CHAPITRE Vlï
Suite de l'affaire touchant la lettre pastorale de M. de Sens. Nouvelles conférences des évoques sur ce sujet.
De toutes les affaires qui se traitaient alors dans l'Eglise, rien ne touchait si vivement la cour de Rome que la lettre pastorale de M. de Sens, et on l'avait tellement envenimée par la calomnie qu'on la regardait comme un attentat contre l'autorité de l'Église. On mandait de ce pays-là, par une lettre du 12 de janvier, que le pape avait ordonné par toutes les églises de Rome des prières pour une affaire importante qu'il voulait expédier après avoir invoqué l'assistance du Saint-Esprit, et qu'il avait fait mettre des billets pour cet eflet dans toutes les sacristies; ce que plusieurs expliquaient de l'affaire de M. de Sens, quoique les autres crussent que c'était pour les églises de Portugal.
On mandait du 19 que l'on voyait dans Rome une lettre écrite de la propre main de M. le chancelier de France, par laquelle il mandait à une personne de très grande qualité que si le pape commandait à M, de Sens de lui venir rendre compte du fait de sa lettre, le roi le lui ferait amener pieds et poings liés par ses gardes. C'était peut-être pour jeter la terreur dans les esprits, et particulièrement dans celui de ce prélat, que l'on répandait des bruits si étranges.
On n'en faisait pas moins de bruit dans Paris, et le trouble s'y augmentait tous les jours par le grand nombre des personnes diversement intéressées dans cette affaire. Les Jésuites et les docteurs de la Faculté de théologie qui étaient dans les sentiments de Molina couraient de tous côtés pour publier par toute la ville que cet archevêque n'en devait pas être quitte pour une déclaration semblable à celle qu'il venait de donner en peu de lignes, et pour une simple explication de ses sentiments. M. le nonce de son
côté poussait sourdement cette affaire et faisait entendre qu'elle ne pouvait s'accommoder si ce prélat ne donnait une révocation entière de sa lettre. M. de Toulouse y formait tous les jours de nouvelles difficultés qu'il protestait (?) ne venir pas de lui, mais des autres, et insistait toujours sur l'expédient qu'il avait proposé d'écrire une lettre au pape en des termes équivoques. M. le cardinal Mazarin témoignait vouloir accommoder cette affaire^ et il était très constant que s'il en eût eu sincèrement la volonté, elle se serait terminée par la seule explication que cet archevêque en aurait faite, sans que personne de ceux qui faisaient tant de bruit y eût fait la moindre résistance, sans même en excepter M. le nonce, qui craignait toujours la jonction des autres évêques et l'appel comme d'abus. Mais le cardinal Mazarin avait'en vue de faire une vaine ostentation du désir qu'il avait de servir le pape, et de lui montrer qu'il avait assez d'autorité dans le royaume [pour opprimer] les premiers prélats de l'Église gallicane et les plus considérables par leur science, par leurs ouvrages, et par leur réputation, il ne voulait pas néanmoins le faire ouvertement et d'une manière qui aurait pu jeter M. l'archevêque de Sens dans des extrémités où il craignait de le voir. D'ailleurs il tâchait de soutenir l'affaire et de la tenir en balance en empêchant qu'elle ne se terminât point sitôt, avant qu'il en eût tiré les avantages qu'il en espérait. C'est ce qui l'obligeait d'entretenir la négociation et de déclarer de temps en temps qu'il désirait le voir sortir de cet embarras. De plus il se proposait que le bref étant aussi insoutenable qu'il l'était, ce lui serait une chose d'un grand mérite à l'égard du pape s'il ne laissait pas de le faire valoir tel qu'il était, sans en demander la reformations qui ne pouvait être que très désagréable à Sa Sainteté. L'appel comme d'abus lui faisait beaucoup de peine, et il le suspendait par la négociation, se donnant bien de garde de le mettre en évidence ou par une signification^ ou par une audience célèbre et publique où M. le nonce demanderait l'exécution de ce bref du pape ; et il tenait toujours ce prélat en quelque sorte de crainte touchant le succès de son affaire.
Comme la négociation avec M. l'archevêque de Toulouse n'avait pas produit jusqu'alors tout l'effet que M. le cardi-