‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 357 sur 510 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

^Hde fois poussé M. Le Moiae, son professeur, qui était sou- ^Bveni sorti de sa chaire avec un chagrin qu'il ne lui était pas possible de dissimuler. Ce bachelier, après avoir proposé quelques arguments touchant la grâce d'action et celle de prière, pour ruiner la distinction que M. Le Moine voulait que l'on mît entre les deux, soutenant que celle d'action fût efficace et celle de prière suffisante et soumise au libre arbitre, montra que selon les principes de saint Augustin elles agissaient toutes deux sur notre âme avec force et efficace, et que Dieu ne répandait point autrement

Idans nos cœurs la grâce de prière que celle des bonnes œuvres. De ce principe, il tira la preuve d'une autre vérité, savoir que cette grâce de prière nous manquait quelquefois de la part de Dieu aussi bien que celle d'action, et établit fortement les preuves de ces vérités sur des passages de ce saint docteur de la grâce, qui disaient en termes formels ce qu'il alléguait par ces arguments. M. l'archevêque d'Embrun, à qui vraisemblablement ils étaient nouveaux, et tous les évêques qui se trouvèrent présents à cette dispute furent curieux de les lire dans le livre de saint Augustin que ce bachelier avait apporté, de sorte que le livre fit la ronde dans le parquet, passant de main en main le long des chaises, et chacun se convainquit par ses propres yeux de la fidélité des citations de M. Girard et de l'intelligence de ces passages. Le répondant se tourmentait

» inutilement pour y satisfaire, et les solutions qu'il y donnait parurent si pitoyables que chacun haussait les épaules ou branlait la tête ; et plus il tâchait de les rebattre, plus les auditeurs témoignaient d'indignation contre lui.

Ce qui fît le plus grand éclat fut que M. d'Embrun répondit qu'il le défiait de montrer par saint Augustin ce qu'il avançait ; car c'était là où ce bachelier l'attendait, et comme il s'y était préparé et qu'il se possédait parfaitement, il n'eut pas grande difficulté à le satisfaire. Il s'en acquitta avec tant de force et de netteté d'esprit, et d'une manière si intelligible, qu'un chacun reconnut visiblement que ni ce répondant, ni son président^ cet illustre chef des commissaires de l'assemblée du Louvre, n'étaient pas si bien instruits des sentiments de saint Augustin que ce bachelier qui les empêchait de respirer, de quelque côté qu'ils se tournassent. Ainsi ils furent réduits à telle extrémité que,

ne sachant plus que lui dire, ils demeurèrent eux-mêmes dans le silence, ne pouvant plus se servir de cette faible distinction qu'il avait ruinée d'abord par anticipation, et les assistants prirent pari à la confusion qui en parut sur leur visage. Plusieurs crurent que le peu d'intelligence que M. d'Embrun témoignait avoir de cette'matière [était affecté et ils] * tirèrent d'étranges conclusions de ce silence où il se trouvait réduit par contrainte, et ne purent comprendre comment un prélat qui hésitait si honteusement sur un point connu assez généralement des moindres écoliers de M. Le Moine pouvait avoir décidé si nettement le fait de Jansénius dans la délibération du Louvre.

Aussi l'archevêque et l'abbé sortirent de cet acte avec un extrême resseiitiment ; car l'archevêque ne put s'empêcher de se plaindre de l'effronterie des jeunes bacheliers en théologie, qui perdant le respect pour le caractère épiscopal, poussaient à bout dans leurs disputes insolentes les personnes pour lesquelles ils devaient avoir la* dernière vénération; et menaça de faire défense à l'avenir à tous les bacheliers, lorsque les évêques présideraient à des actes, de proposer aucun argument sans les avoir communiqués à ces illustres présidents qui leur donnaient la permission d'y disputer. Mais cela n'empêcha pas que le lendemain les écoliers de Sorbonne qui avaient assisté à cette dispute ne criassent au sortir de leurs leçons : la défaite du maréchal d'Embrun par le capitaine Girard et cette plaie saigna longtemps à cet archevêque qui, contre son intention, avait une seconde fois répondu de tentative en y présidant.

Mais la colère de l'abbé d'Aumont ne fut pas si modérée, car ne pouvant effacer la confusion dont il venait d'être couvert qu'en ayant fait mille reproches très sanglants à M. Hélie qui lavait instruit en particulier, et l'ayant chargé de malédictions aussi bien que le professeur qui lui avait fait jouer sur un théâtre si public un personnage si triste et si funeste à sa réputation, il jeta par dépit sa soutane et sa fourrure dans le feu, et ne se mit pas en peine de faire rapporter à la Faculté ce malheureux acte qui lui avait si mal réussi.

1. Ces quatre mots ont été ajoutés à la copie pour suppléer à une omission du ms. Ne faudrait-il pas lire plutôt : Plusieurs [ayant vu] le peu d'intelligence tirèrent.

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