CHAPITRE XXI
lExcès commis à Poitiers par les Jésuites et par le présidial contre la lettre pastorale de M. l'archevêque de Sens.
Il était assez malaisé de s'imaginer que M. l'archevêque de Sens, à qui l'on faisait des affaires à la cour de France et dans celle de Rome, en devait avoir àPoitiers,qui était dans une assez grande distance de sa métropole et de sa province. Mais il suffisait pour cela que le sieur Filleau, avocat du roi, fût tout à fait dévoué aux Jésuites, et qu'il eût une liaison particulière avec M. Hallier. Dans le dessein qu'ils avaient de se servir de la voie de fait et d'y faire entrer les puissances, ils engagèrent dans leur cabale le lieutenant-criminel, dont ils disposaient aussi : mais ils prirent le soin de couvrir leur violence de quelque espèce de justice. C'est pourquoi, avant que de procédera cette condamnation, ils firent ordonner par ce juge que cette lettre serait vue et examinée par M. Louis Le Vasseur, docteur régent en la
IJFaculté de théologie de Poitiers et prieur de Sainte-Opporlune, et par M. Élie Maret, aussi docteur régent en la même Faculté, et curé de Saint-Savin.
1 Ces docteurs ne se mirent nullement en peine de s'inforiaer de la vérité du fait, et ne considérèrent point la dignité ' d'archevêque dont la lettre qu'on leur donnait à examiner portait le nom, et n'eurent pas la moindre pensée de Texposer au jugement de leur Faculté. Ils se contentèrent de la recevoir de la main de M. Irlond, lieutenant-criminel, d'en dresser leur procès-verbal le 19 de novembre, et de déclarer dans le rapport qu'ils en firent devant ce juge « que ladocine contenue en cette lettre était contraire à celle de la
bulle qui condamnait d'hérésie les jansénistes ; que sous prétexte d'ordonner la publication de la bulle, elle l'attaquait dans sa substance ; qu'en élevant la doctrine de saint Augustin, qui n'avait jamais été de leur sentiment, elle donnait atteinte aux condamnations fulminées par le pape, et que pour cette raison, ils ne pouvaient estimer que cette lettre eût été conçue par M. l'archevêque de Sens, mais qu'ils jugeaient qu'elle avait été supposée ou altérée par les mêmes jansénistes pour donner quelque couleur à leurs erreurs sous le nom et l'autorité d'un si grand prélat. »
Ces deux docteurs, qui n'avaient nulle qualité recommandable qui pût les faire choisir par leur corps pour leur commettre la moindre affaire de quelque importance, se contentèrent de ce rapport général sans entrer en aucun examen particulier de la lettre que les Jésuites dont ils étaient les créatures avaient dessein de flétrir. Ils se déchargèrent de ce soin sur les gens du roi, qui voulurent partager avec eux la fausse gloire d'une action si honteuse.
M. Filleau et M. Tarno, le moins ancien des deux procureurs du roi, firent leur censure à part et joignirent à ce procès-verbal quelques observations qu'ils avaient faites sur cette lettre, et entre autres celles-ci : 1° qu'on y faisait parler un prélat français de haut mérite et de grande considération en des termes qui heurtaient et l'autorité du Saint Siège et celle du roi, ne s'étant point servi des expressions que les prélats ont coutume d'employer en se disant tels par la grâce de Dieu et du Saint Siège, comme s'il eût été indépendant de Sa Majesté et du pape.
2° Qu'on lui faisait dire que les cinq propositions avaient été artificieusement composées par des semi-pélagiens, contre ce que Sa Sainteté en avait dit dans sa bulle, qu'elles étaient extraites du livre de Jansénius.
S** Qu'on lui faisait appeler Jansénius de « sainte mémoire, » bien que Sa Sainteté eût condamné ses opinions comme hérétiques, et qu'elle eût même déclaré sur la fin de sa bulle qu'elle n'entendait pas approuver les autres opinions de Jansénius, quoique non condamnées par celte bulle.
4° Qu'on le faisait accuser d'hérésie et de mauvaise foi ceux qui avaient composé les cinq propositions en termes vagues et indéfinis, ce qui heurtait MM. les évêques qui les avaient présentées au pape pour prononcer sur ce sujet, et