LIVRE XXXI
« Quanta votre projet que je viens de recevoir, je vous en manderai le sentiment de nos amis quand je le leur aurai montré, et ce sera peut-être dès aujourd'hui par la poste. M. Tristan est à Compiègne.
« J'avais déjà conféré avec M. Hasié touchant cette peine que vous avez de promettre de ne défendre jamais Jansénius, et il avait jugé aussi bien que moi que cela se peut faire pour le bien de paix, pourvu que vous ne rétractiez point les ouvrages qui ont été faits ci-devant pour sa défense, et qui sufûsent pour le justifier dans l'estime de toute la postérité. Il se trouvera peut-être des personnes qui blâmeront cette conduite ; mais je crois qu'ils auront tort, après la publication de tant d'écrits et l'établissement de la vérité. Ce que je trouve de fâcheux en cela est que Ton exige de nous toutes choses au lieu de nous faire justice, et que l'on ne dise rien des livres que les adversaires ont faits sous le titre de Hœresi janseniana, et du nom de secte qu'ils nous donnent malgré nous, quoiqu'ils soient contraints de reconnaître que nous n'ayons jamais soutenu aucune erreur, ni aucun dogme hérétique. On peut insister fortement sur cela. Quant au mystère de cette conférence, je n'y connais rien, et je ne sais quel peut être sur ce sujet la disposition de la cour, qui est maintenant la règle de toutes choses par la lâcheté de notre siècle, de sorte qu'au lieu que la flatterie a inséré autrefois dans le code cette parole : Quod principi placuit legis habet vigorem, on peut dire maintenant avec vérité : Quod principi placuit, religionis habet vigorem.
« Depuis ce billet écrit, j'ai montré à M. de Beauvais votre projet, qu'il n'improuve pas. Il n'en est pas de même du change que l'on vous veut faire prendre. Car il croit que c'est vous être trop avancé que d'avoir consenti que deux prélats dont on conviendra soient témoins de la conférence. Il croit que le principal succès de votre aff'aire dépendra de votre fermeté. Et il y a déjà longtemps que je lui ai ouï dire que pour rien il ne se voudrait pas soumettre à ceux de ses confrères qui sont à la cour. Pour moi, je crois qu'il peut y avoir de la malice dans cette nouvelle proposition, et que peut-être on veut par là rendre inutile ou suspect le témoignage que M. de Comminges pourrait rendre à votre avantage. Ce pas est glissant. Ayons confiance en
Dieu, et souvenons-nous de ce que nous chantions dimanche à la sainte messe : Non timebo millia populi circumdantis me. »
M. Haslé, à qui M. Hermant communiqua ensuite ce dernier projet, ne le jugea point recevable, et voici ce que ce chanoine de Beauvais en écrivit à M. Arnauld le 16 :
« Le docteur ami trouve de la difficulté dans votre dernier projet. Il croit que c'est s'engager à quelque chose de plus qu'au silence, et que qui promet de ne défendre point soupçonne que quelqu'un veuille attaquer. On a relevé autrefois une parole d'un livre où l'on faisait profession de se souvenir du serment que l'on a fait de défendre la vérité jusqu'à l'effusion du sang. Cela pourra encore être reproché. De plus, cet ami craint que l'on ne fasse ce syllogisme : Vous avez abandonné Jansénius; or il n'enseigne que la grâce efficace: donc vous abandonnez la grâce efficace. Je lui ai répondu sur cela que Ton n'abandonne point la doctrine, qui se soutiendra toujours par l'autorité des conciles et de saint Augustin et par les prières de l'Église, mais seulement ce fait particulier. Enfin il y trouve de l'équivoque et de l'embarras, et d'autant plus que ces promesses ne sont pas réciproques, et que les autres seront en état de vous attaquer sans que vous ayez la liberté de vous défendre. Vous y prendrez garde.
« Cet ami m'a fait aussi souvenir de l'exemple de saint Martin, qui s'étant servi d'un moyen douteusement licite pour sauver la vie à plusieurs personnes en communiquant avec des évêques qui avaient conspiré leur mort, en eut du remords et fut repris par un ange. Cela est fort considérable pour la décision de votre cas : Viriliter age^ et confortetur cor iuum, et sustine Dominum. »
Une rupture ferme et constante aurait moins fatigué M. Arnauld que de si fréquents renouvellements de projets. Le 17e du même mois, il donna encore avis d'une nouvelle proposition d'accommodement renfermée dans ce billet :
« Notre affaire changea tous moments. Avant-hier au soir je la croyais toute rompue. Mais on nous fit hier une autre proposition pour la renouer, qui est d'envoyer au pape tout ce dont nous sommes convenus, afin de tenter s'il n'en sera pas satisfait. Car on ne le lui envoyerait pas comme pour se soumettre à son jugement, mais seulement pour voir s'il
s*en contentera. Dans celte vue, je pense que de tous les projets de soumission on choisira celui où il n'est point parlé de Jansénius ni en bien ni en mal, mais où on promet seulement de rendre aux constitutions le respect qui leur est dû, parce qu'on s'imagine que cela plaira plus à Rome qu'une manière où on distingue le fait d'avec le droit. »
Rien ne ressemble davantage à des accès de fièvre tierce que les révolutions continuelles de ces conférences et de ces projets. Les Jésuites voulaient par là se rendre les arbitres souverains de cette contestation, sans avoir aucun dessein sincère de la finir, et ils prescrivaient plusieurs diff'érentes conditions comme autant de lois, afin d'en faire accepter quelqu'une.