LIVRE X
pect qu'il avait pour les ordres de M. le garde des sceaux. Mais comme il leur eut soutenu que Vet étant retranché de dessus cet almanach, rien ne pouvait plus être capable d'en empêcher le débit, et qu'il était assuré que M. le garde des sceaux en était d'accord, ils allèrent eux-mêmes consulter l'oracle et se plaindre à ce magistrat du mépris de son ordonnance.
Ganière ne parlait pas sans garant. Car les Jésuites, qui cardaient cet ouvrage comme un coup d'état pour leur Tompagnie^ ayant tout accès chez M. le garde des sceaux, n'avaient pas manqué de lui représenter que cet almanach n'avait rien en lui qui pût blesser la piété des gens de bien, ni scandaliser les âmes les plus scrupuleuses ; qu'il n'y avait eu qu'un et, qui s'était glissé par la faute du graveur, qui avait fait de la peine à quelques-uns qui leur en avaient parlé, mais qui, après avoir reconnu que ce n'était qu'une faute de l'ouvrier, en étaient demeurés très satisfaits; que tout le tableau était merveilleusement propre pour humilier les jansénistes et pour relever l'honneur du Saint Siège et la gloire du roi qui avait fait paraître sa piété dans la poursuite de cette décision, et ils firent tellement valoir auprès de lui ces misérables circonstances qu'ils le portèrent à lever les défenses qu'il avait faites le jour précédent, et à permettre à Ganière d'en continuer la vente, le tout sans aucune information de la vérité, et sans connaissance de cause ; de sorte que les sieurs Ballard et Puget l'étant venus trouver le même jour pour se plaindre du mépris que Ganière faisait de ses ordres, il leur dit qu'il avait appris de bonne part qu'on avait réformé cet almanach en tout ce qui pouvait blesser ceux qui s'en étaient offensés, et que comme il n'y avait plus rien à redire, il ne fallait plus en empêcher le débit. Et sur ce qu'ils lui représentèrent qu'il y avait encore assez de choses qui allaient contre l'honneur de ceux qu'on appelait jansénistes, et qu'on était convenu depuis la constitution du pape, à laquelle tout le monde avait déféré, qu'on demeurerait en paix sans rien dire ni rien écrire de part et d'autre qui pût former de nouveaux diff'érends, que c'était irriter les jansénistes et leur donner occasion de reprendre la plume pour se venger du mauvais traitement qu'on leur faisait par cet almanach, M. le garde des sceaux, sans se ménager davantage, leur dit qu'on ne se devait pas
mettre beaucoup en peine de ces gens-là-, et qu'il fallait les pousser à bout.
Ainsi les Jésuites eurent sans peine le débit de leur almanach; Ganière l'exposa aux yeux de tout le monde avec autant d'avidité et plus de hardiesse que jamais. Quelquesuns de MM. les évêques, ayant vu avec quelle indignité on traitait un saint prélat et un successeur des apôtres mort dans la communion de l'Église et en odeur de piété en lui donnant des ailes de démon comme à un précurseur de l'Antéchrist, firent du bruit de cette insolence et s'en plaignirent à M. le lieutenant-civil et au procureur du roi, et leur en demandèrent la suppression. Sur ces plaintes, le procureur du roi fit défense à Ganière de l'exposer davantage en vente, et en fît enlever quelques exemplaires. Ce marchand de tailles-douces prenant de nouveau conseil avec les Pères, ils arrêtèrent qu'ils effaceraient encore les ailes du diable qu'ils avaient données à cet évêque qui fuyait devant le roi, et ce qu'il fit en apparence à l'égard de quelques exemplaires^ et ensuite exposa son almanach en vente comme auparavant. Mais ces Pères, qui profitent de tout, se saisirent de ces exemplaires supprimés où étaient ces ailes de démon, et les répandirent dans les provinces en les distribuant à tous leurs amis, comme on l'apprit par des lettres que l'on a encore entre les mains.