‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 262 sur 510 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

ouvrage de Port-Royal, et ne pouvait souffrir que des personnes indiff'érentes lui résistassent sur ce sujet dans les conversations, par la connaissance qu'ils avaient de la doctrine de cet archevêque qui en avait donné des preuves très considérables dans l'assemblée générale du clergé en 1645. Il entendait dire à M. le cardinal Mazarin qu'il voulait régler dans deux ou trois assemblées de prélats la contestation que l'on avait formée sur le sens de la constitution. Mais la négociation qui s'était faite avec iM. de Sens touchant sa lettre pastorale était une des choses qui l'inquiétaient le plus et qui lui persuadaient que tout ce que Son Éminence disait de ces assemblées n'était que pour obliger ce prélat à se relâcher et à entrer dans le tempérament qu'on lui proposait.

a reine, qu'il avait surprise, faisait les mêmes plaintes que et pressait ce cardinal de terminer promptement cette contestation. Mais ce premier ministre suivait toujours son dessein et ne marchait dans cette affaire que selon les mesures qu'il s'était prescrites lui-même, réglant ses heures et ses moments, sans les avancer ni les reculer qu'autant qu'elles servaient à l'exécution de son dessein principal.

Jusque-là, il n'y avait point eu de prétexte assez spécieux pour accuser les disciples de saint Augustin d'avoir manqué de respect pour la constitution. L'écrit de la distinction des sens ayant été présenté au pape et se trouvant conforme aux intentions du pape, ainsi que M. l'ambassadeur, l'assurait lui -môme depuis son retour à Paris, ne pouvait pas fournir de fondement à une persécution légitime. Néanmoins, M. de Rennes s'offrit aux partisans de Molina de haranguer le roi sur ce sujet, et d'accuser les disciples de saint Augustin devant Sa Majesté de donner des interprétations contraires au sens de la bulle et aux intentions de Sa Sainteté, et afin de rendre cette action plus célèbre il se fît accompagner, non pas de prélats comme c'est l'ordinaire de ceux qui font des plaintes de cette qualité en des affaires qui se traitent parmi eux comme celle-ci s'y traitait par un ordre exprès de Son Éminence, mais il se fit suivre par des docteurs particuliers, tous engagés dans des sentiments opposés à ceux de saint Augustin, revêtus de leurs robes et de leurs bonnets comme s'ils eussent représenté le corps de la Faculté de théologie de Paris.

Cet évêque, s'étant présenté à Sa Majesté avec cette escorte

le 12 de ce mois, représenta les disciples de saint Augustin comme des gens qui renversaient la doctrine ancienne de l'Eglise, et qui, non contents d'avoir enseigné des erreurs et des hérésies, s'élevaient contre la sentence que le Saint Père avait prononcée contre eux. Il les accusa de décrier et d'éluder la constitution par de fausses explications, en lui attribuant des sens qui lui étaient toute sa force et qui en faisaient tomber la condamnation sur d'autres tètes que les leurs, quoiqu'il fût constant par tout ce qui s'était passé dans ce jugement que c'était contre eux que le Saint Père avait lancé cette foudre ; que comme ce mal était très grand et d'une conséquence très dangereuse, il avait cru qu'il était de son devoir de présenter au roi les plaintes de tous les gens de bien, et particulièrement des théologiens dont ceux qui l'accompagnaient dans cette audience représentaient tout le corps ; que ces docteurs ne pouvaient plus souffrir un si grand scandale ni s'opposer aux mauvaises suites qui en arriveraient infailliblement, si Sa Majesté n'employait son autorité pour le faire cesser et ne les obligeait de se soumettre à cette condamnation sans y reconnaître autre chose que la condamnation de leurs erreurs ; que l'Église attendait cette assistance de la piété et du zèle de Sa Majesté.

Le roi leur promit d'avoir égard à leurs remontrances, et ce prélat, qui avait déchiré sans aucun sujet ses propres frères dont le silence et la modération depuis la bulle du pape devaient édifier tout le monde, eut le malheur d'être blâmé généralement par tous lesévêquesqui étaient alors à Paris.

