‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 379 sur 455 · LIVRE XXXiV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXiV

au prochain, et ne pouvaient Tabandonner sans cruauté. Cette dame disait dans cette lettre : qu'elle aurait eu besoin d'une éloquence forte pour développer les nuages épais dont une piété apparente et mystique couvrait leur adresse et leur subtilité ordinaires ; qu'elles avaient une prudence religieuse dont il était difficile de pénétrer les retours et les labyrinthes. Que la dissimulation et les équivoques qu'elles blâmaient en autrui n'étaient chez elles qu'une gentillesse qui servait à orner le discours, et qui se pardonnait aisément. Qu'elle n'avait point de honte d'avouer qu'elle avait été déçue par leur supercherie, comme tous les gens de bien l'auraient été. Qu'elles avaient prostitué ce qu'il y avait de plus sacré, non seulement entre les religieuses, mais entre les plus abandonnés des hommes; que ce qu'elles avaient fait contre elle était une entreprise aussi honteuse pour ses auteurs qu'abominable pour ceux qui avaient quelque sentiment d'honneur et d'humanité. Que la grâce les avait abandonnées pour ce coup, et que la souplesse de leur esprit n'avait pas été assez forte pour la soutenir... Et enfin que pour les épargner elle s'abstenait de parler de choses pleines d'ordure* et d'avarice.

Les Jésuites s'étaient contentés d'emprunter son nom pour composer cette lettre, ou du moins ils avaient répandu une infinité d'injures atroces et de calomnies sur celle qu'elle avait écrite quand elle était sortie de Port- Royal l'été précédent. Car cette dame savait fort bien que c'était la Mère de Ligny, sœur de M. l'évéque de Meaux, qui était alors abbesse, et que c'était elle aussi qui avait signé le procès-verbal de M. le lieutenant-civil; au lieu que l'auteur de cette lettre confondait toutes ces choses, et supposait que la Mère de Ligny n'était plus abbesse, comme il paraissait par ces mots de la p. 4 : « Je vous suppliai, et la Mère de Ligny, pour lors abbesse, de me faire restituer ma cassette. » Et néanmoins il supposait que celle à qui il écrivait avait signé le procès-verbal de M. le lieutenant-civil, qui n'était signé que de la Mère de Ligny, en disant dès la première page : « Je n'y employerai que ma propre faiblesse et un procès-verbal signé de votre main. » Mais quoique

i. Ordure est pris ici aa sens qu'il avait encore quelquefois; il signifie déshonneur^ infamie.

M"** de Crèvecœur n'eût pas fait cette lettre, elle a'en était pas moins coupable pour cela, puisqu'elle s'était attribué à elle-même les excès qu'elle contenait pour faire éclater son animosité contre des personnes dont elle avait témoigné pendant tant d'années faire une estime si particulière, sans qu'il fût arrivé aucun changement de leur part, mais seulement dans son esprit.

Pour repousser les médisances et les calomnies que cette lettre contenait contre elles, on les réduisait à deux chefs. Car d'une part elles y étaient représentées comme les plus intéressées et les plus attachées aux biens qui fussent au monde, et de l'autre comme des personnes sans foi, et qui ne faisaient aucune conscience de mentir et de se parjurer.

Mais leur désintéressement était connu de tout le monde. U y avait plus de cent religieuses dans les deux maisons; et on prenait à témoin ceux qui' y avaient des filles ou des parentes si on leur avait jamais parlé de dot ni demandé quoique ce fût, soit devant, soit après la profession, s'étant toujours contentées de recevoir par aumôpe ce qu'on leur avait voulu donner^ sans parler de celles qui n'avaient apporté à ce monastère que la seule volonté de servir Dieu. Mais la personne même de M"** de Crèvecœur suffisait pour les justifier de toute avarice. En effet il faut qu'un monastère ait peu de cupidité pour aimer mieux souffrir une aussi grande perte qu'est celle de quatre-vingt mille livres, comme avaient fait ces religieuses à son sujet, que de donner une simple parole d'admettre à la profession une veuve de qualité qui témoignerait la désirer ardemment, et qui aurait déjà donné ce bien à ce monastère en qualité de bienfaitrice. Aussi, comme elle s'était aperçue que cette seule vérité mettait leur réputation à couvert, elle supposait qu'il était faux qu'elle eût jamais eu envie d'être ni novice, ni religieuse, et qu'elle eût eu d'autre occasion de sortir de Port-Royal que le commandement du roi.

Pour rendre cette supposition croyable, elle rétablissait sur une vérité, qui était qu'étant tombée malade plus de trois ans depuis son entrée, elle avait pris l'habit lorsqu'on la croyait à l'article de la mort; mais elle y ajoutait ensuite ces faussetés : « qu'on lui avait conseillé de témoigner qu'elle était novice pour éluder l'effet des ordres de Sa Majesté, qui enjoignaient à toutes les séculières, pension-

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