‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 128 sur 510 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

M. de Ghàlons publie dans son diocèse la constitution du pape.

M. l'évêque de Châlons en Champagne, qui avait donné des marques de son zèle pour la vérité par les sollicitations qu'il avait faites à Rome^ crut devoir donner des témoignages de son amour pour la paix en faisant publier la constitution dans son diocèse au mois d'août de cette année sous le mandement commun. La doctrine de saint Augustin n'avait pas été attaquée dans son église par aucun de ceux qui font profession de la combattre ouvertement; il y avait bien eu quelque émotion excitée environ deux mois auparavant par les prédications du P. Nathanaël, récollet, au préjudice des ordonnances que cet évêque avait faites à tous les prédicateurs [pour leur défendre] de prêcher d'une manière contentieuse, sous quelque prétexte que ce pût être. Mais la témérité de ce religieux avait attiré sur lui une interdiction de prêcher, et M. Carré, docteur en théologie de la Faculté de Paris, ayant remontré au peuple que ce récollet avait excité sans aucun sujet du scandale contre ses prédications, puisqu'il n'avait rien avancé qui ne fût conforme au saint concile de Trente aussi bien qu'au rituel du diocèse de Châlons, tout ce bruit s'était dissipé.

Ainsi ce prélat demeura dans les simples termes du mandement commun,, qui était devenu sien depuis qu'il avait joint sa signature à celle de tous les évêques dans l'assemblée du Louvre où il avait été résolu. Et comme il s'était contenté de la déclaration que M. le cardinal Mazarin avait faite touchant l'intention que le pape avait eue d'excepter

la doctrine de saint Augustin de la censure des cinq propositions, et qu'il la renouvelait lui-même à tous ceux de son diocèse qui auraient pu l'ignorer, il jugea ce mandement suffisant pour maintenir la paix parmi son troupeau, qui était la principale fin qu'il se proposait alors, se réservant en cas d'attentat contre la doctrine de saint Augustin de la soutenir avec vigueur.

Mais les Jésuites, qui croyaient que c'était perdre tous les avantages de cette victoire que de ne pas se signaler par quelque chose d'extraordinaire dans la rencontre de cette constitution, résolurent de n'en point demeurer à cette déclaration qui ne disait rien à leur avantage. Ils firent semblant de croire que toutes les défenses de M. de Châlons étaient levées par cette constitution, et qu'après que le pape avait parlé tous les autres oracles devaient cesser. Ainsi, sans considérer qu'ils allaient perdre auprès de ce prélat tout le mérite qu'ils avaient acquis par leur retenue et par leur silence, ils donnèrent charge à celui de leurs Pères qui prêchait les dimanches dans l'église de Chàlons de relever la constitution du pape et d'en parler comme d'un ouvrage du Saint-Esprit, qui avait regardé en pitié son Église dans cette censure qu'il avait inspirée au Saint Père contre les plus dangereux hérétiques qui eussent jamais été dans l'Église.

Dès que la constitution fut publiée, ce Jésuite exécuta cette résolution prise 4)ar les Pères de son collège. Son auditoire étant composé d'une partie des magistrats de la ville, il dépeignit les nouveaux prétendus hérétiques d'une manière si outrageuse et si indigne du lieu sacré où il était qu'il se rendit odieux à la plupart de ceux-mêmes qui l'avaient estimé auparavant. Il prit un ton séditieux pour exhorter ces mêmes magistrats à s'armer de résolution pour exterminer ceux qu'il déchirait, en leur faisant voir par des suppositions fausses et calomnieuses que c'étaient des hommes pernicieux à l'état et à la religion. Il leur mit en main l'autorité du pape et du roi, les assurant qu'ils en étaient les maîtres et qu'ils n'avaient qu'à s'en servir; il leur lut des livres pour leur faire comprendre la censure des cinq propositions, et que le pape n'avait fait que suivre en cela l'esprit des saints Pères et de l'Eglise. Mais il se trouva que le principal des livres qu'il lisait était lui-même

LlVhE IX 191

étri par la censure du Saint-Siège, car c'était le livre infâme des thèses de Louvain que les Jésuites avaient compilé en même temps que le livre de M. l'évêque d'Ypres

our le rendre odieux à tous les hommes de lettres; et il y avait rien de plus honteux à ce prédicateur que de produire pour autoriser ses invectives cet ouvrage, si plein d'extravagances et de folies que le pape Urbain VIII n'avait pu s'empêcher de le défendre par la bulle qu'ils avaient eux-mêmes obtenue contre le livre de cet évêque. Il lisait dans ces thèses de Louvain la doctrine des Jésuites et les autorités des Pères qui y sont faussement rapportées pour la confirmer; et il y lisait aussi la doctrine qu'il prétendait être condamnée, en l'altérant ou l'appliquant aux propositions censurées par le Saint Siège, au lieu de se renfermer dans la censure des cinq propositions et selon la rigueur de leurs termes, ainsi qu'elles étaient marquées dans cette constitution ; il attaquait ouvertement la doctrine des Saints-Pères et particulièrement celle de saint Augustin que le pape avait exceptée de sa censure. Et sur un fondement si faux et si ruineux, il poussait ses invectives jusqu'au bout, et excitait misérablement ses auditeurs à avoir de l'horreur pour des personnes très vertueuses et très catholiques, qui détestaient sincèrement toutes sortes d'erreurs et d'hérésies, et pour une doctrine très orthodoxe qui était celle du Saint-Siège, et celle que le pape avait déclarée être la sienne et celle de tous ses prédécesseurs.

M. Taignier, docteur de Paris, apprit toutes ces particularités par une lettre qui lui fut écrite de Châlons en ce temps-là; et on lui manda aussi que cette prédication n'avait servi qu'à faire remarquer la passion et l'emportement de celui qui l'avait prononcée, sans produire le mauvais effet que lui et ses confrères s'étaient promis qu'elle aurait. Les magistrats se moquèrent de ses exhortations insolentes et les prirent pour des marques honteuses d'un esprit qui s'était égaré dans ses imaginations et dans ses

I songes, et n'eurent pas la moindre pensée d'entreprendre rien sur la juridiction de ce prélat, qui de sa part ne se mit point aussi fort en peine de réprimer la témérité de ce déclamateur séditieux. Ainsi tout ce scandale s'étoufïa insensiblement de lui-même, sans aucune autre suite que ——

192 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

fait témoigner à M. l'évêque de Châlons, qui était alors absent de son diocèse, le regret qu'ils en avaient, la chose en demeura là.

Page 1