux de l'Egypte, mais des produits étrangers les uns contre les autres. Si ce qui est raconté de lui n'est pas une fable, les descendants de Pélops étaient donc, comme les Phéniciens et les Pélasges, des colporteurs méditerranéens, et si la monnaie eût existé de leur vivant, ils eussent été en même temps des banquiers. La Grèce se trouvait dés cette époque dans les conditions où elle se trouve encore aujourd'hui, sauf les progrès de la civilisation. Il n'est pas impossible que les petites balances d'or trouvées dans un des tombeaux n'aient trait à cet état de choses.

Il ne semble pas que l'agriculture ait beaucoup contribué à la prospérité de Mycènes. Le sol de l'Argolide est trèsmontagneux, et une partie de la plaine est occupée par des marais, tandis qu'une autre est d'une extrême sécheresse. Aussi les fouilles, en dehors même des tombes royales, n'ont-elles mis au jour qu'un petit nombre d'objets se rapportant à la culture du sol. A Troie, au contraire, les fouilles opérées sur une partie seulement de l'emplacement de la citadelle ont fourni par milliers des pesons de fuseau. La Minerve troyenne tenait d'une main un fuseau tout semblable à ceux d'Hissarlik, aussi bien qu'à ceux dont tout l'Orient fait encore usage aujourd'hui. Ces pesons sont souvent couverts de dessins graves représentant les astres, les divers états du ciel et des phénomènes atmosphériques hés avec l'agriculture. La population troyenne était donc essentiellement différente de celle de Mycènes, et conserva son caractère jusqu'au jour où la ville fut ruinée par un incendie.

Les données qui viennent d'être tirées, par des inductions naturelles, des faits révélés par les fouilles de l'Argolide et de la Troade, se lient étroitement à l'état général de l'Orient au XII^ et au XIII^ siècle avant notre ère. Mais elles ne suggèrent aucunement l'idée d'une guerre, quelle qu'elle soit, entre les Acliéens et les peuples d'Asie- Mineure. Il n'y a, jusqu'à présent du moins, aucune preuve à tirer de ces découvertes, soit en faveur de cette grande et longue expédition, soit relativement aux personnages que la légende y fait apparaître. Rien qui en fasse soupçonner la réalité n'a jusqu'à ce jour été aperçu, soit dans les inscriptions cunéiformes, soit dans les hiéroglyphes égyptiens, qui nomment cependant les Achéens, les Laconiens, les Lyciens, les Mysiens, les Dardaniens et la ville même d'ilion. La question reste donc intacte; il n'y a de démontré que la réalité d'une dynastie de rois mycéniens, dont les fouilles n'ont pas fait connaître les noms.

Les populations asiatiques, et surtout celles de race aryenne, ont constamment mêlé le mythe et la réalité. Les deux peuples qui seront le mieux signalés par cette confusion ont été sans contredit les Indiens et les Grecs. La littérature indienne est un tissu fait de fable et d'histoire, où l'histoire ne forme même pas toujours la trame, et cette toile se déroule sans interruption depuis trois ou quatre mille ans. Quand on remonte vers le passé, on la

rencontre dès le siècle dernier, où des détails épisodiques s'ajoutaient encore aux grandes légendes nationales. Celle du Bouddha, commencée vers le V^ siècle avant Jésus- Christ, a été grossissant pendant plus de mille années. Au temps de Salomon, vers l'an 1000, les marins de la mer Rouge ou du golfe Persique allaient chercher des produits commerciaux qui, sur la côle de Coromandel, portaient des noms sanscrits ; par conséquent les Aryas occupaient déjà cette contrée qu'ils avaient conquise par les armes ; mais cette conquête, événement historique de la plus haute importance, était racontée dans une des grandes épopées indiennes avec un mélange de fables et de conceptions merveilleuses, au milieu desquelles l'histoire ne pouvait plus être distinguée de la mythologie; le héros même de la légende, Râma, était donné comme une incarnation de Vishnu et soustrait aux conditions de la nature humaine. Plusieurs siècles auparavant, quand les Aryas ne connaissaient pas encore le Gange et que, dans leur marche vers le sud-est, ils n'avaient pas dépassé la Saraswatî, rivière qui coule entre ce fleuve et l'Indus, ils avaient déjà perdu le sentiment de la réalité historique ; les hymnes du Yêda donnent un aspect mythologique à des personnages qui paraissent avoir existé, et tous les caractères de la réahté ^ des êtres absolument idéaux. Si de l'Inde nous passons à l'ancienne Grèce, sans même nous arrêter aux temps chrétiens où tant d'abstractions ont été réalisées et où tant de réalités ont pris une couleur idéale, la Grèce ancienne fabriquait des héros jusque dans les siècles historiques. Ainsi, pour la fête du Céramique, les Athéniens inventaient un héros Céramos, comme si, pour festoyer dans le quartier des Tuileries, les Parisiens inven-

taient une sainte Tuile. Et l'esprit grec acceptait ces créations. Une foule de personnages grecs appartenant à l'histoire ont une légende qui les idéalise, Pythagore, Arion, Ibycus, Epiménide et cent autres qu'il serait facile d'énumérer. Homère a-t-il existé réellement? On ne peut déjà plus l'affirmer, car la Vie qu'on a écrite de lui dans les anciens temps est absolument imaginaire; on l'y fait voyager dans les lieux sur lesquels ses poèmes ont le plus insisté, comme si l'on faisait voyager Rabelais dans les lieux imaginaires où il promène ses fantastiques et joyeux personnages. Au-delà d'Homère la réalité et la fable sont intimement mêlées, et il est presque impossible de les distinguée l'une de l'autre.

On en pourrait citer mille exemples. Un des plus intéressants, à cause de sa clarté même, se tire de l'histoire primitive d'Athènes. Toutes nos histoires grecques, tous nos cours d'histoire ancienne racontent les rois qui ont successivement régné dans cette ville jusqu'à l'établissement des archontes et du gouvernement républicain. Aujourd'hui cependant la philologie comparée et la linguistique, unies à la topographie, ont démontré que la première moitié de ces rois et leurs familles ne se composent que de personnages idéaux, d'un caractère solaire, météorologique ou liturgique, que plusieurs d'entre eux se retrouvent avec leurs noms dans les hymnes indiens, et que les noms des autres s'expliquent facilement par la langue sanscrite et les doctrines communes de la race aryenne. Ainsi Cécrops, Erichthonios, Actaeos, Pandion, puis Pandrose, Agraule, Hersé, Thésée, Phèdre, Hippolyte et une foule d'autres figures appartenant à la légende des rois Athéniens sont des représentations locales d'astres ou de phénomènes

naturels, aujourd'hui facilement reconnaissables. Du reste, ces personnages, longtemps pris pour historiques et de la réahté desquels les anciens Grecs étaient convaincus, vivent perpétuellement avec les dieux dans un monde qui n'est pas le monde terrestre véritable, si ce n'est par approximation. La plupart des anciens héros grecs ont par leurs ancêtres une origine surhumaine. Souvent ils ont deux pères, l'un humain, l'autre divin ; mais quand on rapporte cette double paternité aux théories communes de la race aryenne, on s'aperçoit bientôt que le père humain n'est rien qu'une fonction ou un dédoublement du dieu. Il s'est produit pour les légendes héroïques ce qui est arrivé pour les dieux mêmes lorsque, primitivement confondus avec certaines formes animales, ils s'en sont enfin dégagés et ont eu ces mêmes animaux pour attributs.

