LIVRE XII
s'appelle Antoine Arnauld. Mais s'il avait la malice de publier une si noire calomnie, on lui fit voir qu'il n'avait point eu assez d'artifice pour la rendre vraisemblable, et que sa supputation était fausse, de quelque façon qu'il le prit, puisque ce docteur, qui n'avait que quarante-deux ans ou environ au temps qu'il débitait sa relation, n'avait pu se trouver à Fâge de dix ans à cette assemblée*. Cette réflexion ayant rendu muet pendant quelque temps cet imposteur si effronté, il s'avisa quelque temps après de répliquer que par ces deux lettres il entendait M. d'Andilly, frère aîné de ce docteur^ qui se nommait Arnauld d'Andilly. Mais on lui ferma la bouche une seconde fois en lui faisant voir qu'au lieu de A. A. il aurait dû mettre un A et un D', puisque celui qu'il voulait substituer à la place de son cadet ne se nommait pas Arnauld Andilly, mais Arnauld d'Andilly, et s'était toujours appelé ainsi dans ses ouvrages publics et dans toutes les lettres particulières qu'il écrivait à ses amis. Outre que cet homme d'honneur, dont le mérite était connu de toute la France, était d'une profession qui Téloignait entièrement de l'état ecclésiastique, et n'avait pas pu raisonnablement être appelé dans une assemblée où [l'on supposait qu']' il ne s'agissait que d'affaires purement ecclésiastiques, quand même sa piété exemplaire et la pureté de sa foi et de sa religion ne l'auraient pas mis hors d'atteinte d'une calomnie si envenimée et si punissable en la
Iersonne de son auteur.
Cette seule remarque fut si puissante qu'elle ruina toute l relation du sieur Filleau en sa présence, en le réduisant à n silence tout à fait honteux. Aussi était-il hors d'appafence qu'il eût appris cette prétendue conspiration contre i foi par la bouche de l'ecclésiastique à qui il l'attribuait, uisque, si ce n'eût pas été une fable, il aurait appris son nom à toute l'Église pour le rendre illustre à toute la postérité, et pour lui faire recueillir tout le fruit que méritait l'honneur d'un service aussi signalé qu'aurait été cette dé-
1. On lit ici en marge du ms., de la main de la iMère Le Pérou, relieuse de Port-Royal, chargée de revoir ces Mémoires et de les tranjfire : « 11 mettait cette prétendue assemblée en 1622, et y faisait prêter M. Jausénius, M. de Saint-Gyran et M. Arnauld, qui étant né en
112 n'avait alors que 9 à 10 ans. »
2. Ces trois mots ont été ajoutés au ms. par la Mère Le Féron.
562 MÉMOIRES DE GODEKROI HKRMANT
couverte d'une si horrible conspiration, si elle avait eu naissance ailleurs que dans l'imagination du Père Février, jésuite, qui avait fait imprimer sous le nom du même sieur Filleau cette imposture tout à fait diabolique'.
Tout le reste de cette relation, qui contient quarante chapitres, n'est qu'un recueil d'injures atroces contre les disciples de saint Augustin, de faits grossièrement supposés, d'impertinences et d'impostures jointes à des actes véritables tels que sont la constitution du pape, les lettres des évêques, la déclaration du roi, quelques lettres de la reine mère et des ministr'^s de Sa Majesté, de M. le cardinal Antoine, de M. le nonce, de M. Hallier, la lettre pastorale de M. de Sens avec la censure et l'ordonnance outrageuse procurée par les intrigues de cet avocat du roi, l'ordonnance de M. de Commingeset les réponses outrageuses à quelques écrits des disciples de saint Augustin touchant la distinction des sens et le droit qu'ont les évêques de juger en première instance des causes majeures de la foi.
On ne répondit point à cet écrit parce qu'il se ruina de lui-même. L'événement a fait voir que les disciples de saint Augustin n'étaient ni déistes, ni ennemis de l'Incarnation; mais l'impunité tout entière dont ont joui jusqu'à la lin les auteurs d'une si horrible imposture sera la honte de notre siècle, et la postérité ne pourra apprendre sans horreur qu'un si grand excès ait été publié avec privilège de Sa Majesté, et que pour l'autoriser on ait abusé du nom, des armes et des lettres d'une auguste princesse pour laquelle la France aura toujours du respect.