LIVRE XII
hérétiques qu'il fallait jeter au feu, sans épargner ceux qui servaient à nourrir la piété de ses paroissiens, et il employait les plus fortes expressions pour jeter le trouble dans l'esprit de ceux d'entre eux qui prenaient conseil de M. Duhamel et des docteurs de sa communauté sur le sujet de ces livres, que M. l'archevêque de Paris et ses vicaires généraux n'avaient pas jugés dignes d'aucune censure lorsqu'ils leur avaient été déférés par les partisans de Molina.
La mémoire en était encore si récente que plusieurs de ceux qui savaient comment les choses s'étaient passées dans le conseil de ce prélat furent choqués du procédé de ce curé, et lui remontrèrent qu'il devait au moins attendre que M. le cardinal de Retz, son archevêque^ ou ses vicaires généraux eussent déclaré eux-mêmes quels étaient les livres dont ils leur défendaient la lecture, ou qu'ils eussent publié la censure de Rome dont il faisait tant de bruit. Mais comme il les reconnaissait trop équitables pour s'engager dans une affaire qui ne subsistait que par la passion des Jésuites et de leurs partisans, il s'efforçait de faire par lui-même, de sa propre autorité et de son propre mouvement, ce qu'il jugeait bien que ces messieurs ne feraient jamais.
Il n'était pas moins injuste dans la conduite qu'il tenait pour rendre odieux les disciples de saint Augustin qui travaillaient avec édification au salut des âmes dans l'étendue de sa paroisse ; et il joignait la délibération de l'assemblée du Louvre à cette censure pour publier de maison en maison que ces vertueux ecclésiastiques étaient condamnés, quoique les plus sages lui remontrassent que ce n'était pas une chose nouvelle en France de voir les évêques prendre pour règle de leurs sentiments l'inclination des ministres lorsqu'ils étaient assez puissants pour disposer de la plupart des grâces du prince.
Ne se contentant pas de tous ces excès, il engagea M. Le Blond, docteur de Navarre, son vicaire, et maintenant curé de Saint-Leu et de Saint-Gilles, à faire un prône scandaleux pour ternir la réputation de ces prêtres irréprochables. Il ne [lui] fut pas difficile d'y obliger ce fidèle ministre de ses passions, qui, outre son aversion personnelle contre les disciples de saint Augustin, avait une étroite liaison avec M Cornet. Il les dépeignit comme des novateurs qui
corrompaient les âmes par leurs pernicieux sentiments, sans en marquer aucun en particulier; et ayant formé ce parti de sectaires prétendus qui n'étaient tels que dans son imagination^ il tâcha de montrer que leurs erreurs et leur nouvelle doctrine avaient été étouffées par les évéques dans la dernière assemblée du mois de mars, après un entier examen ; que le pape l'avait proscrite depuis un an lorsqu'il avait parlé comme les apôtres quand ils dirent : Visum est Spiritui sancto et nobis ; et qu'après tant de condamnations, il n'y avait qu'à louer Dieu d'avoir fait triompher la vérité par la ruine de l'erreur et du mensonge.
Les Jésuites de leur côté ne gardaient pas le silence. Un d'entre eux, qui prêchait alors dans la chaire de Saint-Etiennedu-Mont, étant tout plein de l'avantage que sa compagnie venait de remporter dans la dernière assemblée des évéques, crut qu'il pouvait parler hautement de la facilité qu'il y avait d'accomplir les commandements de Dieu par une abondance de grâces qui étaient. données à tout le monde et qui ne manquaient jamais à personne, et combattre ainsi les opinions et les erreurs de la prétendue nouvelle doctrine qui voulait que les grâces ne fussentdonnées qu'à quelquesuns, et qu'elles fussent refusées aux autres. 11 exagéra celte facilité comme étant la doctrine de l'Église, et tâcha de la rendre si plausible qu'il semblait qu'il ne fût pas besoin de se faire violence pour aller au ciel, pour porter sa croix, et pour se mépriser soi-même,' comme si ces choses pouvaient être supportables sans une grâce toute particulière de Dieu, qui en aplanit les difficultés, et rend aimable par une onction intérieure ce qui est dur à la nature. Quoique le curé de cette paroisse ne fût pas du nombre des disciples de saint Augustin, il en fut néanmoins si sensiblement touché qu'il fit reproche à ce lâche et complaisant prédicateur de cette facilité qui ne pouvait tendre qu'à perdre des âmes rachetées du sang de J.-C. Il* tâcha dans une autre prédication de le radoucir en prêchant des devoirs de la paroisse. Mais comme tous ses paroisiens étaient fort persuadés de leurs obligations, c'était en quelque manière prendre le change, et ce pasteur eût mieux aimé qu'il eût parlé fortement de l'obligation qu'ont tous les chrétiens de crucifier