Un second fait non moins important peut être constaté dans la formation des anciennes légendes : c'est celui de leur localisation. On ne saurait trop insister sur ce point, car en adaptant des théories, apportées de l'Asie centrale, aux lieux où ils se sont fixés, les immigrants de ces temps reculés les ont par cela même réalisées et transformées en légendes. Redites d'âge en âge et perfectionnées par le travail poétique du peuple et de ses chanteurs, elles ont promptement revêtu une couleur locale et toutes les apparences de l'histoire. Ainsi l'on peut voir encore à Athènes l'escarpement où se précipita une fille de Cécrops, laquelle n'était qu'un torrent: le charmant édicule attenant à l'Erechthéum et connu sous le nom de Caryatides abritait le tombeau de Cécrops, qui est le soleil. La Grèce entière, avec ses îles et les rivages de l'Asie-Mineure, était toute pleine de ces mythes locahsés et portés ensuite au compte

de l'histoire. Chaque montagne, chaque pierre, chaque ruisseau était devenu le siège d'une légende où tantôt des divinités, tantôt des héros crus réels, tantôt des dieux et des héros, ^e rencontrent, s'unissent, se combattent, s'aiment et donnent le jour à des générations d'hommes réels, dont plusieurs duraient encore au temps de Périclès. Quand il nous est donné de remonter une de ces séries, il nous est impossible de discerner le point où finit l'homme et où commence le dieu. Mais nous pouvons souvent découvrir dans la topographie les raisons qui ont fait assigner à tel lieu telle légende plutôt que telle autre. En effet, quand les populations qui se sont fixées dans les pays grecs quittèrent le berceau commun de leur race, elles emportèrent avec elles une somme de connaissances, de doctrines et de théories, reçues traditionnellement de leurs ancêtres. Les phénomènes naturels que ces théories concernaient ont un caractère universel et se produisent à peu près de la même manière sur toute la terre ou du moins sur tout un hémisphère. Ces phénomènes accompagnaient les peuples dans leur marche vers l'Occident ; et quand chacun d'eux se choisissait une habitation, il y trouvait un groupe de phénomènes auquel s'apphquait aussi une théorie. Il n'est pas douteux que les doctrines naturalistes des Aryas n'eussent déjà pris la forme de mythes, quand les migrations qui peuplèrent la Grèce quittèrent l'Asie centrale ; mais la variété infinie des dénominations et des légendes helléniques prouve que la langue de la mythologie n'était pas encore fixée, car beaucoup d'entre elles, qui paraissent indépendantes, désignent en réalité le même objet ou le même phénomène naturel. Ainsi Cécrops et Thésée sont également

le soleil, et Persée est aussi l'une des dénominations de cet astre.

Bientôt la poésie sacrée, et après elle la poésie populaire s'emparèrent des mythes et les chantèrent avec emphase, soit devant l'autel, soit dans les réunions des hommes. Le peuple répéta ces récits, et la légende devint histoire, comme le mythe était devenu légende, comme la théorie avait engendré le mythe, enfin comme l'observation directe des phénomènes avait engendré la théorie. Des êtres vivants remplacèrent les forces de la nature ; des guerres entre des dieux et des hommes se substituèrent à la lutte des éléments. Si l'épopée, au lieu de se développer surtout en Asie-Mineure et dans les îles, après l'invasion des Dorions, avait eu son centre dans l'Attique, elle aurait chanté la guerre des Athéniens et des Éleusiniens ou des Amazones, comme l'épopée asiatique chanta la guerre de Troie. Elle vint trop tard en Attique ; c'est pourquoi la guerre des Athéniens et des Amazones ne devint un sujet favori que pour les peintres et les sculpteurs, comme celle de Troie l'avait été pour les poètes.

Je devais entrer dans ce développement d'idées, parce que là est aujourd'hui la base scientifique de l'archéologie ; là sont les principes qui permettent d'apprécier à leur valeur les commencements des anciennes histoires. Si on les applique à la légende des Pélopides, celle-ci s'évanouit en grande partie, et le terrain historique se dérobe sous nos pieds. Si l'on admet la réalité des enfants d'Agamemnon, qui ont été les derniers Pélopides, ils sont nés de Clytemnestre, femme sortie d'un œuf où étaient contenus avec elle Hélène, Castor et Pollux. Hélène est un être céleste ; c'est peut-être la lune ; une pierre antique la re-

présente avec des ailes, le panier assyrien à la main. Castor et PoUux sont deux astres bien connus; on les représente par deux bonnets phrygiens au-dessus desquels sont deux étoiles. L'œuf lui-même a été pondu par Léda, que nous savons être la nuit; Léda était femme de Tyndare; mais cet œuf, elle l'avait conçu du Cygne, et nous savons que le cygne n'est autre que l'esprit divin qui réside dans le soleil. Telle est la génération des Atrides, descendants de Pélops, dont M. Schliemann a déblayé les tombeaux. Ces enfants du Cygne étaient rangés en lignes au fond de sépultures qui en contenaient jusqu'à cinq, et quand on a touché à leurs ossements, ils sont tombés en poussière. Leurs légendes ont le même sort.

C'est pour une fille de l'œuf que les Achéens et leurs alliés se sont groupés sous le sceptre d'Agamemnon, roi des rois ; ils se sont jetés sur un petit roi d'Asie, que quelques-uns disent vassal du roi d'Assyrie, mais dont la légende fait un frère du soleil, un petit-fils du soleil, un cousin germain d'un prince qui épousa Vénus. Le principal allié du roi de Mycènes, Achile, est fils d'une déesse qui, d'après Homère, « ressemble à un brouillard ; » il avait eu pour précepteur un centaure; ses chevaux était nés du vent d'ouest et d'une harpie; son premier lieutenant était fils d'un fleuve, son second lieutenant fils de Mercure; lui-même combat contre les fleuves; ce qu'il fait ou ce qui le concerne est toujours soumis au nombre 12. Quand les combattants sont à bout de force, les dieux prennent leur place et renouvellent la bataille.

Je n'ai pas besoin de reproduire ici tous les détails de la légende troyenne, ni de celle de Mycènes. Toute personne qui se donnera la peine d'en faire l'analyse et de

grouper tous les documents que l'antiquité nous a transmis se convaincra aisément qu'un bien petit nombre ont un caractère de réalité. On trouvera que la Troie primitive, qui a servi de base à la légende, n'était pas plus réelle que l'Athènes assiégée par les Amazones, et qu'elle doit être rangée parmi les acropoles du ciel avec les quatrevingt-dix-neuf châteaux-forts de Vrilra et d'Ahi, dans les hymnes du Vêda. Les Achéens qui en firent le siège étaient, aussi bien qu'Achile, les enfants du brouillard, comme les Athéniens attaqués par les Amazones étaient les enfants de l'aurore (1). Il n'y a ici qu'un groupe de phénomènes naturels, une lutte de la lumière et des ténèbres et des éléments déchaînés. Mais quand ces conceptions se furent localisées en Troade, le mythe devint légende : les enfants du brouillard furent les Achéens et leurs alliés; les défenseurs de l'Acropole céleste, protégés ostensiblement par Athéné, furent les Troyens des rives de l'Hellespont, et toute la guerre prit un caractère héroïque.

Il y avait eu certainement une ou même plusieurs dynasties de princes qui avaient gouverné la Troade. Les grands tertres élevés tout autour de la plaine et connus sous le nom de tumuli peuvent avoir été leurs tombeaux; les trésors découverts à Hissarlik par M. Schliemann ont pu leur appartenir. Mais ces questions n'ont pas encore de solution démontrée, car à Troie et à Mycènes il n'en a pas été jusqu'à ce jour comme dans les vallées de l'Euphrate et du Nil, où des écritures, beaucoup plus anciennes que les Pélopides et les fils de Dardanus, ont révélé des

(1) Voyez ma Légende athénienne, Maisonneuve, 1872.