Ils conçurent tous une juste horreur d'une action si surprenante, si irrégulière et si mal concertée, et la plupart souhaitèrent que l'affaire de M. de Sens se terminât promptement, parce que cette harangue ne tendait qu'à l'aigrir et à l'envenimer davantage et à la mettre hors d'état d'être jamais accommodée. Tous les plus sages de la cour traitèrent cette conduite d'entreprise faite à contre-temps, puisque s'il y avait quelque harangue â faire à Sa Majesté, c'était sur le sujet de ses nouvelles conquêtes et sur la paix qu'il venait de rétablir dans ses États par l'extinction d'une guerre civile qui les avait menacés d'une si grande et si funeste extrémité. Ils ne pouvaient approuver qu'un évéque

eût abandonné cette matière, qui s'offrait naturellement à l'esprit de tous les bons Français, pour porter Sa Majesté à exterminer des personnes qui ne respiraient que la paix, et à entretenir par ce moyen une guerre intestjine plus dangereuse et plus funeste à l'Eglise que la précédente ne l'avait été au royaume.

Les Jésuites de leur côté, pour entretenir cette guerre qu'ils regardaient comme l'avantage de toute leur Société, répandaient par les provinces que le roi avait fait emprisonner les principaux jansénistes, qu'il avait chassé tous ceux qui étaient dans Port-Royal, auxquels ils donnaient des noms ridicules et impertinents ; que ceux qui jusqu'alors avaient possédé des bénéfices en venaient d'être dépouillés par des dévoluts que l'on avait pris sur eux. Ils marquaient entre les autres, que l'abbé Le Normand avait chassé par ce moyen M. Duhamel de sa cure de Saint-Merry ; qu'étant établi dans cet emploi, il n'y souffrait point les jansénistes qui étaient des déistes, des sacrilèges, des impies qui ne voulaient ni pape, ni indulgences, ni sacrements de l'Église, particulièrement de l'eucharistie, de la pénitence et de Tordre. Ceux qui connaissaient l'abbé Le Normand, fameux parasite, homme qui n'avait ni lumière, ni capacité, ni aucun crédit dans le monde, ne pouvaient voir sans étonnement qu'on le citât comme le futur destructeur d'une prétendue hérésie. Mais ces bruits s'étendaient dans les provinces où il n'était pas connu, et il n'y a toujours que trop de personnes qui aiment mieux croire les calomnies que de les examiner.

Les Jésuites de Bordeaux n'étaient pas plus modérés que leurs confrères de Paris. Le 9 du mois de février, ils avaient convoqué toute la ville par une affiche scandaleuse sur le sujet d'une harangue qu'ils devaient prononcer, afin de congratuler toute l'Église sur la paix qu'elle avait obtenue contre la nouvelle doctrine de Jansénius, qui avait commencé de l'attaquer à coups de flèches. Ce placard était conçu en ces termes :

Sanclissima} Matri Ecclesxse^ novœ Jansenii doctrinœ telis oppugnarijam cœptœ, pacem a filiis amantissimis vehementissime expetitam a Clero gallicano singulariter, et christianissimo rege Ludovico XIV impense quœsitam : ab fnnocentio Pontifice nuper firmiter constitutam gratulabitur orator collegii

398 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

Burdigalensis Societatis Jesu , die 9 Februar . 1654. La harangue était digne de celte affiche: ils y représentaient ceux qu'ils appelaient jansénistes comme des boutefeux et comme des ennemis cruels qui faisaient la guerre à leur propre mère; ils y déchiraient inhumainement le livre et la personne de M. Jansénius, et ils flattaient la puissance du pape d'une manière si basse et si servile que ceux qui en mandèrent la nouvelle déploraient l'aveuglement de ces Pères, et disaient que leur harangue était debacchatio putida. Enfin ils troublaient misérablement la paix dans le temps même qu'ils louaient Dieu de l'avoir donnée à son Église.

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