‹ Mémoires sur l'antiquitéChapitre 6 sur 12 · LES SCULPTURES · texte numérisé non relu

LES SCULPTURES

Nous avons fait connaître les éléments dont se composait l'architecture du Parthénon. Nous n'avons pas la pensée de discuter de nouveau ici sur les sculptures, considérées en elles-mêmes. Nous n'en parlons qu'à cause du rôle qu'elle jouaient dans l'ornementation du temple; nous prions aussi le lecteur de se reporter à notre livre sur La ville et l'Acropole d'Athènes, et à notre Légende athénienne.

L'entablement du péristyle extérieur avait reçu pour ornements, outre les boucliers d'or rangés contre l'architrave et séparés par des inscriptions en lettres de bronze, des sculptures en haut relief ou métopes, glissées à coulisse entre les triglyphes de l'assise supérieure. Ces métopes étaient sculptées de la main de Phidias, ou du moins ses élèves, eux-mêmes artistes habiles, les avaient faites d'après les dessins du maître. Elles occupaient autour du temple une série de carrés au nombre de quatre-vingt-douze; chacun de ces carrés [renfermait plusieurs personnages : il y en avait quatorze sur chaque façade, et trente-deux sur chaque côté. Us représentaient ici de nombreux épisodes de la guerre des Centaures, là Minerve luttant contre les géants ou domptant Pégase, qui devait recevoir sur sa croupe le héros Bellérophon; ailleurs c'était la guerre contre les Amazones, dans laquelle les Athéniens, secondés par Minerve, avaient remporté la victoire.

Ces sculptures faisaient un des principaux ornements extérieurs de l'édifice : la description n'en peut être donnée tout entière avec certitude, car, même avant l'explosion de la poudrière et la chute du milieu du temple, les métopes étaient mutilées ; les Turcs, confondant dans une commune haine les ruines de l'antique religion des Grecs et les monuments du christianisme, avaient ajouté leurs ravages à ceux du temps ; ils avaient abattu les têtes et détaché bien des parties saillantes qui s'étaient brisées en tombant. A ces mutilations il serait peut-être bon d'ajouter celles qui durent être faites au temps des iconoclastes et par de plus modernes barbares. La portion la mieux épargnée était celle du côté du sud-ouest, tournée vers Phalére : le Français Carrey la reproduisit dans ses dessins, sans rien changer à ce qu'il voyait, et dans la seule intention de constater l'état présent des métopes. La restauration peut se faire pour beaucoup d'entre elles ; pour d'autres, elle est livrée aux conjectures et à l'habileté des sculpteurs. Les métopes présentaient en petit les qualités générales du Parthénon, autant du moins qu'on en peut juger par des restes trop mutilés ; et, quoique destinées à faire l'ornement du temple, elles rappelaient, soit par le choix des sujets, soit par leur conception large et simple, la noblesse et le charme de l'édifice entier.

On ne peut parler avec certitude des deux frontons qui complétaient l'ensemble de l'édifice (i). Pris en eux-mêmes, ils égalaient ou surpassaient tout ce que la statuaire a jamais produit de plus parfait. Le temps et les barbares

(1) On est réduit, pour retrouver la composilion de ces frontons, aux dessins de Nointel'et aux fragments conservés au Musée britannique.

ont détruit ou mutilé l'œuvre de Phidias; mais, dans ce qu'il en reste, on reconnaît encore à la beauté des formes, à la grâce des mouvements, à la vie qui anime ces chairs couvertes, mais non cachées par les vêtements, l'art merveilleux du sculpteur. Le milieu du fronton oriental a disparu pour jamais, et il n'en subsiste aucun débris : là était Jupiter assis sur un trône, et Minerve, nouvellement née, planant au-dessus de sa tête. D'un côté, le titan Hypérion sortait de la mer et ramenait le Jour, pendant qu'à l'angle opposé le char de la Nuit se plongeait dans l'Océan occidental. Les chevaux du Jour hennissent d'impatience, dit Visconti ; pour ceux de la nuit, la vie est encore dans leurs têtes mutilées : adde aquam, natabunt, disait Martial. Hercule Idéen, à demi-étendu sur un rocher, et près de lui Gérés et Proserpine, assises l'une à côté de l'autre, font pendant aux trois Parques, déesses qui président à la naissance même des dieux. Iris, debout prés de Gérés, va répandre dans le monde la nouvelle que Minerve est née, tandis que la Victoire demeure pour être sa compagne inséparable.

Sur le fronton occidental étaient représentés Neptune et Minerve luttant pour la protection de l'Attique. Le dieu des mers se retire vaincu, et Minerve se dispose à regagner son char. Il ne reste que le torse de Neptune, et Minerve, à demi-détruite, a perdu son armure de bronze doré ; le temps a mutilé ces deux statues, mais il leur a laissé la trace de leur beauté primitive. A gauche, la Victoire sans ailes conduit le char de la déesse, et correspond à un personnage nu, qui peut-être représentait Cécrops, roi d'Athènes. Près de la Victoire sont assis Vulcain et Vénus, et dans l'angle du fronton Ilissus à

demi-couché, se relevant sur son bras gauche, semble saisi de joie à la nouvelle du triomphe de Minerve. A droite étaient les dieux favorables à Neptune, Amphitrite, Palémon, Leucothea, Latone, ayant sur ses genoux les Dioscures.