Séries de rois avec l'histoire positive de chacun d'eux. Il n'est pas impossible que les princes troyens aient été vassaux du roi d'Assyrie. Mais on ne voit là aucun motif de croire à la réalité historique de la guerre de Troie : il y avait à la porte d'Athènes un « tombeau d'Amazone, » et pourtant nous savons que les Amazones qui vinrent en Attique ne sont rien autre chose qu'un mythe. Tout ce que l'on peut admettre, jusqu'à présent du moins, c'est qu'une lutte se produisit à une époque reculée entre les Grecs d'Europe et leurs congénères de l'Asie-Mineure, et que cette guerre servit de base et comme de terrain à la légende. Mais cela même est une hypothèse, puisque la guerre des Athéniens et des Éleusiniens n'avait pas eu de réalité et devait se ranger avec celle de ces mêmes Athéniens et des Centaures, et pourtant l'art et l'histoire s'en étaient emparés.

Quand on étudie de près les légendes héroïques de l'antiquité grecque, on est étonné de la précision avec laquelle elles se sont adaptées aux sites où elles ont été localisées. Mais cet étonnement cesse quand on sait qu'elles ont été longtemps à l'état mythologique et vague, de sorte qu'elles ne se sont ' précisées qu'en s'adaptant aux lieux. C'est ce qui a lieu encore sous nos yeux dans les endroits où quelque apparition miraculeuse se produit, quoique les personnages de ces scènes y soient le plus souvent des êtres idéaux. L'adaptation a été poussée par les anciens jusqu'à sa dernière limite ; en voici un exemple qui, je le suppose, paraîtra indiscutable. Il existe à Trézène une variété de myrte dont les feuilles semblent percées de petits trous, capsules transparentes comme celles des feuilles de l'oranger; les anciens exphquaient ce fait de

physiologie botanique par la légende de Phèdre : consumée par sa passion pour Hippolyte, cette femme charmait ses ennuis en perçant avec une épingle les feuilles de l'arbuste. L'explication n'était pas mauvaise, puisque, dans le mythe, Phèdre est une des « énergies » du soleil, astre duquel dépend la végétation. Lors donc que le mythe troyen se transforma en légende, il s'accommoda à toutes les conditions locales, soit naturelles, soit de création humaine. Plus tard la poésie qui chanta celte légende n'eut pas besoin do beaucoup inventer, puisqu'elle la trouvait déjà toute constituée dans l'imagination populaire et dans la tradition. Il en résulta que les événements de la guerre se déroulèrent dans la plaine de Troie et au dehors avec une entière exactitude topographique, et que Homère est encore aujourd'hui un guide parfait pour la topographie de la Troade.

L'invasion des Doriens, qui mit fin à la dynastie mycénienne, comme à plusieurs autres, favorisa l'application des légendes aux anciens chefs achéens. Elle produisit un bouleversement inouï dans tout le monde grec et força une grande partie de la population vaincue à passer en Asie. Dans les colonies qu'ils fondèrent," ces fugitifs portèrent avec eux leurs souvenirs nationaux, et ces souvenirs transmis de père en fils allèrent s'idéalisant. Les anciens rois eurent la destinée de notre Charlemagne, qui, dans les chants épiques du moyen âge, prit des proportions surhumaines. Sa légende aussi se localisa en beaucoup d'endroits où il n'était même jamais allé, et ses actions prirent un caractère héroïque tout à fait étranger à l'histoire. Si l'on ajoute qu'au temps de l'invasion dorienne, les Grecs n'avaient pas d'alphabet et ne pouvaient conserver

que par la tradition orale la mémoire des événements passés, on s'explique aisément le mélange qui s'opéra dans les esprits entre le mythe et la réalité : c'est de ce mélange que sortit l'épopée, et cela dans un temps où les Grecs ne connaissaient pas encore l'écriture ou n'en faisaient pas un usage habituel. L'histoire ne put naître que longtemps après, lorsque la vie commerciale et politique eut engendré des besoins nouveaux qui la leur rendirent nécessaire. Jusque-là, ils ne distinguèrent pas la réalité de la fable et se complurent dans ces antiques souvenirs, où les grands chefs de leur race vivaient familièrement avec les dieux.

Les fouilles opérées sur le sol des vieilles cités de l'âge héroïque ont pour but, non de confirmer la fable, mais de révéler la réalité. Ni celles de Troie, ni celles de Mycènes n'ont fourni un fait quelconque sur lequel puissent s'appuyer ceux qui ont encore foi dans la réalité de la fable troyenne. Au pied des murs construits pour Persée, on n'a pas trouvé la moindre tête de Cyclope; en revanche, on a vu à Hissarlik que Troie avait été construite par Neptune et Apollon, c'est-à-dire par la vertu de l'eau et du soleil, puisqu'elle était, comme les cités des bords de l'Euphrate, bâtie en briques crues. Non seulement, après les fouilles, la légende n'est pas devenue de l'histoire, mais elle semble être retournée à l'état de mythe un peu plus qu'elle ne l'était auparavant. Ce sera probablement le sort de presque toutes les excavations qui pourront être exécutées partout où se sont fixées les anciennes légendes. Parmi ces lieux célèbres, il en est un qui se recommande par l'opinion que les anciens en avaient: c'est la ville de Lycosoura, au centre du Péloponèse; elle était si antique

que ses habitants la considéraient comme plus ancienne que la lune; des fouilles bien dirigées pourraient vérifier cette légende. Mais les déblaiements de M. Schllemann nous ont fait connaître ce que les pays d'Occident n'avaient point encore révélé : deux villes de l'âge du bronze, avec leurs maisons, leurs palais, leurs rues, leurs industries, leurs ustensiles domestiques, leurs idoles, leurs sépultures et jusqu'aux squelettes tout couverts d'or de leurs anciens rois. De l'examen attentif de ces antiquités on a pu induire avec la plus grande vraisemblance l'époque où ces rois ont vécu, leurs relations extérieures avec des peuples lointains, et rattacher leur civilisation à celle que les découvertes de l'âge du bronze nous avaient révélée en Occident. Les résultats de ces fouilles seront donc pour la science positive d'une valeur inappréciable, et ce qui ajoute encore à leur prix, c'est qu'ils se rapportent à ces pays classiques dont les légendes ont rempli la poésie des temps anciens et des temps modernes.

LE PARTHÉNOIN

Entre la petite chaîne de l'Égaléon, composée des monts Corydalle et Icare, et la montagne allongée de l'Hymette, s'étend la plaine d'Athènes, ouverte au sud-ouest du côté de la mer de Phalère, et fermée au nord-est par le Pentélique. Entre le Corydalle et l'Icare, on aperçoit le sommet lointain du Cithéron; vers le nord, la puissante montagne du Parnès montre, en fuyant vers Eleusis, ses rochers bleuâtres et sillonnés de ravins. Salamine semble toucher le rivage et se réunir à l'Égaléon. Égine repose au-delà du port de Phalère, et l'horizon vaporeux de la mer est comme fermé par les rivages élevés de l'Argolide. Au milieu de cette plaine, si bien circonscrite par la nature, se dresse une suite de collines dans la direction du Pentélique à la mer; le point le plus haut est le Lycabette, couronné de rochers : son altitude est de 254 mètres. La ville moderne commence sur sa pente méridionale, s'étend à droite et à gauche, puis se relève le long des rochers de l'Acropole et de l'Aréopage, qui la bornent au sudouest. Ces rochers passaient autrefois pour avoir formé une petite chaîne non interrompue; un tremblement de

terre les aurait séparés; aujourd'hui l'Acropole est comme isolée dans la plaine. Sur le point culminant de sa surface ovale s'élèvent les ruines du Parlhénon. Le temple forme un carré long dont les petits côtés sont les façades. La façade principale est celle qui regarde le soleil levant; si l'on en croit Vitruve, ce n'est point l'orientation ordinaire des anciens temples doriens, de ceux du moins que l'on construisait sur des hauteurs. Cet auteur prétend que l'usage était de placer l'entrée principale du côté de l'ouest, afin que la statue du dieu parût se lever sur la ville avec le jour. Mais les faits démontrent que Vitruve commit une erreur ; les temples doriques, encore existants, ont généralement leur entrée du côté de l'orient. Grâce au travail de restauration exécuté par M. Paccard, architecte de l'école de Rome, on possède aujourd'hui des données suffisantes pour résoudre avec certitude la plupart des questions relatives à l'état ancien du Parlhénon. Ce travail existe à l'École des Beaux-Arts et n'a malheureusement pas été publié.

