‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 176 sur 455 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Etat des affaires de Rome. Relation de ce qui s'était passé en Espagne ensuite du formulaire des prédicateurs touchant la doctrine de la Conception immaculée. Arrôt du Parlement de Paris pour Tenregistrement des six propositions de la Faculté.

L'affaire du différend de M. le duc de Créquy, ambassadeur du roi très chrétien, qui avait fait tant de bruit depuis un an, était un peu ralentie, et on était plus en peine à Rome de ce qui se passait à Paris et en Espagne, que de la guerre que Ton avait si longtemps appréhendée. C'est ce que porte une lettre originale écrite de Rome le 30 mai à M. NicaiseS chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon.

« A ce que je vois, on a plus envie de faire la guerre avec la plume qu*avec l'épée, et on espère ici que cette grosse nuée, que Ton croyait devoir venir fondre et grêler ce pays, se dissipera petit à petit. On a ici envoyé la proposition de la thèse du Bernardin en tant de manières que Ton ne sait quel jugement en faire. On mande aussi que la Sorbonne examine cinq propositions, et, dit-on, par ordre du roi, qui mettront bien du monde en peine, surtout si on fait signer comme aux cinq propositions de Jansénius, comme l'appréhendent les Pères, ainsi que j'ai appris, et croient qu'on a envie déjouer au change. J'espère que vous nous ferez part de tout ce qui se passera en Sorbonue sur ce sujet. Mais parce que vous vous plaignez que mes lettres sont trop courtes au prix des vôtres, je veux remplir celleci de ce qui s'est passé en Espagne au sujet de l'ordre qu'a fait le roi, que tous les prédicateurs eussent à dire au commencement de leur prédication ces paroles : Loué soit le très saint sacrement de V autel, et la bienheureuse Vierge conçue sans tache au premier instant de sa conception. Ensuite de cet ordre du roi, chacun était dans l'attente de voir prêcher quelque jacobin pour savoir s'il obéirait à cet édit, et il arriva qu'un certain Père Yegnez, dominicain et prédicateur royal, fut prié de prêcher dans un monastère de

1. Claude Nicaise (1623-1101). Ou sait le bruit qu'a fait en 1694, après la mort d'Arnauld, une lettre de l'abbé de Rancé à l'abbé Nicaise.

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religieuses fort célèbre, situé à Madrid, dans lequel même on dit que le roi a des parentes. Comme le monde le sut, il s'y assembla en grand nombre, et surtout quantité de gens de la cour; entre autres le maître des cérémonies du roi, pour ôter au prédicateur le moyen de prétendre cause d'ignorance, lui dit tout bas comme il passait pour aller monter en chaire : « Mon Père, vous savez l'ordre du roi. Je crois que vous n'y manquerez pas ». A quoi l'autre répondit avec la gravedad d'un doctor cathedraticos (sic) qu'il savait bien le dû de sa charge. Etant monté en chaire sans dire ni faire autre chose que le signe de la croix, il commença son exorde, qui fut écouté avec patience, dans l'espérance qu'on eut qu'après la division de son discours, auparavant d'entamer la matière, il ferait ce qu'on attendait de lui. Mais comme on vit qu'il n'en faisait ni plus ni moins, on donna ordre au prêtre qui chantait la messe d'entonner le a^edoy et les orgues commencèrent à jouer, si bien que le pauvre prédicateur fut contraint de sortir hors de chaire bien hué et bien moqué, et pour comble, le roi ayant su ce qui s'était passé l'envoya relégué à Plaisance. Le provincial des Jacobins, qui avait été absent, étant revenu quelque temps après à Madrid, et ayant appris ce qui s'était passé, demanda audience au roi, qui dura bien deux heures, dont le résultat fut que le dit provincial assemblerait les plus habiles gens de la province de Castille et prendrait avec eux une dernière résolution. Cette proposition agréa au provincial, qui croyait au moyen de cette assemblée rassurer son monde et prendre quelque résolution généreuse contre le Conseil des vingt, qu'on a composé d'autant de docteurs pris de toutes sortes de communautés hormis des Dominicains, et qui a été établi pour l'affaire de la Conception, depuis la dernière bulle obtenue. Mais l'assemblée des Dominicains étant déjà indiquée à Valladolid, le conseil .des vingt, prévoyant ce qui en pourrait arriver, persuada au roi qu'il serait plus à propos que ladite assemblée se tînt à Madrid, où tous ceux qui devaient intervenir étant arrivés, ils furent présentés chacun en particulier par ceux du Conseil des vingt qui, ayant reconnu en chacun de la fermeté, firent tant auprès du roi que l'assemblée fut cassée, et ordre au provincial de prendre résolution de lui-même. Se voyant réduit à cette extrémité, il crut ne

pouvoir mieux faire que d'aller trouver M. le nonce et lui exposer [l'affaire] comme il fit, et le prier de lui commander de la part du pape d'obéir à l'ordre du roi, et le dispenser par ce moyen du vœu qu'on dit que font les Jacobins de tenir la doctrine de saint Thomas en ce point de la Conception. M. le nonce lui fit réponse qu'il se donnerait bien de garde de lui faire tel commandement, puisque le pape, par sa dernière bulle, ayant laissé le monde dans la liberté de sa créance sur ce point, il n'avait garde d'obliger personne. Il eut la même réponse de M. le cardinal Sandoval et de l'Inquisiteur majeur qu'il était allé trouver pour le même sujet. Enfin, se voyant dépourvu de tout conseil, il se résolut de faire imprimer un libelle ou manifeste de ses sentiments, et pour ce sujet fit venir un imprimeur de la maison des Jacobins de Madrid. Mais comme les exemplaires étaient presque achevés, le Conseil des vingt en ayant eu le vent fit en sorte qu'on envoya nombre de soldats dans ledit couvent, qui se saisirent de tous les exemplaires sous prétexte qu'ils étaient imprimés sans licence des supérieurs, et reléguèrent le provincial à Pigna di Francia. Ces nouvelles étant venues ici au général, il assembla son conseil pour savoir ce qu'il avait à faire, où il fut conclu qu'il demanderait l'audience du pape, lequel en premier lieu il supplierait vouloir décider, et en dernier ressort, cette difficulté de la Conception, et l'assurerait que tout Tordre se soumettrait de bon cœur à ce qu'il en déterminerait. 2. Si Sa Sainteté ne jugeait pas encore à propos de venir à cette décision, qu'il lui plût dispenser tout l'ordre de l'obligation à laquelle ils étaient engagés de soutenir la doctrine de saint Thomas. 3. S'il n'agréait pas ce second parti, qu'il les voulût maintenir contre la persécution qu'on leur faisait en Espagne, ou enfin qu'il lui donnât l'ordre de ce qu'il avait à faire en cette occasion.

« Le pape lui fit réponse que pour la décision de ce point il n'était pas encore temps ; qu'il ne voulait non plus leur rien prescrire touchant leurs sentiments ni la doctrine de saint Thomas ; que d'entreprendre leur défense contre les ordres d'Espagne, la saison ni les conjonctures n'étaient pas propres, et qu'ainsi tout le conseil qu'il lui pouvait donner était de s'accommoder au temps.

« Le général a envoyé ensuite l'ordre à ses religieux

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