LIVRE VIII
reproche qu'on lui venait de faire, que ses lunettes étant tombées d'un côté et son bonnet de l'autre, les assistants se trouvèrent beaucoup plus disposés à rire de ce ridicule accident du chef des nouveaux molinistes qu'à prêter attention à la lecture d'un extrait qu'il se vit obligé d'abandonner.
M. Moral, voulant réparer cet édifice et craignant que la seconde opinion que M. Le Moine avait en vain tâché de renverser ne fût suivie par ceux qui veulent bien se déclarer pour la justice et la vérité quand ils le peuvent sans offenser les grands, dit que M. le chancelier entendait que M. Manessier fît alors sa déclaration et qu'elle fût couchée par écrit sur le registre de la Sorbonne, et qu'il en fût de sa part présenté un extrait à ce chef de la justice. Les députés ayant soutenu au contraire que M. le chancelier ne leur avait point parlé de faire écrire sur le registre de leur maison la déclaration qu'il exigeait de ce docteur ni de lui en donner un extrait, M. le prieur dit que M. Morel avait mauvaise grâce de vouloir sans aucune preuve contredire un fait rapporté par plusieurs témoins irréprochables que la compagnie avait choisis pour ses députés.
Néanmoins cette contradiction de M. Morel ne lui fut point inutile, car plusieurs qui craignaient de déplaire à M. le chancelier et aux Jésuites se rangèrent à la première opinion que M. Mulot avait ouverte; d'autres y apportèrent ce tempérament, savoir qu'il suffisait que M. Manessier vînt faire de vive voix sa déclaration dans l'assemblée. Mais le second avis, qui ayant été ouvert par M. Bachelier fut relevé et fortement appuyé par M. de Lesseville, pour lors conseiller au Parlement et depuis évêque de Coulances, l'emporta sur les deux autres joints ensemble. De sorte que M. Barré, prieur, conclut selon la pluralité des suffrages que la Sorbonne, étant informée suffisamment de la saine doctrine et des bonnes intentions de M. Manessier, persistait à lui en rendre témoignage par ses députés, ou devant M. le chancelier ou dans le conseil du roi s'il en était besoin, sans obliger ce docteur à en faire aucune déclaration ni verbale ni par écrit.
Ce témoignage autliontique de la Sorbonne en faveur de M. Manessier fut presque tout le fruit qu'il recueillit de tant de fatigues que lui avait coûtées la poursuite d'une
chaire de théologie pour laquelle on Tavait recherché de si loin. Il fut obligé de céder à la violence du torrent qui lui était si contraire, et les impressions que ses adversaires avaient données de lui à la cour n'auraienlpu s'effacer par une centaine de certificats avantageux; car comme il n'avait pas d'autre crime que son mérite, il ne pouvait le faire connaître sans irriter ceux qui ne le pouvaient souffrir impunément en sa personne, et sans augmenter le nombre de ses ennemis par la vue de tant de témoins et d'approbateurs de l'innocence de sa vie et de la pureté de sa doctrine. Le docteur de Sorbonne qui écrivait en latin à M. de Saint-Amour de ce qui se passait en France ne croyait pas que tout le crédit des Jésuites pût ôter à M. Manessier la jonction de l'Université de Paris dans une cause si juste ; mais il eût été plus heureux dans ses prédictions s'il lui eût mandé que la déroute de cette affaire lui allait donner dans quelques mois un collègue de ses sollicitations à Rome.