Dans le même temps un architecte anglais, M. Penrose, pubhait une étude analogue, moins complète peut-être, et recueillait, aux yeux du pubhc, une gloire méritée, mais qui aurait dû être partagée par M. Paccard. L'œuvre de ce dernier avait été remise à l'administration française; celui de M. Penrose fut publié par la Société des dilettanti.

La longueur du temple est de 71™ 60 environ; la hauteur totale est de 30" 50. Il est d'ordre dorique; les colonnes sont cannelées, ainsi qu'il arrive pour la plupart des temples de la Grèce. Il est construit de marbre pentélique ; on choisit le plus beau qui se pût trouver dans la carrière ; beaucoup de pièces furent mises

au rebut, soit pour quelque défaut dans la matière, soit pour avoir été mal taillées, et l'on voit encore autour du temple et dans les murs de l'Acropole des fragments de colonnes dont les cannelures n'ont point été achevées. Le temple est élevé sur un soubassement de trois hautes assises formant trois degrés, entre lesquels on aperçoit, sur trois points de la façade orientale, la trace de deux autres plus petits. La coutume des anciens voulait que le nombre des degrés d'un temple fût impair, afin, dit Vitruve, que le pied droit, posé le premier sur le degré inférieur, arrivât le premier sur la dernière marche. 11 a huit colonnes de face et dix-sept de côté; c'est le seul exemple de dorique octastyle que les anciens nous aient laissé. Ce péristyle simple règne autour de l'édifice et forme, avec les murs du temple, un portique élégant. Un second rang de six colonnes, élevé sur deux degrés derrière les premières, s'étend sur chaque façade, et laisse entre lui et le mur de l'édifice un espace libre appelé pronaos pour la façade orientale et posticum pour celle qui regarde le Pirée.

L'enceinte du temple était divisée en deux salles inégales par un mur transversal ayant deux portes de communication ; la plus grande des deux salles est la cella, qui s'ouvre sur \e pronaos du côté de l'orient: c'était le temple luimême, le naos; elle contenait la statue de la déesse. L'autre salle portait le nom à' opisthodome ; on y déposait principalement le trésor public, placé ainsi sous la garde de Minerve. Des murs qui formaient l'enceinte du temple il ne reste plus aujourd'hui que ceux de l'opisthodome, à moitié renversés eux-mêmes; ceux delà cella ont disparu; les débris gisent autour du Parlhénon. Des colonnes de

petite dimension formaient dans la cella un péristyle intérieur; elles sont détruites; mais la trace de leurs cannelures se voit encore : on sait par là qu'elles étaient d'ordre dorique et qu'elles formaient, comme à Pœstum, deux étages superposés, séparés par une architrave. Quatre colonnes soutenaient la frise et le toit de l'opisthodome ; elles ont entièrement péri; on ignore de quel ordre elles étaient; mais si l'on considère que dans les temples analogues de la Grèce, de l'Italie méridionale, de la Sicile, ces colonnes étaient ioniques, il est présumable qu'elles étaient de cet ordre dans le Parlhénon. L'absence de traces analogues à celles de la cella confirme cette hypothèse. M. Leake (2) soupçonne qu'elles étaient corinthiennes, parce qu'un chapiteau à feuilles d'acanthe fut trouvé dans les débris du Parthénon ; mais ce savant auteur, qui n'avait pas vu le chapiteau, ignorait qu'il fût romain, et même d'une mauvaise époque de l'architecture ; d'ailleurs l'ordre corinthien est rare dans la Grèce, probablement inusité au temps de Périclès, et peu en harmonie avec le caractère architectural de l'édifice.

Depuis le bombardement vénitien, le Parthénon, détruit dans sa partie moyenne, laisse pénétrer dans son intérieur entr'ouverl les rayons du soleil. Avec la façade principale, les ruines de l'est comprennent deux autres colonnes du nord et quatre du sud, toutes surmontées de leur entablement. Le groupe de l'ouest comprend l'autre façade avec cinq autres colonnes de chaque côté, également unies par les débris de la superstructure. Entre ces deux groupes de

(1) Dans son ouvrage sur les antiquités de la Grèce, art. Parlhénon, et dans les notes.

ruines s'étend un large espace dans lequel il n'est resté debout que quelques tronçons des colonnes du péristyle. On peut remarquer sur les grands côtés de l'édifice que les deux fragments de l'entablement, prolongés directement l'un vers l'autre, ne forment pas une ligne droite ; cependant les colonnes qui les supportent n'ont point changé déplace, le sol n'a point cédé; on peut s'en convaincre à la justesse de toutes les jointures des pierres et à l'absence de tout écartement des parties dans les substructions, les soubassements et les degrés du temple. D'ailleurs, si, dans l'explosion ou par l'effet du temps, les deux façades s'étaient écartées l'une de l'autre, entraînant avec elles les colonnes voisines et leurs entablements, toutes ces colonnes seraient inclinéls en dehors; on peut remarquer, même sans prendre de mesures, que le -contraire a lieu et que les colonnes sont inclinées vers l'intérieur. Il faut donc penser que l'entablement du Parthénon ne formait pas une ligne droite, mais qu'il s'inclinait des deux côtés et tournait sa convexité vers le ciel.

Voilà tout ce qui subsiste aujourd'hui de la partie architecturale du Parthénon: le reste de l'édifice est répandu autour du temple ; on y voit mêlés des chapiteaux, des tronçons de colonnes, les pierres des entablements et des murs. Le temple est donc en grande partie détruit. Cependant, ce qui a le plus irrité le fanatisme (1) ou la cupidité, ce sont les sculptures de Phidias. Le fronton oriental a été brisé et comme réduit en poudre par l'ex-

(1) Les temples et les églises de la Grèce portent partout des traces de destruction violente. Les têtes des statues ont été brisées; quant aux fresques, on a souvent tiré à balles sur la poitrine et le visage des personnages sacrés.

plosion de 1687; il reste une tête de l'un des chevaux du Soleil, mutilée et méconnaissable. Le fronton occidental, en grande partie conservé, se noircit aujourd'hui sous les brouillards de Londres; une des statues fut enlevée par les Vénitiens, et les restes de deux autres se voient encore aux angles de ce fronton. Il y avait quatre-vingt-douze métopes, dont quatorze subsistent sur les deux façades de l'édifice ; quinze ont été arrachées par lord Elgin, qui n'a pas même respecté les triglyphes où elles étaient enchâssées ; une métope du côté du sud se voit au Musée de Paris ; deux se conservent sur l'Acropole; les autres, enfin, n'existent plus. On peut voir au musée britannique toute la partie de la frise que n'a point détruite le bombardement vénitien.

