LIVRE X
ouverts, et au-dessus de leur tête était écrit : Les CalvinistesK
Aux pieds de tous ces personnages il y avait trois quatrains ; le 1" avait pour titre : le Pape, et on le faisait parler de cette sorte :
Puisque du Saint Esprit l'Église illuminée
D'une fausse doctrine accuse les erreurs,
Par la puissance enfin que Dieu nous a donnée
Nous condamnons leur secte et tous leurs sectateurs.
Le 2° quatrain portait ce titre: le Roi, et on lui faisait
Ire ces quatre vers :
' Poussés par la concorde et mus d'un divin zèle
f Qui maintient nos sujets dans l'esprit d'union, [ Prêtons pour abolir une erreur criminelle L Le bras de la Justice à la Religion.
Le 3" quatrain portait ce titre : les Jansénistes, et on les faisait parler ainsi :
Ah ! que deviendrons-nous, malheureux Jansénistes ! Il faut à nos erreurs renoncer à la fin, Ou nous joindre au parti des docteurs calvinistes. Car le nôtre aussi bien tient beaucoup de Calvin.
Dès que ce tableau fut achevé, le graveur, après l'avoir corrigé^ l'exposa en vente chez le nommé Ganière, marchand de tailles-douces, rue Saint-Jacques, proche Saint-Séverin. La nouveauté, qui excite ordinairement la curiosité des hommes, fît par cet almanach tout ce que ces Pères pouvaient désirer ; car elle attira en peu de jours une infinité de marchands, et les autres almanachs qui se débitaient ailleurs furent méprisés en un instant comme des pièces de rebut. Les uns en rirent; quelques pères Jésuites qui se trouvaient au passage dans la boutique de ce marchand, relevant le prix de leur marchandise par l'estime de cet almanach dont ils ne s'osaient dire ouvertement les auteurs, leur en donnèrent plus de goût. Mais les plus sages, examinant de plus j près cet infâme et scandaleux almanach, et voyant Timpiété • avec laquelle on y traitait les dignités les plus augustes et
*. Cette description est fort exacte; l'almanach gravé se trouve au ' cabinet des Estampes, dans toutes les grandes bibliothèques et dans
18 collections particulières. Ceux qu'il visait directement le firent réim- JDDier pour le joindre aux Enluminures dont il sera question ci-après.
l'abus que Ton y faisait des choses les plus saintes, en conçurent tant d'iiorreur qu'ils ne purent s'empêcher d'en témoigner leur indignation, et au marchand de tailles-douces et aux Pères qui ne venaient dans sa boutique que pour assouvir leur vengeance.
L'horreur d'une image si diabolique porta les moins zélés pour la gloire de l'Église à se plaindre d'un si grand excès en présence des magistrats de la police. Mais leurs plaintes furent inutiles, et quelques-uns de ceux qui étaient indispensablement obligés par le devoir de leurs charges à réprimer une insolence de cette nature tournèrent la chose en risée, et par leur indifférence donnèrent cours au débit de cette pièce, qui était l'un des plus grands emportements dont on eût jamais ouï parler contre la religion et contre l'épiscopat. Enfin les sieurs Ballard* et Puget, Pun syndic et l'autre adjoint des libraires, allèrent eux-mêmes donner avis de la vente de cet almanach à M. Mole, qui était alors garde des sceaux de France aussi bien que premier président du Parlement de Paris, et le supplièrent d'interposer son autorité pour arrêter le scandale. Ce magistrat leur ordonna d'aller de sa part chez Ganière, pour lui dire qu'il supprimât cet almanach et qu'il ne l'exposât plus en vente sous peine d'être puni. Mais ce marchand en ayant aussitôt donné avis aux Jésuites, ils conférèrent ensemble sur ce qui pouvait déplaire aux gens de bien, et ils ne trouvèrent rien à y retrancher que deux lettres qui étaient sur le livre qu'ils avaient donné à Jansénius. Car il marquaient par ces mots : Jansen. et Augustinus, que cet évêque portait chez les hérétiques qui venaient au devant de lui et son livre et saint Augustin tout ensemble, et parce que cette injustice leur frappa les yeux comme étant capable de scandaliser tout le monde, ils crurent qu'en effaçant Vet, ils pouvaient passer après cela pour des hommes très retenus et très modérés. Ganière suivit leur conseil, corrigea ces deux lettres et continua de débiter sa marchandise.
Le lendemain, qui était le 20 décembre, les sieurs Ballard et Puget étant passés chez Ganière trouvèrent qu'il exposait encore cet almanach, et lui reprochèrent le peu de res-
1. Les Ballard sont une célèbre famille d'imprimeurs qui a conservé pendant deux siècles le monopole de rimpressiou de la musique.