LIVRE XXXI
tant sur le cas qu'il lui avait proposé touchant les moyens douteux, que sur l'état général de cette grande affaire de l'Église. Voici ce que ce docteur chanoine de Beauvais lui mandait le 14 de février :
« J'ai reçu vos deux billets du 10 et du 11. Il faut s'abandonner à la Providence, et se consoler de la rupture d'une paix qui ne nous était pas offerte de bonne foi, et que l'on voulait séparer de la vérité et delà justice. Peut-être le moyen que l'on vous propose pour votre justification m'est déjà venu dans l'esprit.
« iMais comme vous n'avez point trouvé à propos de me le marquer, je n'ose aussi vous déclarer ma pensée. J'avais oublié à vous mander que M. de Beauvais a écrit à M. de Comminges que ce serait plutôt à nos parties à nous donner des soumissions, après tant d'injures et de calomnies, qu'à en exiger de nous. Et il n'est aussi nullement d'avis de ces rétractations, parce que les autres sont les maîtres absolus des censures, qui sont les remèdes contre les mauvais écrits. Demeurons en paix avec Dieu et avec nous-mêmes, si les ennemis de la vérité n'en veulent point avoir avec nous, et n'achetons pas un repos de peu d'années ou peut-être de peu de mois [par] la perte de toute l'éternité.
« Je vous renvoyerai demain votre écrit touchant cette question. Nous avons déjà eu la plupart de ces pensées, et j'avais déjà montré sur ce sujet à M. Haslé un endroit de la vie de saint Athanase qui m'occupe présentement, où j'ai fait voir par un excellent passage de saint Ambroise sur le psaume 36 que les saints Pères de l'Église se sont plaints de la paix de l'Église et du relâchement qu'elle apportait dans les mœurs, comme nous nous plaignons de cette guerre.
« Cet ami m'a fait souvenir de sa part que le livre De fide et operibus de saint Augustin est tout entier sur la question de votre cas, et pour montrer qu'il ne faut pas donner le baptême à des infidèles qui sont engagés dans des crimes ou que l'on doute ne devoir point s'acquitter des obligations de ce sacrement. Mais surtout le 19' chapitre est considérable sur cette matière. Voici ce qu'il porte : « Quamobrem « quae manifesta sunt impudicita crimina omnino a baptismo « prohibenda sunt, nisi mutatione voluntatis et pœnitentiâ « corrigantur ; quse autem dubia, dmnino cavendum est ne
« fiant taies conjunctiones. Quid enim opus est in tantum « discrimen ambiguilatis caput mittere?Si aulem fada fiie- « rint, nescio utrum ii qui fecerint simililer ad baptismum « non debere videantur admitti. » Il distingue ceux qui sont déjà engagés dans un mariage douteusemenl licite d'avec ceux qui n'y sont pas encore engagés, et dit de ceux-ci que l'on ne doit point souffrir qu'ils se marient; et pour les autres qui sont mariés, il doute encore si on doit les recevoir au baptême. Cependant un homme que Ton ne recevait point au baptême était exposé à de très grands périls, comme à l'idolâtrie, et à de très grands péchés. Ce qui fait voir que la crainte d'un grand désordre ne nous doit point porter à nous servir d'un moyen douteusement licite.
« En général, je crois que l'on doit juger de cette question par les principes généraux, sans considérer si le mal que Ton doit éviter en se servant d'un moyen douteux est un grand ou un petit mal. Comme lorsque l'on établit ce principe, s'il est permis de faire un mal afin d'en éviter un plus grand, on ne doit pas se mettre en peine d'exagérer la grandeur du mal que l'on veut éviter; ainsi il ne faut nullement considérer les maux de l'Église, mais la chose en elle-même. Et s'il n'est point permis de se servir d'un moyen douteusement licite pour procurer un petit bien, cela n'est pas aussi permis pour en procurer un plus grand. Or vous voyez par Tautorité de saint Augustin que ce premier n'est pas permis, et par conséquent, etc. »
Le 15 du même mois, M. Hermant lui écrivit encore ce billet pour répondre à un des siens :
« Tout présentement je viens de recevoir ce billet du 13, qui m'apprend les nouvelles propositions que l'on vous a faites. Sur quoi je vous dirai que l'exclusion de M. de Rennes me paraît une pensée toutafaitjudicieuse.il y a sujet de nous humilier en voyant qu'un homme si opposé s'ingère en toutes choses, et que la cour le considère comme un oracle. Ces bons Pères font injure à votre arbitre de lui vouloir donner des seconds après l'avoir choisi eux-mêmes. Je vois beaucoup de hasard de se soumettre à des évêques qui se sont déjà déclarés si fortement, et qui se mettent si peu en peine de la bonne foi et de la justice. Je souhaiterais que si vous rentriez en conférence, on écrivît de part et d'autre ce qui se dirait.