Les peintures qui décoraient le temple, soit au dedans, soit au dehors, ont les premières cédé à l'action destructive du temps. Il n'en reste plus aujourd'hui que des traces recouvertes par la poussière jaune ou brune que fixent sur le Parthénon les vents, les pluies et le soleil. Le bleu se rencontre çà et là sur les triglyphes; le minium était appUqué sur les fonds des métopes, de la frise et des frontons ; enfin le vert était la couleur des vêtements de plusieurs personnages sculptés (1). Toutes ces couleurs sont minérales, et le temps ne les a point fait pâlir ; mais comme elles étaient appHquées à l'encaustique sur le marbre même, il en est résulté pour elles une dégradation rapide, car si quelque partie venait à se détacher, la pluie, tombant sur le marbre mis à nu, pénétrait sous les

(1) 11 faut ajouter aux décorations polychromes du Parthénon les ornements et les ustensiles de bronze doré que portaient un grand nombre de personnages.

couches de cire appliquées plus bas, qui se soulevaient en se desséchant.

Aujourd'hui la couleur générale du Parthénon est celle que donne la nature à tous les rochers de marbre de l'Attique ; les parties couvertes ou verticales ont un ton brun doré qui contraste merveilleusement avec l'éclat du ciel. Au lever du jour, les rayons du soleil, rasant les flancs du Parnès et de l'Égaléon, vont peindre d'un rose violet les montagnes nues de Salamine et les rivages d'Épidaure; la presqu'île de Munychie prend la couleur du feu ; bientôt le rayon brillant parcourt les hauteurs du Pnyx et de l'Aréopage, et s'arrête au sommet de la citadelle que domine le temple de Minerve. Le soir, les rayons obhques du soleil, glissant du Pirée le long de la plaine unie, dorent et enflamment le Parthénon. Ce sont les seuls moments, en été, où l'on puisse regarder impunément ces ruines; au milieu du jour, la lumière, tombant du ciel, prolonge sur les colonnes les ombres noires des chapiteaux et des entablements; le reste jette un éclat que l'œil ne peut soutenir. Toute brisure, toute partie entr'ouverte, toute colonne, mise autrefois à l'abri de l'air par les maisons adossées au temple, est, à cette heure du jour, d'une blancheur éblouissante et rayonne comme un métal embrasé. Les jours, si rares d'ailleurs, où le ciel est obscurci par l'orage, le temple paraît gris et sombre, comme si la déesse ne l'eût jamais habité et que, pareil au temple souterrain de Golone, il eût été construit pour les Euménides; mais quand le ciel de la Grèce a repris son éclat, ces ruines, vues à distance, et surtout à l'heure où le soleil s'incline vers l'horizon, paraissent animées comme au premier jour ; la pure lumière leur

communique son mouvement et sa vie. Si ce n'étaient des ruines, la déesse serait présente encore.

l'architecture.

Un des caractères les plus importants de l'architecture du Parthénon, et en général du dorique grec, c'est l'absence d'une commune mesure entre ses diverses parties. Il ne faut pas entendre par là que les architectes n'aient pas employé dans ces constructions les mesures usitées de leur temps, mais seulement que les parties essentielles de l'édifice ne sont pas entre elles dans un rapport simple.

Dans un mémoire publié en 1867, un ingénieur de Nîmes, M. Aurés, discute les mesures relevées par plusieurs architectes, notamment par Stuart et par M. Penrose. Stuart, cherchant l'interprétation du mot hécatompédon, par lequel le Parthénon était quelquefois désigné, avait pensé que ces cent pieds mesuraient la largeur de la façade, prise à l'arête supérieure du troisième degré, c'est-à-dire au pied des colonnes. Divisant cette longueur par 100, il en avait conclu la grandeur du pied athénien et trouvé en mesures anglaises un nombre équivalent à 0™ 3083. Ce chiffre fut admis par les érudils. C'est ce pied qui, d'après l'opinion commune, avait servi aux architectes et aux ouvriers pour la construction du temple, comme de tous les autres édifices. Mais quand on

LE PARTIIÉNON. 213

vint à y rapporter les dimensions des diverses parties du Parthénon, on trouva qu'elles étaient incommensurables, soit avec ce pied et ses subdivisions, soit entre elles.

Le travail de Stuart avait été exécuté avec le plus grand soin et avec d'excellents instruments de mesure fabriqués par le meilleur constructeur de Londres. Mais il avait été succinct, et cet architecte avait supposé entre les parties homologues une égalité qui n'existe pas. M. Paccard et M. Penrose reprirent l'œuvre de Stuart, dans des conditions meilleures encore, et eurent le soin et la patience de mesurer successivement toutes les parties de l'édifice. Ils trouvèrent des différences notables entre les grosseurs des colonnes, leurs écartements, leurs hauteurs, les largeurs des métopes et des triglyphes, les côtés correspondants du temple pris dans son entier, enfin entre tous les éléments de la construction, qui semblaient avoir dû être égaux et semblables. Voici, pour en donner un exemple, les longueurs des quatre côtés, mesurées par Paccard à l'arête inférieure de la marche supérieure, marche qui sert de stylobate aux colonnes :

Côté est 30ra 8495 i r^.«., „ „„^

rA,A , on oKon f DiflFérence : Qm 0035.

Côté ouest 30m 8530 j

Côté nord 69m 4445 ) ,..«., ^ ^^j.^

^. i j /.n ,oo^' f Différence : Om 0050.

Côté sud 69ra 4395 )

Ces différences sont en réalité très-petites et peuvent provenir de quelque imperfection dans le travail des ouvriers. Il faut ajouter aussi que, par l'effet du temps, le marbre a subi une diminution d'épaisseur dans toutes les parties extérieures de l'édifice et que cette diminution, qui peut aller jusqu'à 2 ou 3 miUimétres, est rendue

visible par la saillie de noyaux quartzeux, plus résistants que le carbonate de chaux. Mais les différences dans les entre-colonnements, les grosseurs et les hauteurs des colonnes sont beaucoup plus grandes et dues évidemment à la volonté de l'architecte.

Si, au lieu de la longueur de façade trouvée par Stuart, on prend les nombres ci-dessus ou leur moyenne, même en y ajoutant les deux ou trois miUimètres dus à l'usure, on en conclut une longueur du pied grec différente de celle de Stuart. Mais le mesurage du temple, au moyen de ce nouveau pied, donne encore des longueurs incommensurables. Et c'est ce résultat même que nous constatons ici. Il est réel, qu'elle qu'ait été la longueur absolue du pied employé par les Athéniens au V^ siècle, longueur que les architectes avaient cru obtenir en divisant par 100 la longueur du stylobate en dehors de la colonnade.

M. l'ingénieur Aurès a pensé que la véritable unité de mesure employée par les Athéniens pouvait être obtenue d'une autre manière, et il estima que le pied adopté par Stuart et ses successeurs était trop grand. Pour en obtenir la réduction, il ne prit point pour base de son calcul la longueur du stylobate; il en retrancha la petite longueur comprise entre son bord et le fond de la cannelure externe de la colonne d'angle, répétant cette soustraction aux deux angles nord et sud de la colonnade orientale. H arriva ainsi à cette formule que, pour obtenir les cent pieds de Vhécatompédon, il faut, de la longueur de la façade^ retrancher à chaque extrémité la petite distance qui est entre la base de la colonne d'angle et l'arête du stylobate, en prenant pour diamètre de celte base celui du cercle

inscrit au fond de ses cannelures. Il réduisit de la sorte la longueur du pied grec à 0"> 30637.

Avant d'aller plus loin, j'opposerai à cette méthode arbitraire deux objections. L'examen du travail inachevé des Propylées, examen que le lecteur trouvera plus bas, prouve que le tracé d'un édifice se faisait sur le pavé, avant la pose de toute pierre en élévation, et que les places des colonnes étaient marquées par un cercle, non pas inscrit, mais circonscrit, sur la circonférence duquel tombaient exactement les arêtes des cannelures; le fond de ces dernières n'entrait donc pas comme élément de mesurage dans l'ensemble de l'édifice; le quadrilatère tracé n'était pas tangent à des cercles inscrits dans les cannelures des colonnes. Il ne l'était pas non plus à des cercles circonscrits, quoique ces derniers fussent tracés sur place pour chacune d'elles. Ce quadrilatère existe encore aux Propylées : il passe par les axes des colonnes et par la ligne de mitoyenneté des murs.

