M. de La Lane
404 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
présentées au pape comme de Jansénius par les évêques qui en demandèrent le jugement, et que si on n'eût pas cru alors que les propositions étaient de Jansénius, il eût fallu déclarer et accuser de calomnie l'attribution que l'on faisait de ces propositions à Jansénius.
On répondit qu'on n'avait point su à Rome qu'il fût question d'autre chose que des propositions en elles-mêmes, et qu'en tout ce qui s'y était passé on avait eu ordre exprès du pape de ne parler point de Jansénius.
M. de Paris ajouta un assez long discours pour nous persuader de renoncer à nos lumières sur un point de fait pour suivre les lumières du pape, qui, quoique non infaillible en cette matière^ était néanmoins moins sujet à se tromper que les autres ; qu'il était dangereux de méconnaître que les erreurs fussent des auteurs à qui l'Église les attribue en les condamnant, d'autant qu'il s'ensuivrait un grand inconvénient, savoir qu'il se trouverait des hérésies sans hérétiques, puisque tous les hérétiques pourraient impunément désavouer leurs erreurs, nier qu'elles contiennent leur sens et qu'elles soient renfermées dans leurs livres.
On répondit que cet inconvénient serait moindre qu'il ne semblait d'abord, d'autant que ce ne serait pas un grand mal que les hérétiques désavouassent leurs erreurs après les avoir avancées, et qu'en usant de la sorte, il se pourrait faire qu'ils diraient une fausseté en niant avoir avancé ce qu'ils auraient avancé en effet, mais qu'ils ne tiendraient aucune erreur puisqu'ils les désavoueraient toutes.
Quant à l'exhortation que M. de Paris avait faite de renoncera notre lumière pour suivre celle du pape sur le point de fait, nous répondîmes que nous souhaiterions que cela fût en notre puissance, et que nous le ferions volontiers; mais que nous le suppliions de considérer que l'esprit de l'homme n'est pas une faculté libre qui croit ce qui lui plaît, mais une faculté nécessaire qui est emportée par ce qui lui paraît évident. Que dans les choses mêmes de la foi, il y a des motifs de crédibilité qui convainquent l'esprit. Qu'au moins il y a évidence que les mystères de religion étant proposés par une autorité infaillible méritent d'être crus, bien qu'ils ne soient pas évidents en euxmêmes.. Qu'il n'en est pas de même dans les points de fait
à l'égard desquels l'esprit est convaincu par son évidence du contraire de ce qui lui est proposé, d'autant que l'autorité du pap3 et de l'Eglise, même assemblée dans un concile, n'étant pas accompagnée d'infaillibilité, ne peut pas emporter l'esprit, ni lui faire renoncer à son évidence, n'y ayant aucun principe qui convainque notre entendement qu'il doit renoncer à son évidence pour suivre une autorité qui n'étant pas infaillible est capable de se tromper.
M. de Paris prit par le bras celui qui lui faisait ce discours, et le menant vers la table, lui dit : « Voilà son livre, montrez donc que la première proposition n'y est pas. »
On répondit que l'expression de Jansénius était dure à la vérité, mais que son sens, non seulement était catholique, mais contenait une des plus grandes vérités de la religion chrétienne; et pour le faire voir, on lut environ vingt lignes du paragraphe, par lesquelles on montra que le sens de Jansénius en ce lieu était qu'il y a quelquefois des justes qui veulent et qui s'efforcent de garder les commandements de Dieu, dont la volonté se trouve partagée entre deux commandements contraires, la concupiscence la tirant d'un côté, en même temps que la grâce la tire de l'autre. Que dans cet état, quoique ces justes aient par la grâce excitante, par laquelle ils veulent et s'efforcent, un pouvoir qui est suffisant de soi pour l'observance des préceptes, ils n'ont pas toutefois une bonne volonté qui soit assez forte et assez pleine pour accomplir en eflet les préceptes, et ont besoin d'une grâce efficace pour leur donner cette volonté forte et pleine qui leur manque, laquelle grâce ne leur étant pas donnée, ils succombent et sont induits dans la tentation, laquelle excède la force de leur volonté, qui est languissante et partagée entre ces mouvements contraires. Ce qui est la doctrine constante de saint Augustin, du pape Hormisdas*, de saint Léon, de saint Grégoire, du catéchisme du Concile, et d'Estius.
M. de Laon dit que ce sens était catholique, mais qu'il semblait un peu forcé.
On répondit que ce sens était très certainement celui de Jansénius, et on lejustifiapar les mots mêmes de Jansénius, qui dit que l'impuissance de ces justes vient de ce que :