‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 238 sur 510 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

M. Hallier rend Port-Royal odieux à M. le cardinal Mazarin par des médisances atroces. Il est soutenu par M. l'abbé Fouquet. Lettre de de M. d'Andilly à Son Éminence.

Ceux qui avaient conçu sans aucun sujet une haine irréconciliable contre les disciples de saint Augustin commencèrent l'année 1654 comme ils avaient fini la précédente, et continuèrent de les noircir par les calomnies qu'ils répandirent contre eux dans la cour de Rome, dans celle de l'archiduc Léopold, et particulièrement en France. Ils ne se contentèrent pas de s'être servis de ce misérable moyen pour leur fermer la porte à toutes les grâces en prévenant contre eux les princes et les souverains; mais comme ils voyaient qu*on ne leur interdisait pas la liberté du commerce qu'ils entretenaient toujours avec les honnêtes gens dans le monde; que la publication de la constitution du pape par tout le royaume n'avait rien diminué de la réputation qu'ils avaient acquise; et que les médisances atroces que ces ennemis de leurs propres frères continuaient d'employer faisaient si peu d'impression dans tous les esprits raisonnables que les plus sages même d'entre les amis de ces calomniateurs soutenaient contre eux l'innocence de ceux qu'ils avaient entrepris de perdre; ils firent les derniers efforts pour aigrir contre eux ceux qui tenaient les premières places dans l'État.

M. Hallier, ayant eu une nouvelle audience de leurs Majestés et de M. le cardinal Mazarin au commencement de cette année, reprit encore son style ancien, et se remit sur le ton de ses noires médisances qui venaient d'être si fortement ruinées. Mais pour se surpasser lui-même il ajouta que c'é-

taient principalement les disciples de saint Augustin qui soutenaient le parti de M. le cardinal de Retz, avec lequel ils avaient, disait-il^ une liaison très étroite; que pour cela, ils avaient eu des communications particulières par leurs députés, lorsqu'ils étaient à Rome, avec M. le cardinal Trioulée et M. l'abbé Charrier, et qull savait très assurément qu'ils en avaient aussi avec M. le prince de Condé, alors éloigné du royaume, et avec les Espagnols. Les Jésuites appuyaient toutes ces calomnies, et M. l'abbé Fouquet, qui avait tout crédit auprès de cette Éminence, et qui ayant beaucoup de part dans les secrets de TÉtat savait bien quels étaient les mouvements des puissances contre les disciples de saint Augustin, donnait un poids merveilleux aux discours de M. Hallier dès que ce docteur s'était retiré. La reine, qui prenait ces calomnies pour des vérités, en fit des plaintes en présence des personnes qu'elle savait être aflfectionnées à Port- Royal. Mais personne n'osa parler en faveur de ce monastère, parce qu'on savait la situation de son esprit, qui ne pouvait être susceptible de contraires sentiments sur ce sujet, et que Ton craignait les Jésuites, qui ne cessaient de criailler contre cette prétendue assemblée de Port-Royal. L'alliance avec le Protecteur d'Angleterre était une chimère déjà ruinée une fois dès sa naissance. L'union avec M. le Prince ne pouvait passer que pour une pure extravagance, non seulement par le refus que ceux de Port-Royal avaient fait de recevoir à la pénitence les partisans de Son Altesse, mais aussi parce que l'on n'avait point de troupes à lui fournir, ni d'argent à leur donner, quand même on les aurait mises sur pied. On n'avait aussi dans ce monastère ni offices ni bénéfices à distribuer aux compagnies et aux personnes intéressées que Ton aurait voulu rendre favorables à M. le cardinal de Retz, et l'on sait que sans cela il ne se forme jamais de factions dans un État. Mais il suffisait à M. Hallier de vouloir rendre odieu:^ à la cour ceux qu'il ne se pouvait résoudre d'aimer, et sans cela il aurait cru perdre le prix et le mérite de son audience.

M. le cardinal Mazarin^ qui n'était pas fâché de donner l'alarme aux disciples de saint Augustin, en parla aussitôt à M. l'abbé de Rourzeis, son confident et leur ami, lui témoignant être mal satisfait des plaintes continuelles que Ton faisait de leur conduite, et particulièrement sur cette

cabale que ceux de cette maison entretenaient contre l'Église et contre l'État. Et sur ce que cet abbé lui représenta qu'ils étaient tous de très bons et de très fidèles sujets du roi, dont toute Toccupation se réduisait à prier Dieu, à lire l'Écriture Sainte et les saints Pères, et que tout ce qu'on lui pouvait dire pour lui faire concevoir de mauvais soupçons de leur fidélité envers l'Église et envers Sa Majesté était très éloigné de la vérité, ce cardinal, qui faisait profession de n'être pas fort dévot, lui répartit : « A quoi donc sont bonnes toutes ces cellules, ces retraites, ces pénitences? Encore, ajouta-t-il,si c'étaient des gens qui eussent de l'autorité dans l'Église, qui fussent évêques. iMais des particuliers, qui n'ont nul pouvoir ni autorité, être assemblés et faire toutes ces choses, c'est ce qui fait présumer qu'il y a de la cabale. » Enfin il lui dit qu'on ne cessait point de le persécuter là-dessus et de lui représenter des choses étonnantes qui lui faisaient beaucoup de peine.

Sur cet avis, plusieurs crurent que M. Singlin, qui était supérieur de Port-Royal, devait aller trouver Son Éminence pour la détromper sur ce qui regardait particulièrement ceux qui étaient sous sa conduite, et que comme ce premier ministre recherchait alors ceux qui étaient en considération dans Paris pour les attirer à lui, il lui donnerait une audience favorable et se laisserait persuader par la sincérité de son discours.