En second lieu, les longueurs données par M. Penrose, longueur dont l'exactitude ne peut être mise en doute, représentent l'arête du stylobate, mesurée au moyen de règles posées à plat sur son bord. Ce stylobate n'est pas un plan; c'est une surface courbe, à double courbure, ayant une convexité tournée vers le ciel et une autre vers l'horizon et l'extérieur. Ces courbures sont considégables, soit dans la longueur, soit surtout dans la largeur du temple ; elles augmentent celle-ci de plus de 0,2 de pied anglais par rapport à la corde qui les sous-tend. Si l'on prend comme véritable largeur de l'édifice cette dernière, qui est une ligne droite, on se rapproche de l'évaluation de Stuart; et si l'on admet la méthode de M. Aurès,

on trouve que son évaluation doit encore être diminuée.

Néanmoins, sans tenir compte de ces difiicultés, ce savant ingénieur jugea que le pied, tel qu'il venait de le fixer, rendait compte de toute la construction et donnait cette unité de mesure que les architectes ci-dessus nommés n'avaient point aperçue. En effet, il crut trouver en pieds, palmes et doigts :

Entre les axes des triglyphes 7 pieds grecs.

Entre les axes des colonnes 7x2.

Largeur des triglyphes 7x-=-

Largeur des métopes 7x-r-

Longueur de la façade 100 P. 2 p. 3 d.

Longueur des côtés 226 P. 2 p. 3 d.

Il est à remarquer toutefois qu'il ne donne ces dimen^ sions que comme théoriques et obtenues par le calcul ; car en réalité le mesurage donne partout des diff"érences entre les parties homologues, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure. Il en résulte que pour ainsi dire aucune des longueurs calculées par M. Aurès ne coïncide avec la réahté; celle-ci est représentée par les tableaux de M. Penrose et par ceux de M. Paccard, dans lesquels il faut toujours tenir compte des courbures et des inclinaisons pour obtenir, en lignes droites, les longueurs horizontales ou verticales, qui sont les vraies longueurs. Le pied, tel que l'a fixé M. Aurés, ne rend pas plus compte de ces dernières que le pied indiqué par Stuart ou déduit des mesures de ces architectes. Avant comme après, les dimensions du Parthénon restent incommensurables entre

elles, et nous ignorons la longueur absolue de l'unité de mesure des Athéniens.

J'ajoute (ce qui du reste n'avait pas échappé à M. Aurés) que la ligne coupant le temple en deux moitiés sur sa longueur et passant par le milieu des entre-colonnements du centre ne le partage pas en deux moitiés égales. La moitié du sud est notablement plus large que celle du nord ; la différence est assez grande pour ne pouvoir être attribuée à une erreur d'exécution. Pour obtenir les dimensions vraies, telles qu'elles ont été établies sur place au moment de la construction, il faut prendre pour base de tout métrage Vaxe de symétrie que j'ai découvert, non entre les colonnes centrales du péristyle, mais entre celles du pronaos; cet axe est gravé sur le marbre, comme les cercles, les diamètres et les autres lignes le sont aux Propylées. Il a été maintenu, même après le dernier travail, probablement comme ligne astronomique, donnant l'orientation du temple ; c'est évidemment sur lui, pris comme base, que tout le plan du Parthénon avait été exécuté par Ictinus. Cet axe rectiligne détermine un plan vertical ou pla7i de symétrie coupant le temple en deux moitiés. Non seulement ces deux moitiés sont inégales ; mais leurs parties homologues le sont aussi et ne peuvent jusqu'à présent, malgré les louables efforts de M. Aurès, être rapportées à une unité simple, ni à des subdivisions quaternaires de cette unité.

Aussi, Vitruve rapporte-t-il que des gens habiles proscrivaient de son temps l'ordre dorique comme manquant de proportions. C'était mal comprendre la proportion dans les monuments, car, pour les œuvres d'art comme pour les choses naturelles, l'harmonie ne consiste pas, même

en musique, dans Ja subdivision exacte des parties les unes par les autres. Les longueurs et les intervalles, rapportés théoriquement à une unité fixe, prise pour commune mesure, sont ensuite soumises à des tempéraments qui peuvent faire disparaître cette unité.

Les mesures du Parthénon ont été prises avec une scrupuleuse exactitude par M. Paccard et par M. Penrose; on n'a laissé échapper aucun détail; on a fidèlement tout reproduit par le. dessin. Chacun peut, d'après ces études, se convaincre par lui-même qu'il n'y a pas de rapport simple entre le diamètre et la hauteur des colonnes, non plus qu'entre ces deux mesures, la hauteur des entablements et des frontons, la largeur réelle des triglyphes et des métopes. Quel principe a donc guidé Ictinus dans la construction de cet édifice? De quelle unité de mesure s'est-il servi? N'a-t-il pas voulu expressément dissimuler cette unité même? Tel est le problème que la science des architectes aurait encore à résoudre. Ce problème n'est pas moins intéressant pour l'art que pour la science. Comment se fait-il, en effet, qu'avec des proportions mystérieuses et qui soulevaient tant de difficultés, l'architecte grec soit parvenu à un si merveilleux résultat? Ou bien il avait une donnée première qui nous échappe ; ou bien il lui a fallu un surprenant génie pour combiner à l'avance des mesures en apparence étrangères les unes aux autres, et concevoir comme d'un seul jet la beauté d'un tel ensemble.

L'artiste qui parcourt la Grèce, l'Italie méridionale ou la Sicile, s'étonne de voiries temples antiques si supérieurs en beauté à ceux que les modernes construisent dans le même genre et sur le même modèle. Il est vrai que l'effet

des ruines et de la couleur dont le soleil a peint ces monuments s'ajoute à celui de l'architecture; mais un beau temple est toujours plus beau que sa ruine, et celle-ci ne nous touche que par le souvenir qu'elle rappelle. On ne peut donc pas dire que, si les temples de la Grèce l'emportent sur les nôtres, ce soit une illusion de notre esprit qui se plaît à parcourir le passé et qui voit toutes choses plus belles à travers le temps. L'analyse dissiperait aisément cette erreur, comme la beauté de l'horizon disparaît quand on se déplace pour s'en rapprocher. Pour le Parthénon, au contraire, l'analyse découvre en lui des beautés» nouvelles et que, d'un coup d'œil rapide, nous n'eussions point aperçues. Iclinus, voulant, selon la tradition rehgieuse de l'art hellénique, exprimer dans le temple de Minerve l'idée de la durée éternelle^ donna à l'ensemble de l'édifice la forme qui présente à l'œil la plus grande solidité. Or, la figure la plus incapable de stabilité est celle dont la base est étroite et dont la partie supérieure s'élargit et surplombe : l'on n'est point dans un repos d'esprit absolu lorsque d'immenses rochers semblent peser sur notre tête et nous menacer de leur chute. Pour l'œil comme pour la science, la stabilité des corps s'accroît avec l'étendue de la base : la pyramide des bords du Nil est éternelle, comparée à la tour éphémère des rives de l'Arno. On donna donc aux temples doriques la forme d'une pyramide tronquée. On inclina les uns vers les autres les murs de la cella et de l'opisthodome; les colonnes du péristyle furent elles-mêmes penchées vers l'intérieur, et surtout les colonnes angulaires, sur lesquelles paraît principalement reposer l'édifice. Celui qui, en présence du Parthénon, cherche à concevoir une idée nette de l'ensemble du

temple peut se représenter un faisceau de lignes droites passant par l'axe des colonnes ; ces lignes, prolongées par la pensée au-dessus du monument, se rapprochent les unes des autres et tendent à se réunir au haut des airs; en sens contraire, elles s'enfoncent dans la terre en s'écartant et semblent s'y fixer pour jamais. L'inclinaison des murs et des colonnes est sensible à l'œil : isolée, chaque partie semblerait menacer ruine; réunies, elles forment un tout d'apparence inébranlable.

