‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 375 sur 510 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

l'Église aussi bien que l'État dans une rencontre où la préoccupation des esprits rendait les peuples susceptibles d'une aveugle crédulité à toutes sortes de prédictions. Ce fut donc par cette occasion que l'on publia dans Paris un livre en forme d'almanach qui contenait les pronostics de l'Église, ue l'auteur assurait devoir être très funestes à la religion, omme il y marquait particulièrement quatre hérésies, il voulait que celle des jansénistes fût une des plus abominables, en ce que ses prétendus sectateurs refusaient à J.-G. Ila qualité de rédempteur de tous les hommes, et il prédisait qu'elle n'avait plus que deux ans à se maintenir, pendant lesquels elle serait vigoureusement combattue par ious ceux qui avaient du zèle pour la foi. ■ Quelque surprenante que soit une préoccupation si généirale, il ne faut pas s'étonner de ce que l'on faisait entrer le prétendu jansénisme dans les maux inévitables que l'on attribuait à l'Église. Il était juste qu'une hérésie aussi imaginaire qu'était celle-là servit de matière à des prophéties qui n'avaient pas d'autre fondement que l'animosité des Jésuites et de leurs partisans, qui dominaient absolument sur l'imagination de quelques astrologues peu éclairés. Mais comme cette éclipse n'eut ni la durée ni les circonstances effrayantes que ces ignorants lui avaient attribuées, aussi elle n'entraîna aucune suite, ni à l'égard des disciples de saint Augustin, ni des États, ni des Empires, dont on voulait qu'elle menaçât les révolutions; et cette vaine terreur dont les peuples étaient prévenus se dissipa si promptement qu'ils se moquèrent eux-mêmes de leur préoccupation et de leur crainte.

M. Gassendi % qui avait été prié par une personne de considération de porter son sentiment sur cette écHpse avant qu'elle fût arrivée, avait réfuté dès la fin du mois pï-écédent ce que le docteur Andréas avait prédit de tragique et de funeste sur ce sujet, et la lettre quUl avait écrite pour le combattre avait été imprimée chez le sieur Vitré, et il avait entrepris de prouver par des raisons générales « que toutes les prédictions étaient sans fondement et les appréhensions sans raison, parce qu'il n'arriverait ni pis

1. Pierre Gassendi l'illustre philosophe (1592-1655). On a dit de lui que jamais philosophe ne fut plus savant, et que jamais savant ne fut plus grand philosophe.

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ni mieux, ni en la nature ni en l'état des affaires des hommes, que si l'éclipsé n'était point.

Après en avoir raisonné selon ses principes, il avait établi en général qu'il y avait bien moins à craindre de l'éclipsé du soleil qui nous est causée par l'interposition de la lune, qu'il n'y avait à craindre de l'obscurité de la nuit qui nous est causée par l'interposition de la terre ; que ce n'était en effet qu'une pareille privation de la même lumière, la nuit n'étant rien qu'une longue éclipse, et l'éclipsé qu'une courte nuit, d'où il concluait que s'il y avait quelque chose à craindre de l'une et de l'autre, ce serait bien plutôt de l'éclipsé que nous appelons la nuit que de la nuit que nous appelons éclipse. De sorte que si communément nous n'appréhendons aucun notable changement ni en la nature ni en l'état des choses humaines par l'arrivée de la nuit, il y avait bien encore moins d'occasion d'appréhender pour l'arrivée de quelque éclipse.

Mais ce docteur Andréas était beaucoup plus hardi que l'astrologue des Jésuites, car encore que tous deux voulussent être persuadés qu'il arriverait une grande révolution au bout de deux ans, la modestie de l'auteur des éphémérides de ces Pères se bornait à la ruine entière du prétendu jansénisme au bout de ce terme, au lieu que cet autre étendait ses prédictions jusqu'à la fin et à la destruction absolue de tout l'univers ; et comme son astrologie était trop courte pour autoriser sa prédiction ruineuse, il s'était avisé de l'appuyer de cette convenance que comme le monde était péri par le déluge seize cent cinquante-six ans après sa création ; ainsi l'élément du feu le consumerait après sa réparation au bout de seize cents [cinquante-six] ans. Ce que M. Gassendi faisait voir être tout à fait insoutenable, puisque, quand cette supputation ne serait pas aussi incertaine qu'elle l'est effectivement, la résolution que Dieu a prise de faire finir le monde ne devrait point s'ajuster aux rêveries de cette sorte de gens; la Vérité même nous ayant assuré que ce n'est point aux hommes ni aux anges mêmes de connaître le temps de cette fin dont Dieu s'est réservé à luimême la connaissance, bien loin d'avoir voulu donner aux hommes le moyen d'en tirer des conjectures parle rapport de ces nombres d'années ou par d'autres marques imprimées dans le ciel.

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