Avec les métopes et les frontons, la frise qui régnait autour du temple, à l'intérieur du péristyle et contre les murs mêmes de la cella et de l'opisthodome, formait à peu près tout ce que la sculpture avait mis d'ornements à l'extérieur : il faut ajouter seulement les gueules de lions qui rejetaient l'eau sur les angles de l'édifice, quelques moulures artistement travaillées et les gracieuses antéfixes qui décoraient l'entablement. Personne n'ignore que la frise représentait en bas-relief la grande pompe des Panathénées. La pompe se divisait en deux colonnes, l'une d'hommes, l'autre de femmes ; toutes deux marchaient de l'ouest à l'est sur les deux côtés du temple, et se réunissaient dans le pronaos de la façade orientale, au-dessus de la porte d'entrée. Au centre sont la prétresse de Minerve, femme de l'archonte-roi, et l'archonte-roi lui-même, présidant aux sacrifices. Elle reçoit de deux canéphores des objets destinés au culte et couverts d'un voile, pendant que l'archonte prend avec dignité le péplos des mains d'un éphèbe vêtu delà chlamyde noire. Sur six sièges, à droite et à gauche, sont assis douze dieux ou héros : Jupiter, maître des dieux; Minerve avec la Victoire ailée, Triptoléme. Gérés et les Dioscures occupent la gauche ; de l'autre côté sont Esculape et sa fille Hygie, Neptune, puis les les deux filles de Cécrops, Agraule et Pandrose, avec le roi Érechthée. Ces images des dieux surpassent en grandeur celle des hommes. La marche de la procession est

ouverte de part et d'autre par les gardiens des tribus et par six jeunes femmes portant des candélabres; derrière elles marchent les vierges d'Athènes avec des vases, des patères de bronze doré et tous les instruments du sacrifice; l'artiste leur a donné des poses variées et les a groupées avec un art merveilleux. Aux deux angles de l'édifice suivent des personnages conduisant les taureaux et les béliers envoyés par les dêmes de l'Attique; derrière eux, à droite et à gauche, s'avancent les métèques, étrangers domiciliés admis aux pompes religieuses ; leurs femmes portent des sièges destinés aux jeunes Athéniennes qui les précèdent ; les joueurs de flûte et de lyre répondent aux chants des vierges ou les accompagnent; enfin des vieillards, portant des rameaux d'olivier, précèdent la marche des chars. Ceux-ci étaient attelés de deux, de trois ou de quatre chevaux, et faisaient aussi partie de la pompe, conduits par les vainqueurs des jeux pubUcs de la Grèce. Derrière les chars, sur la façade occidentale du temple, se presse la foule des citoyens, les uns courant se ranger à la suite de la théorie, les autres se disposant à monter à cheval, et Ces différents groupes, disait Visconti (1), au nombre de plus de quarante, font tous partie de la plus grande composition peut-être qu'un statuaire ait jamais conçue. » Si nous avons cherché à donner quelque idée des sculptures du Parthénon, c'est uniquement pour montrer avec quel art Phidias a fait concourir ces ornements à l'effet total du temple. Ce ne sont point des sculptures détachées les unes des autres et que l'on eût pu mettre sur - tout autre édifice : elles forment un ensemble et se rapportent

(1) Opère var., 111. Milano, 1830.

toutes au culte de la déesse. C'est un grand défaut de plusieurs monuments modernes d'être chargés d'ornements de toute sorte, non pas seulements exécutés sans art, mais souvent aussi étrangers à la destination de l'édifice ou même incompatibles avec elle. Ce défaut se remarque surtout dans les églises gothiques. L'art byzantin, dont la Grèce moderne fournit de nombreux exemples, moins original que le gothique, avait conservé quelques traditions de l'art antique des Grecs et paraît en être comme un rejeton mal venu ; il a mis dans les ornements un certain ordre factice, il est vrai, mais réel; il a assigné sa place à chaque peinture. Un Christ colossal occupe la voûte du principal dôme, et au-dessus de l'autel est la Vierge, sa mère; sur les murs, à droite et à gauche, sont les anges, les apôtres, les martyrs; au-dessus de la grande porte est le jugement dernier. Du reste, les personnages sont répandus à profusion et couvrent tous les murs de l'église. Il y a un milieu entre le caprice qui mêle toutes choses et l'esprit de routine qui ne laisse pas déplace au génie: on peut le dire sans injustice, l'art grec est le seul qui ait connu cette juste mesure. Il était d'usage que les sculptures d'un temple représentassent des événements relatifs au culte de sa divinité; mais il appartenait à Phidias de proposer les sujets et de les distribuer sur le temple dans un ordre conçu par lui. On représenta donc sur le Parlhénon ce qui composait essentiellement le culte de la déesse, et, au Heu de répandre sans discernement les petits sujets et de sculpter une chronique ou un commentaire, il exposa avec grandeur les principaux points de la religion à Athènes. Eschyle raconte en métaphysicien la naissance de Minerve, sagesse souveraine, « vraie fille

de Jupiter; » Platon expose en poète comment la pensée de Dieu, immatérielle, incréée, est fille de Dieu même, père de tout ce qui est, providence éternelle qui gouverne le monde. Phidias exprima la même idée dans le langage muet, mais très-clair, de l'architecture et de la sculpture. On retrouve dans son œuvre la même puissance, la même simplicité, la même grâce que dans les vers du poète et dans les dialogues du philosophe; on voit ici la même pensée, on recueille le même sentiment : c'est l'esprit divin du siècle de Périclés.

Page 1