M. Leake et d'autres savants anglais ont pensé à tort gu'lctinus avait eu en vue la solidité réelle et la durée de son ouvrage. Il ne faut pas oublier que les lois de la statique ne sont jamais applicables dans toute leur rigueur; pour un édifice construit de grands blocs juxtaposés, sans ciment, et quelquefois polis au point de glisser aisément les uns sur les autres, la plus grande solidité réelle est obtenue lorsque chaque morceau pèse uniquement sur celui qui le supporte et n'agit que suivant la verticale. Les voûtes s'écroulent avant leurs culées, et les flèches s'inclinent parce que leurs côtés ne pèsent pas également suivant l'axe imaginaire qui les traverse. Il était nécessaire de s'arrêter sur ce point, car les ouvrages d'hommes savants, mais trop préoccupés peut-être d'une même idée, ont répandu cette fausse opinion que les Grecs songeaient surtout à la solidité de leurs constructions. Il était certainement dans le génie des Grecs de songer d'abord à la beauté; sans négliger la durée, ils ont voulu plutôt donner à leurs monuments l'apparence de la solidité que la solidité même. '

Le caractère qui se remarque dans l'ensemble du Parthénon n'éclate pas moins dans ses parties : il se retrouve

dans les colonnes, dans les chapiteaux, dans l'entablement, dans les portes même. Le galbe des colonnes du Parthénon s'éloigne du cylindre et se rapproche du cône ; étroites à la partie supérieure, elles ont une base large et bien assise sur le sol. Le génie grec a compris, dès les premiers temps, qu'une colonne voisine du cylindre a besoin, pour paraître solide, d'être soutenue par un piédestal plus large qu'elle. Il a donné le piédestal à l'ordre ionique et au corinthien ; mais la colonne dorique se suffit à elle-même et peut rester debout sans aucun secours étranger. Il y a donc plus de puissance et de majesté dans la colonne dorique que dans les deux autres; celles-ci, en effet, semblent posées sur le pavé du temple, tandis que les cannelures de la colonne dorique, descendant obliquement et reposant à nu sur le sol, paraissent s'y enfoncer en s'élargissant et n'en pouvoir être arrachées.

Le chapiteau dorique est également le plus grave des trois. Les anciens avaient conçu la colonne ionique, dit Vitruve, suivant les proportions du corps de la femme, plus allongée et plus faible, reposant sur sa base comme sur une chaussure, et parée de ses volutes élégantes comme de boucles de cheveux. Qui n'a pas lu dans l'écrivain^ romain la charmante histoire de la jeune Corinthienne? Elle était morte avant l'âge; sa pieuse nourrice apporta sur son tombeau une corbeille remplie des objets qu'elle avait aimés. Posée sur la racine d'une acanthe, la corbeille en détourna les jeunes feuilles, qui l'enveloppèrent en s'arrondissant. L'architecte Callimaque y puisa l'idée du chapiteau corinthien. Ni l'un ni l'autre de ces deux ordres ne conviendrait à Minerve : ses cheveux

sont couverts du casque; à la corbeille elle préfère l'égide. Mais le récit de Vitruve est un roman.

Les entablements du Parthénon forment, avec le reste du temple, une juste harmonie ; ils sont partagés en deux assises : l'inférieure ou architrave, ornée de boucliers d'or et d'inscriptions; la supérieure, divisée uniformément par les triglyphes, dont les intervalles carrés contenaient des sculptures. Les architraves reposent sur les tablettes carrées des chapiteaux et s'appuient largement sur les puissantes colonnes du péristyle. Il faut encore ici remarquer un progrès de l'art chez les Grecs. Les entablements du temple de Minerve ont de la force et non de la rudesse ; les membres d'architecture se sont allongés et ont pris de l'élégance à mesure que les mœurs et le reste de l'état social se sont adoucis. Celle force même n'est plus celle d'un dieu primitif et grossier; c'est celle de la déesse qui inspire et quelquefois rend la justice, et qui, si elle porte encore la lance et le bouclier, n'en conserve pas moins les formes de la vierge. Aux époques antérieures, l'art n'avait point distingué aussi nettement la puissance inteUigente d'avec la force brutale ; on ne peut, au miUeu de grandes qualités, méconnaître dans le temple de Gorinthe cette confusion. Il ne reste de ce temple que sept colonnes de pierre mutilées, aux cannelures larges, au fût court et ramassé, au chapiteau épais et pesant ; le fût de ces colonnes n'a en hauteur que deux fois et demie le côté du chapiteau ; cinq d'entre elles supportent la première assise d'un entablement qui paraît les écraser. Ce sont là les défauts d'une quaUté éminente, la puissance. Ces colonnes conviennent sans doute au Neptune de cette époque, dieu puissant, mais encore barbare ;

elles ne conviendraient plus au temps de Phidias et de Périclés.

Une comparaison analogue fera ressortir le caractère des entrées du Parthénon. On connaît le monument dorique de Mycènes, sur lequel on dispute encore, et qui a tour à tour été hypothétiquement nommé tombeau d'Agamemnon et trésor des Atrides. La chambre principale a la forme d'une 'ruche d'abeilles ou d'un dôme allongé dont la courbe se resserre vers le haut; creusé dans une colline, il reçoit le jour par une porte surmontée d'une ouverture triangulaire, contenant peut-être jadis un basrelief. Les trois portes du Parthénon, comme celles de Mycènes, ont les formes du style dorique : pour s'accorder avec la figure conique des colonnes et les inclinaisons des murs, elles devaient s'élargir à la partie inférieure ; elles acquéraient ainsi une ampleur et une majesté qui n'appartiennent pas aux angles droits des portes modernes ; mais ici, comme en tout, le dorique avait à craindre de confondre la gravité avec la lourdeur: les portes de Mycènes sont trop basses pour être élégantes et gracieuses; elles ont les mêmes qualités que le temple de Corinthe ; elles onfr aussi* les mômes défauts. Ceux qui plus tard concevaient dans la déesse protectrice d'Athènes la noblesse de la fille de .Jupiter et la grâce infinie d'une vierge immortelle la devaient placer dans une demeure dont toutes les parties lui fussent agréables : on donnait donc encore aux entrées du temple la majesté des portes doriques ; mais, pour leur donner l'élégance, on en redressait légèrement les côtés trop inclinés, et on en augmentait la hauteur. Tel était, dans l'art, le progrès de la civilisation.

Au siècle de Périclés, la science plus précise dans ses

analyses, la religion plus épurée dans ses dogmes, le vil sentiment de la beauté, inspiraient aux grands hommes des ouvrages non moins accomplis dans leurs parties que parfaits dans leur ensemble. Ce siècle n'inventa aucun art : il les perfectionna tous ; il fit perdre aux anciens usages les défauts de leurs qualités; les difficultés même se tournèrent en beautés nouvelles, et pendant que les colonnes, les architraves, les portes prenaient des formes plus gracieuses, l'impossibilité de faire coïncider des métopes égales avec des colonnes également espacées, cette difficulté inhérente à l'ordre dorique, et qui désespérait les architectes romains, était une occasion pour les Grecs ,de donner à leurs temples plus de puissance et de majesté.

