LIVRE IX
parce que le P. Morin n'était pas jésuite comme ceux qui raisonnaient de la sorte, et qu'il n'était pas l'auteur du Prœdestinatus comme le P. Sirmond qui, l'ayant mis en lumière, pouvait avoir du ressentiment delà manière vigoureuse dont les disciples de saint Augustin l'avaient repoussé. Ainsi il ne fallait attribuer ce témoignage qu'à la seule force de la vérité, qui contraignait ses ennemis de parler en sa faveur pour ne pas trahir tout à fait les lumières de l'équité naturelle.
Le P. Georges d'Amiens, de l'ordre de saint François, qui était l'un des plus savants théologiens de son institut, disait, comme on l'a appris depuis, que la constitution ne condamnait que les cinq propositions en elles-mêmes; qu& ces cinq propositions n'étant point la doctrine de saint Augustin, et les disciples de ce saint docteur faisant profession de n'en soutenir aucune autre que la sienne, il ne fallait que du sens commun pour conclure que la constitution ne les touchait en nulle manière, puisqu'ils condamnaient ces cinq propositions. Que le pape n'ayant condamné par sa bulle que ces mêmes propositions sans en ajouter d'autres, toutes les règles de la bonne justice faisaient voir que celles qu'il n'avait point censurées ne l'étaient pas 5 qu'il n'appartenait point indifféremment à tout le monde de parler de la doctrine de ce saint Père de l'Eglise ni de faire une application de la censure, parce qu'il y en avait très peu qui fussent capables de faire ce discernement, et qu'il était à craindre que sans y penser l'on ne tombât dans l'erreur en voulant la condamner, et que Ton ne s'exposât au hasard de censurer la saine et légitime doctrine de l'Eglise en embrassant indiscrètement celle qui lui serait contraire. Ce capujîin parlait de cette manière avec d'autant plus de liberté [ue tous ses confrères connaissaient sa manière de vie sxtraordinairement retirée, et le peu de communication [u'il avait avec les personnes du dehors, et particulièrelent avec ceux à qui l'on donnait malicieusement le titre de fansénistes comme un nom de secte et de parti, et il ne pouvait souffrir qu'on leur fit une injure si atroce par le ml zèle qu'il avait pour la justice. Il sortait peu et ne sortit jamais que par une nécessité pressante; il étudiait sans 5sse et composait des ouvrages qui ont mérité l'estime et ipprobation de tous les savants hommes de notre siècle ; 11 11
il n'était entré dans aucun engagement que dans celui de la recherche de la vérité, qui était l'objet de ses continuelles méditations ; il condamnait toute sorte d'emportement et rendait justice à tous ceux qui écrivaient sur les matières contestées. Gomme il ne cherchait que Dieu seul et sa vérité dans une entière sincérité de cœur, Dieu lui fit la grâce de la lui découvrir sans le secours d'aucune communication du dehors, et l'on peut dire que s'il a manqué en quelque chose, ce n'a été que parce qu'il était homme, et qu'il n'a pas pu pénétrer toutes choses. On peut lui rendre sûrement ce témoignage après sa mort, sans craindre de lui attirer aucune persécution sur la terre ; et comme il y a tout sujet de l'espérer S après avoir consumé sa vie pour la vérité, Dieu lui a fait recevoir la récompense de tous ses travaux dans le sein de la Vérité même, et a couronné en sa personne celte profonde humilité qu'il a conservée jusqu'à sa mort parmi une si grande étendue de doctrine, qui lui avait fait supprimer beaucoup de -choses qui auraient servi à l'accroissement de sa réputation.
Il y avait aussi dans la congrégation des Feuillants quelques religieux du môme ordre qui gémissaient sous la tyrannie que Dom Pierre de Saint-Joseph faisait exercer sur tous ses confrères qui avaient des sentiments différents du sien louchant la matière de la grâce. Quoiqu'ils se tinssent dans une espèce de neutralité sur les contestations du temps, et qu'ils n'eussent aucune liaison avec les disciples de saint Augustin, néanmoins ils ne pouvaient tomber d'accord qu'il y eût lieu d'appliquer la condamnation que le pape venait de faire des cinq propositions à ceux qui faisaient profession de soutenir la doctrine de saint Augustin ; et c'était leur sentiment que Sa Sainteté n'avait condamné les cinq propositions qu'en elles-mêmes, et que le sens des disciples de saint Augustin était exempt de toute censure. Voilà comment ils en parlaient à leurs amis, et on ne marquerait pas ces particularités si elles ne venaient des Feuillants mêmes.
Chez les Minimes, il y avait de très habiles religieux qui disaient la même chose et qui croyaient que c'était abuser des termes de la bulle que de les prendre pour la condam-
1. Le ms. présente ici ua texte défectueux ; on lit « et comme il y a lieu d'espérer... » et il n'y a pas de proposition principale. La correction proposée a du moins l'avantage de présenter un sens acceptable»