LIVRE xxxm
pendant sa fièvre. M. Hermant, à qui on s'adressait pour en savoir des nouvelles, manda à M. Singlin que son indisposition diminuait de jour en jour, et que ses accès ne duraient plus que deux ou trois heures. « Cependant, ajoutait-il, il aurait besoin de toute la force et de toute la vigueur extraordinaire de son esprit et de son corps pour agir avec une .pleine liberté dans une conjoncture si importante, dont on ne lui a dit un seul mot depuis cinq semaines. Je ne sais si sa maladie est la cause du silence de celui de nos amis qui le vit au mois de juillet (M. de La Lane). Mais je suis un peu surpris de ce que m'ayant promis par écrit qu'il m'informerait de ce qui se passe, il ait fait de telles avances au nom de tous ceux qui ont quelque intérêt dans la cause sans nous en avoir mandé le moindre mot. C'est un procédé dont nous avons quelque sujet de nous plaindre, et moi plus qu'aucun autre, puisqu'on m'expose à la plus grande de toutes les persécutions de ma vie sans me donner un moment de temps pour délibérer. C'était trop de la première avance qui a été suivie d'un éclaircissement déjà imprimé, sans recommencer encore une fois à faire parler ceux qui ne disent mot. Et j'en avais déjà assez dit à cet ami pour lui faire comprendre qu'étant obligé de suivre la lumière de ma conscience, je ne puis renoncer sur la foi d'un autre au droit qui est acquis à tout chrétien, et encore plus à tout prêtre, d'examiner les nouvelles questions touchant la religion autrement que par les règles d'une obéissance aveugle. Je veux croire que mes péchés me réduisent dans cet embarras, mais je ne sais si ceux qui m'engagent sans en avoir aucune préparation le peuvent faire selon l'usage de l'Église. Du moins puis-je <jire qu'il serait assez difficile de justifier ce procédé par aucun exemple. Je vous conjure donc, monsieur, par la charité que vous avez pour moi, d'éloigner de ces quartiers une extrémité si fâcheuse, et d'avoir pitié d'une personne qui, ayant souffert quelque chose pour la cause de l'Église et de son évêque, n'aurait rien de plus fâcheux et de plus dur dans toute la suite de son affliction que d'être séparé de son pasteur par Fempressement extraordinaire de quelques-uns de ses amis pour qui il a toute la vénération et tout le respect que l'on peut avoir. La seule pensée d'abandonner M. Arnauld à la
fureur de ses ennemis sans qu*il soit coupable d'aucun autre crime que d'avoir défendu la vérité avec beaucoup de suffisance et de force est un supplice, a mon égard, plus insupportable que la perte du bien et de la vie.
« On peut éviter ces maux en s'unissant dans la bonne cause sans considérer le grand nombre et sans établir sa conGance qu'en Celui qui nous assure de sa protection tant que nous lui serons fidèles. Un billet que j'ai reçu d'un de nos amis de cette viHe à qui M. de Valcroissant a parlé m'a fait résoudre à vous écrire dans une extrémité si pressante. Ce n'est pas pour me plaindre d'être méprisé, car je ne mérite que le mépris; mais c'est pour éviter toutes les suites d'un engagement forcé contre lequel je ne pourrais me défendre que par mes gémissements et par la liberté des enfants de Dieu, laquelle est le fruit de sa passion et leur force dans les souffrances. Ayez donc s'il vous plait la bonté d'avoir quelque égard à nous laisser ici dans l'union où nous sommes, et à ne nous pas exposer à une nouvelle tentation qui serait peut-être au-dessus de mes forces. Ajoutez cette obligation à toutes celles que je vous ai, et souffrez que je me dise tout à vous avec toute sorte de respect. »
Tout le monde n'était point persuadé que M. Arnauld eût besoin d'apologie, et il y avait des endroits où on le comblait de louanges.
On en vit des preuves le 23 de ce mois par un billet que M. Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, écrivit en ces termes à la Mère Agnès :
« Je sais de bonne part que cet orgueilleux Philistin qui a établi toute sa puissance sur le mensonge et sur le bras de chair a plus de déplaisir de n'avoir pu tromper M. Arnauld qu'il n'a de satisfaction de tous les horribles maux qu'il a déjà faits. Ceci est le sentiment des personnes les mieux sensées, et qui rendent à Dieu des actions de grâce infinies de l'avoir maintenu entier et inflexible au milieu de tant et de si puissantes sollicitations qu'il a souffertes de toutes parts, ce qui me le fait considérer avec un très profond respect comme le David de l'Église, qui ne s'oppose à ses ennemis qu'en la seule vertu Dei agminum Israël. »
Ainsi M. d'Angers qui connaissait la disposition de ses