‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 367 sur 510 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Relation juridique du sieur Filieau, avocat du roi au Présidiai de Poitiers.

On vit paraître dans le même mois de mai un livre également faible et violent sous ce titre fastueux : Relation juri^dique de ce qui s'est passé à Poitiers touchant la nouvelle doc' trine des jansénistes. Imprimée par le commandement de la

reine et envoyée à Sa Majesté par M. Jean Filleau^ chevalier de l'ordre de Saint- Michel^ conseiller du roi en ses conseils et son premier avocat au Prèsidial de Poitiers. Le Père Février, jésuite, était le véritable auteur de ce libelle, et le sieur Filleau, qui était tout dévoué à leur société, lui avait prêté son nom. Après avoir loué dans son épître [à] la reine- mère, le zèle et la vigueur qu'on avait admirés dans le gouvernement de Sa Majesté, et avoir dit que Dieu l'avait choisie pour faire mourir une très dangereuse hérésie en sa naissance môme, il avait fait imprimer à la tête de cet ouvrage une lettre qu'elle lui avait écrite de Paris le 19 mai précédent. Elle portait qu'ayant appris qu'il avait fait une relation de tout ce qui s'était passé à Poitiers sur le sujet des nouvelles opinions de Jansénius, qui avaient été condamnées par le pape, dont quelques particuliers avaient parlé et d'autres avaient écrit, elle avait voulu lui faire la présente pour lui témoigner qu'elle lui savait gré du zèle qu'il avait fait paraître en cette occasion, et qu'elle trouvait bon qu'il fît imprimer le bref envoyé par Sa Sainteté à l'Université de Poitiers pour congratuler ceux de la dite Université qui avaient travaillé à cette affaire, pour la défense de l'Église de Dieu.

Cette lettre, visiblement mendiée par les intrigues des Jésuites, donna lieu au sieur Filleau d'étaler toute sa vanité au frontispice de son livre. Il avait toujours eu beaucoup de honte de la bassesse de sa naissance, qui ne fut jamais un crime et qui est même quelquefois une marque de mérite pour les personnes qui ont eu l'avantage de s'en relever par leurs bonnes qualités. La folle honte qu'il avait d'être fils d'un messager de Poitiers lui en avait fait abolir avec un grand soin toutes les marques. Il avait fait évanouir du cimetière de Saint-Savin une tombe soutenue par deux pierres sur laquelle ces deux mots étaient écrits : Ci-gît Simon Fillas, messager de Poitiers, etc. Et cette même bassesse de cœur lui avait fait ôter de la même église de Saint- Savin un crucifix où il était écrit qu'il avait été donné durant l'année à la fabrique de la dite église par Jean Busseau et Simon Fillas, messager de Poitiers, ne craignant pas de joindre le sacrilège à la vanité par un attentat plus capable de flétrir sa réputation dans l'estime des honnêtes gens que d'effacer une qualité qui ne lui devait point être

honteuse. C'était par cette ridicule vanité qu'il avait changé son nom de Fillas, se faisant appeler Filleau, afin de faire perdre la piste de la connaissance de ses ancêtres.

Mais il crut ne pouvoir mieux se relever qu'en se qualifiant à la tète de cet ouvrage « chevalier de Tordre de Saint-Michel », qui est assez extraordinaire en un homme de robe, et qui était fort peu considérable en ce temps-là, n'y ayant rien de plus aisé que de l'obtenir avant que le roi eût travaillé à la recherche de la noblesse de son royaume. Et quant à la qualité de conseiller du roi en ses conseils, il s'en était expliqué en disant publiquement à sa louange qu'ayant travaillé autant que M. Cujas, il avait été récompensé comme lui de la même dignité pour ses s.ervices, étant aussi bien que lui couché sur l'état pour en recevoir des gages. C'était qu'il considérait plus l'intérêt que l'honneur*; car on a toujours remarqué en lui le caractère d'un homme fort intéressé. Dans sa jeunesse, il avait été attiré à Paris par le Père Filleau, son frère, provincial de la province de France, pour y faire la fonction d'avocat, et il s'était mis dès ce temps-là au nombre de ceux de leur congrégation. Mais voyant qu'il se gelait en ce pays-là et que son séjour à Paris était ruineux, il reprit le chemin de Poitiers, afin de s'attacher à un autre de ses frères, qui était alors officiai et chantre de Poitiers, et qui possédait par son adresse quantité de bénéfices, espérant de les obtenir parla suite pour ses enfants, et parce que cet officiai ne pouvait se séparer des intérêts de feu messire Henri Chasteignier de laRochepozay2, sonévêque, qui avait entrepris en ce tempslà de ruiner la congrégation des Jésuites, parce que ces Pères avaient eu la témérité d'écrire que l'on n'était point obligé d'assister à sa paroisse de trois dimanches l'un, et qu'il l'aurait efïectivement ruinée, si le Père Sébastien LespauUard, recteur de leur collège, n'avait rétracté par ses ordres cette méchante doctrine. Le sieur Filleau fît une abjuration publique de cette congrégation, par une pure complaisance pour son évêque qui ménagea à son puîné des bénéfices fort considérables. Mais après la mort de son prélat, un second

1. Ms : c'était ce qu'il ne considérait pas moins que l'honneur^ et on avait toujours...

2. Henri Chasteignier de la Rocheposay (ISIT-IGSI), évêque de Poitiers en 1612.

mariage qu'il contracta avec la demoiselle Mourault lui ayant donné l'occasion de prétendre aux grandes charges du présidial de Poitiers, il se réunit plus que jamais aux Jésuites, leur confia cette seconde épouse pour être aussi bien que lui de leur congrégation, et crut que cette réconciliation lui était absolument nécessaire, non seulement pour le tirer des affaires fâcheuses que ses enfants lui faisaient à tous moments, mais aussi pour l'élever aux plus grandes choses où son ambition le portait.

Ce fut le digne sujet que les Jésuites choisirent pour adopter un livré dans lequel ils avaient recueilli tout leur venin et toute leur animosité contre les disciples de saint Augustin. Le Père Février, de leur compagnie, en était le véritable auteur, et le Père Martinien, capucin résidant dans un hermitage appelé les Ans de Périgué près de Poitiers, y avait seulement changé quelques mots.

Dès que cet horrible libelle, qui avait été imprimé hautement, fut sorti de la presse sous le nom de cet avocat du roi, ses confrères, magistrats du même présidial lui, en remarquèrent les fautes d'une manière si convaincante que pour remarquer la confusion qu'il en avait, se voyant dans l'impuissance d'y répondre, il fut contraint de s'absenter de la ville, et demeura à la campagne jusqu'à ce que le temps en eût effacé la plus forte impression. La chose principale sur laquelle ils le convainquirent de calomnie fut ce qu'il rapportait dans le chapitre second de son ouvrage, où pour montrer que les disciples de saint Augustin étaient de véritables déistes, ennemis cachés du mystère de l'incarnation, il rapportait ce qu'il prétendait s'être passé dans une assemblée imaginaire qu'il supposait s'être tenue dans un lieu proche de Paris appelé Bourg-Fontaine. C'était une étrange témérité d'avancer une médisance si atroce sur le récit que lui en avait fait un ecclésiastique qui disait y avoir assisté, et d'être si mal fondé dans cette relation qu'elle était capable de se détruire par elle-même. Car il faisait entrer dans cette délibération ceux qu'ils faisaient passer pour auteurs du prétendu jansénisme, marquant leurs noms et leurs surnoms par leurs premières capitales, de sorte que selon lui les deux A. A. étaient le nom et le surnom* de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui

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