PREMIER DOUTE
Si le nouveau formulaire des Jésuites est tel qu'on le puisse signer en bonne conscience,
11 s'élevait fort contre ses expressions équivoques et ambiguës, et montrait par de solides raisons qu'elles tendaient toutes au molinisme.
« Vraiment, dit-il entre autres choses, je vois en ceci que si on n'a pas su trouver des mots bien équivoques et parfaitement ambigus pour dresser ce formulaire, du moins on y a essayé. J'avais eu quelque avis de ce dessein après les premières ouvertures des conférences; toute la difficulté est de l'accord, ainsi qu'on m'écrivait, n'étant pour les points de droit qu'à trouver un mot qui fût équivalent à la grâce congrue et qui ne blessât pas la grâce efficace, mais qui fût tel que les deux partis s'y pussent sauver, c'est-à-dire, comme je l'interprétai alors, un mot qui ne fût ni figue ni raisin, mais qui fût l'un et l'autre, ni papiste ni huguenot, mais qui fût tous les deux ; en sorte que si saint Michel entrait en humeur de le proférer et de réciter toute la pirofession de foi bâtie de pareils mots, et qu'il voulût avoir un clerc qui lui aidât à l'alternative des versels. sans l'aller chercher plus loin, le diable qu'il a sous ses pieds en pût faire la fonction; et que chacun d'eux en entendant la phrase à son sens, ni saint Michel n'en dût pas empuantir sa bouche, ni le diable en embaumer son haleine; enfin un mot qui pût donner le défi au bon Dieu d'y trouver à redire, et qui pût donner le défi au diable d'en pouvoir prendre aucun avantage.
« La pensée d'un tel dessein me sembla tout à fait grotesque, je m'en ris, je ne le crus pas, et je m'imaginai que c'était une gaillardise de l'esprit de Tami qui me l'écrivait, ne me pouvant figurer que tout de bon et sérieusement on eût la pensée de dresser une profession de foi en langue équivoque, et qu'après que le monde avait tant ri ces
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années dernières de l'art de chicaner avec Dieu, qui n'avait que la seule morale des nouveaux casuistes pour la sphère de son activité, on nous voulût encore faire rire, ou plutôt pleurer, par le raffinement de cet art, et par l'ampliation et élévation ou rehaussement merveilleux de son activité jusque sur le symbole de notre foi et la profession de notre christianisme. Je vois à présent que ce qu'on m'écrivait n'était pas raillerie, et qu'on a fait diligence pour trouver ce riche mot, mot ambigu, mot amphibologique, mot servant à une sainte chicane qui serait bien utile à la paix des hommes. Oh! que n'y eut-il des Jésuites au premier concile de Nicée pour y introduire cet art admirable, et y enseigner toutes les vertus de l'ambigu ? Il n'est pas que de 318 évêques qui s'y assemblèrent, il n'y en eût quelqu'un qui à force de raffiner n'eût trouvé ce qu'il fallait pour tenir le monde en paix et empocher que le dépit n'en fit rendre les tripes au pauvre et misérable Ari us ! Et si Lainez * et Salmeron*, jésuites, qui furent au concile de Trente, eussent été aussi savants que les PP. Annat et Ferrier, il est à croire que les luthériens et les papistes ne se seraient pas si longtemps entrebattus. »
Le P. Du Four montre ensuite que les personnes de cette conférence n'ont pas réussi à trouver ce qu'ils cherchaient pour donner au formulaire le juste équilibre de l'ambigu qu'ils désiraient; mais qu'ils cherchaient l'impossible, et n'avaient garde de le trouver, étant inconcevable que l'équivalence à la grâce congrue n'efface l'ambiguïté du mot pour la grâce efficace. Qu'à la vérité ils ont trouvé l'équivalent, mais qu'ils ont perdu l'ambigu, et qu'on y a si fort tiré tout à l'avantage des partis, qu'à bien considérer le formulaire sans même en savoir les auteurs, il ne se peut interpréter que d'un côté et rien de l'autre.
11 y avait peut-être de l'excès en ce que ce dominicain prétendait que le molinisme était établi par ce formulaire, mais il parlait vraisemblablement quand il disait qu'il n'y aurait homme vivant q ui sachant que le Port- Royal avait consenti à la signature du formulaire dressé parles molinistes
1. Jacques Laiuez, jésuite (1512-1565), l'un des compagnons de saint Ignace; il fut élu général après lui en 1558.
2. Alphonse Salmeron (1516-1585), jésuite espagnol, compagnon de saint Ignace.