Mais M. Singlin tout le premier, et avec lui quelquesuns de ses amis, n'entrèrent nullement dans cet avis ; au contraire, ils représentèrent que ce serait rendre encore le mal plus grand, puisqu'il était constant que ce cardinal ne recherchait pas l'amitié des gens qui étaient aussi mal dans le monde que l'étaient alors les disciples de saint Augustin ; que quelque fortes que pussent être ses raisons^ ce premier ministre ne les prendrait que pour des excuses d'un homme qui parlait en sa propre cause et n'avaitgarde de dire du mal de lui-même, et que M. l'abbé de Bourzeis, qui avait tout crédit auprès de lui, n'ayant point été capable de le détromper des impressions qu'il avait prises, quoiqu'il lui eût parlé avec toute la justice et toute la sagesse possibles, ce serait inutilement que tout autre entreprendrait de faire une seconde tentative dans la conjoncture présente.

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[ Néanmoins, afin de ne se pas manquer à soi-même en abandonnant tout à fait une affaire de cette importance, M. d'Andilly fut prié d'écrire une lettre à M"»« la duchesse de ChevreuseS dans laquelle il lui ferait voir en peu de mots la vérité des choses pour dissiper ces faux bruits, afin qu'elle la pût lire à cette Éminence, si elle en trouvait l'occasion. Elle le fit, et M. le cardinal Mazarin lui ayant dit beaucoup de bien de l'auteur de cette lettre, comme d'un homme de mérite dont il estimait beaucoup l'amitié, M. d'Andilly prit l'occasion de l'en remercier par une lettre

r particulière qu'il lui écrivit et qu'il accompagna d'un hiémoire où il lui faisait une description exacte de Portlloval depuis son établissement. Cette lettre qui était datée .-....„,.

Monseigneur,

« Madame de Chevreuse m'ayant fait l'honneur de me

mander que Votre Éminence, après avoir vu la lettre que je

lui ai écrite touchant la maison où je suis, m'a fait celui de

parler de moi d'une manière très obligeante, je n'en aurais

pas le ressentiment que je dois si je ne lui en témoignais

mon extrême reconnaissance. Et puisque Dieu m'a fait naître

cette occasion d'informer encore plus particulièrement

Votre Éminence de ce qui se passe ici, je la supplie très

humblement de me permettre de m'en servir et de me donner

une audience aussi favorable à ce que je lui dirai par cette

lettre, qu'il lui a toujours plu me la donner lorsque j'étais

lans le monde. Je ne vous répéterai point au long, Monsei-

;neur, ce que j'ai écrit à M™* la duchesse de Chevreuse et

[ue je vous puis protester devant Dieu être très véritable,

[ue ce grand nombre de prêtres et de personnes dont nos

innemis assurent si hardiment que cette maison est remplie

[e réduit à trois ou quatre prêtres, du nombre desquels est

ion frère et mon neveu ', et à dix ou douze personnes, (sans

comprendre deux de mes fils et moi) dont la plupart, qui

►gent dans une ferme assez éloignée du monastère, s'em-

1. Marie de Rohan-Montbazon (1600-1679) mariée en premières )ce8 à Charles d'Albert, duc de Luyiies, connétable de France, et en îcondes noces à Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. 1. M s. Un de mes neveux.

ploient par charité à faire valoir le peu de revenus et de biens de cette abbaye ; qu'il n'y a ni règle, ni vœux, ni constitutions, ni communauté, ni société, ni cellules, ni quoi que ce puisse être qui en approche, et qu'il ne s'y fait nulle assemblée. Je ne vous dirai rien aussi, Monseigneur, de sept ou huit enfants qui sont ici depuis six mois seulement, dont il y en a un qui a quitté son père, qui est un gentilhomme huguenot de Sedan, pour être catholique, et que M. l'archevêque de Paris a envoyé ici pour le faire instruire; car je ne crois pas que nos ennemis, même les plus déraisonnables, le soient assez pour vouloir dire qu'il y ait rien en cela de contraire aux lois et aux ordonnances du royaume. Mais puisque le rang que Votre Éminence tient dans l'État m'oblige à lui parler comme je parlerais au roi si j'étais en sa présence, et que je parlerais au roi comme je parlerais à Dieu même dont il est l'image vivante, je pense devoir déclarer à Votre Éminence ce qui est dans le fond de mon cœur et de tous ceux avec qui je suis, et que je lui déclarerai si sincèrement qu'elle y peut prendre une confiance toute entière, osant croire qu'elle me connaît assez pour n'ignorer pas que mon honneur m 'étant beaucoup plus cher que ma vie, j'aimerais mieux la perdre que de lui avoir jamais rien dit qui ne fût très véritable et qui me rendît indigne de la faveur qu'elle me fait d'ajouter foi à mes paroles. Mes proches, amis et moi, n'ayant pas renoncé au monde et à toules les prétentions de la terre pour ne pas penser à gagner le ciel, et sachant qu'il n'y a point de salut que dans la religion cathoUque, nuls autres sans exception ne sont plus soumis que nous à l'Église et au pape qui en est le chef visible ici-bas, ni plus ennemis de toute division et de tout schisme, ainsi que le silence que l'on a gardé depuis six mois le peut clairement justifier. Et comme le service du roi est inséparable de celui de Dieu, puisque l'on ne peut être fidèle à l'un étant infidèle à lautreje puis assurer à Votre Éminence qu'il n'y a point de lieu au monde où l'on prie avec plus d'ardeur qu'ici pour le roi et pour la reine, et où l'on fait un plus grand scrupule d'avoir manqué à la moindre chose de ce que l'on doit à leurs Majestés, dont il ne faut point de meilleure preuve que ce que, durant la plus grande licence d'écrire qui se soit jamais vue en France, et que les gens de bien n'ont pu voir sans en conce-

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