LIVRE IX
tait pas ce qu'ils voulaient que s'assujettir aux formes.
L'horreur de cette procédure si déraisonnable était si publique que M. le cardinal Mazarin, qui ne voulait pas que l'affaire finit si tôt et qui la faisait servir à ses fins, donna ordre de la quitter et d'en demeurer à ce qui avait été fait. Mais elle avait déjà produit tout le mauvais effet que ces Pères avaient prétendu par tout ce bruit et ce grand éclat ; car le peuple commençait à dire (et c'était ce qu'ils désiraient le plus), qu'il fallait que cette doctrine fût bien hérétique puisqu'on la persécutait avec tant de chaleur. Mais ces visites de commissaires n'empêchèrent pas que l'écrit ne se distribuât encore plus qu'auparavant, parce qu'il fut imprimé en latin et en français dans Paris et dans diverses villes du royaume où les Jésuites répandirent mille faux bruits qui ne servirent qu'à relever le courage des disciples de saint A ugustin, et à faire triompher la doctrine de la grâce dans le temps même que ces Pères avaient entrepris de l'opprimer.
Le P. Morin, qui était l'un des plus considérables de la congrégation de l'Oratoire depuis son premier établissement, et dont le témoignage en cette matière était d'autant moins suspect qu'il s'était déclaré par je ne sais quels préjugés contre la doctrine de saint Augustin, avait été consulté par le P. de Souvigny% son ami et son confrère, sur le fond de cette affaire depuis que le pape eut fait sa constitution. M. de Saint-Amour a inséré dans son Journal, (7' partie, p. 561), la lettre que ce Père écrivit pour lui répondre et qui était une confirmation expresse de la vérité du fait touchant ce qui s'était passé à Rome, et dont nulle personne équitable ne pouvait disconvenir, la seule passion empêchant les Jésuites de les reconnaître '.
Ce jugement était très équitable et devait être d'un poids d'autant plus grand que le P. Morin était généralement reconnu de tout le monde pour n'avoir nulle liaison avec les disciples de saint Augustin, et que dans la déclaration même qu'il donnait en leur faveur, il faisait profession de n'être pas de leur sentiment. Plusieurs de ses confrères rendront encore ce témoignage, et diront de plus qu'ils l'ont vu sou-
1. Gui de Souvigny, entré à l'Oratoire en 1625, et mort eu 1672.
2. La citation de cette lettre est au ms. p. 1027, avec indication en marge du Journal de Saint-Amour.
vent s'élever contre l'injustice de ceux qui entreprenaient de condamner d'hérésie le sentiment catholique des autres théologiens quand il ne se trouvait pas conforme au leur. Ils lui avaient ouï souvent traiter de tyrannie un procédé si déraisonnable et si contraire à la liberté que J.-C. nous a acquise par son sang et qu'il a établie parmi les fidèles.
Quelques Jésuites des plus considérables de leur compagnie, et qui avaient acquis une plus grande réputation dans le monde, comme le P. Jacques Sirmond et quelques autres, blâmaient hautement cette conduite de leurs confrères comme une barbarie insupportable. Ils la qualifiaient d'emportement et de manie, et lorsqu'ils étaient en liberté de déclarer leurs sentiments devant des personnes non suspectes, ils déploraient la malheureuse disposition qui régnait sur leur société, où les ignorants commettaient tous les jours les plus grands excès. Ils ne pouvaient souffrir que, s'agissant d'une doctrine qui n'était fondée que sur l'autorité et sur la raison, on se servît, parmi eux, d'un moyen aussi peu naturel et aussi indigne qu'étaient la passion et la violence; que c'était agir en Turcs que d'implorer le bras et l'épée des princes temporels pour établir par des voies de fait ses opinions, et de persécuter ceux qui avaient de contraires sentiments ; que l'Église n'avait jamais sollicité la puissance et la force des rois et des empereurs du monde que contre ceux qui massacraient et exterminaient ses enfants, et qui voulaient faire régner leurs opinions par la sédition et le tumulte ; que ces théologiens étaient des hommes de paix à qui on ne pouvait reprocher nulle autre chaleur que celle que l'on remarque ordinairement dans le procédé des hommes savants qui s'échauffent en défendant leurs opinions ; qu'il ne paraissait point parla constitution du pape qu'il eût eu dessein de condamner le sens qu'ils avaient uniquement soutenu et qui était distingué dans l'écrit des trois colonnes qu'ils publiaient; que jusqu'à ce que l'on eût consulté le pape pour savoir de Sa Sainteté si elle avait eu dessein de condamner ce sens même et qu'il ne l'eût marqué en particulier, il fallait s'en tenir aux termes de sa censure sans les étendre ni les expliquer, parce qu'autrement on n'y trouverait pas son compte.
Quoique ce jugement fût semblable à celui du P. Morin dans sa substance, il était encore d'un plus grand poids,