Telles sont dans l'ensemble et dans les parties de l'édifice les principales qualités par lesquelles il élève notre âme, en éveillant en elle la pensée de la puissance divine et de la durée infinie ; il faut aussi savoir ce qu'il y a en lui qui nous charme et qui nous touche. La beauté n'était pas simplement pour les Grecs une des perfections de la divinité, perfection distincte et séparée des autres; toute nature divine était belle, et leur esprit se plaisait toujours à la concevoir. Si Aphrodite était la beauté -même, Jupiter, père des dieux, Minerve, Apollon, Diane, n'étaient pas pour cela dépourvus de beauté ; aux uns appartient la beauté virile aux formes hardies et saillantes, aux autres la beauté de la femme et la douceur des contours arrondis. Les Grecs avaient compris dès longtemps qu'en architecture comme dans tous les arts, les lignes courbes et les surfaces rondes sont plus belles que les lignes droites et les plans ; ils crurent donner à leurs temples assez de régularité, si les lignes imaginaires qui en dé-

terminent la forme, comme les inclinaisons des murs et les axes des colonnes, étaient seules des lignes droites ; par une inspiration supérieure, ils courbèrent les lignes réelles qui se voient dans le profil des colonnes, dans les architraves, les degrés, les frises. Il en résulta que, si la forme générale du Parthénon est celle d'une pyramide tronquée, les arêtes de cette pyramide sont des lignes courbes, et, à l'exception de certaines parties ou intérieures ou trop petites pour qu'une large courbure y put être aperçue, il n'y a pas de lignes droites dans le Parthénon. Habitués que nous sommes à des imitations de style grec dans lesquelles toutes ces lignes ont été redressées par la règle ou le niveau, nous sommes étonnés à la vue des temples originaux de la Grèce, et nous ne pouvons trouver la cause de ce plaisir infini qu'ils nous procurent; notre œil est charmé tout d'abord et parcourt sans etïort ces degrés, ces entablements, ces frises; l'architecte mesure ensuite les proportions des parties et découvre bientôt cette source mystérieuse de plaisir. L'art grec, né tout entier cfe la nature et inspiré par elle dès son origine, courba les degrés et le pavé des temples, les architraves, les frises, la base même des frontons, comme la nature a courbé la mer, les horizons et le dos arrondi des montagnes. Les murs inclinés de la cella et de l'opisthodome furent composés d'assises curvilignes, pour être en harmonie avec le reste du monument et recevoir les larges j)ierres à caissons qui couvraient le péristyle (i).

L'art grec arriva donc peu à peu à sa perfection, après avoir manifesté dés les premiers temps la puissance dont

(I) Voyez ci-après l'explicatioa des courbes doriques.

il était doué. Ce que le travail des siècles ajouta aux ouvrages d'architecture, ce fut principalement cette justesse dans les proportions, d'où résulte la grâce. C'est ce que l'on peut remarquer également pour les ouvrages de sculpture, dans lesquels on donna d'abord aux mouvements du corps de la raideur et de la dureté, quand on visait principalement à la majesté et à la grandeur; plus tard, les membres se dégagèrent, les formes s'arrondirent, les mouvements devinrent souples et naturels : la force même d'Hercule n'exclut pas la grâce. Ainsi, pour conserver la force en gagnant l'élégance, les colonnes doriques devaient ressembler à des cônes très-allongés ; si nous comparons entre elles celles que nous trouvons aujourd'hui dans la Grèce, nous nous convaincrons bientôt que la force ne leur a jamais manqué, et qu'elles ont surtout acquis la grâce. Si la puissance est dans la brièveté, l'élégance, au contraire, est dans la longueur et la légèreté du fût. Les colonnes du temple de Gorinthe, comme nous l'avons observé, n'ont guère en hauteur que deux fois et demie le côté du chapiteau; il en est de même de quelques tronçons doriques gisant à terre dans les rues de Mégare; ces colonnes, d'une époque fort antérieure au Parthénon, ont plus de force apparente que celles du V» siècle ; mais c'est une force un peu sauvage, qui réside autant dans la masse que dans la forme, comme la force des murs cyclopéens de Tirynthe ou de Mycènes comparée à la majesté des blocs gigantesques, mais régulièrement taillés, du mur inférieur du Pnyx. L'esprit qui a conçu la grande Minerve d'ivoire a su réunir dans les colonnes de son temple les deux caractères de la déesse, la mâle grandeur de ^intelligence et la grâce de la beauté féminine.

Les Grecs consacraient à la divinité les plus beaux ouvrages de leur génie, et de tous ceux qu'ils nous ont laissés, les temples des dieux l'emportent par la grandeur et la magnificence. Les hommes construisent pour euxmêmes tout ce qu'ils construisent, et c'est pour éveiller dans leur âme le sentiment religieux qu'ils consacrent à Dieu des autels dont il n'a pas besoin. L'âme croit s'élever vers . lui par la sensibilité comme par les " idées, et le plaisir de l'ouïe ou de la vue semble contribuer pour sa part à la beauté des temples ou à l'effet des cérémonies religieuses. Les artistes grecs connaissaient tout ce qui peut charmer la vue. La lumière est plus belle que les ténèbres; elle était pour eux une image de l'intelligence; c'est du moins l'opinion de Platon. Le temple de Minerve était en partie découvert; on y voyait rayonner librement la lumière. La cella avait sous le ciel un espace ouvert, et la statue«de la déesse était au milieu, vers le fond. De chaque côté s'élevaient les deux rangs de colonnes doriques superposés; les inférieures étaient deux fois plus hautes que les supérieures ; elles étaient séparées par une architrave ornée de moulures gracieuses, et une autre architrave couronnait aussi les colonnes du second rang : elles étaient au nombre de dix de chaque côté; il n'y en avait point au fond de la cella, derrière la statue de la déesse, mais on en voyait une de chaque côté de la porte d'entrée, ce qui, dans cette partie, complétait le péristyle. Ces deux rangs de colonnes formaient un portique à la fois majestueux et élégant, sous lequel on disposait sans doute les objets offerts par les adorateurs ou conservés comme reliques nationales. Vitruve nous apprend que les anciens multipliaient les cannelures des colonnes intérieures,

parce qut ces colonnes étaient plus petites que les autres ; l'œil avait alors plus de lignes courbes à parcourir, et l'édifice y gagnait plus de grandeur et d'élégance. C'est ainsi que les artistes grecs donnaient plus de grosseur aux colonnes angulaires des temples, non, comme le veut M. Wilkins, pour en assurer la solidité, mais, comme nous l'apprend Vitruve, parce que ces colonnes extrêmes, plus exposées que les autres au grand jour, paraissaient diminuées par l'éclat du ciel. Cette perfection des parties contribuait singulièrement à la grâce de l'ensemble; il faut attribuer à la même pensée le soin infini avec lequel on ajustait les tambours des colonnes : personne n'ignore que, pour faire disparaître l'intervalle des parties, on les polissait comme une table de marbre. Pour cela, quand le bloc inférieur était fixé, on tenait l'autre suspendu audessus de lui et maintenu dans sa position au moyen d'un axe de cèdre ou d'olivier. On lui imprimait un mouvement circulaire de va et vient ; et le frottement d'un sable fin ou d'émeri, mêlé d'eau et versé entre les deux blocs, donnait aux deux surfaces un poli qui en rendait les jointures invisibles. Au moyen d'un procédé analogue, on polissait les surfaces horizontales des pierres carrées qui composaient les édifices. Quant aux surfaces verticales, les Grecs d'aujourd'hui emploient le procédé suivant: on approche les deux blocs presque au contact, on y verse de l'eau et du sable et l'on y fait passer une lame de scie ; par un frottement prolongé, on obtint un joint qui peut devenir invisible.

LE PARTHENON. iL'Td

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