LIVRE XII
^K L'événement a fait voir que comme ce que l'on a voulu appeler jansénisme est une chose qui n'a jamais eu de réalité ni d'existence, on travaillait inutilement à en régler la durée, et comme ce n'était autre chose que la pure doctrine de saint Augustin, qui durera autant que l'Église, ceux qui en composaient Tépilaphe ou qui se creusaient la cervelle pour inventer des almanachs d'une nouvelle fabrique afin
I'en marquer la destruction par avance pouvaient très raionnablementse dispenser de cette fatigue superflue. CHAPITRE XV
M. le cardinal de Retz se sauve de la prison de Nantes. Le chapitre de Paris en chante un Te Deum, Lettres de cachet données pour ce sujet.
11 arriva vers ce temps-là une autre éclipse que celle-là qui exerça fort longtemps la divination des spéculatifs et la sagesse des politiques. Il y avait déjà quelque temps que M. le cardinal de Retz avait été confié à la garde de M. de la MeillerayeS maréchal de France et grand-maître de Tartillerie, dans le château de Nantes dont il était gouverneur, en attendant que l'affaire de la démission de son archevêché fût entièrement consommée. C'était pour lui un adoucissement de captivité, et la civilité avec laquelle ce maréchal le traitait en lui permettant de recevoir des visites de ses proches était fort différente des rigueurs que l'on avait exercées sur lui dans le donjon de Vincennes. La cour même en avait déjà eu de l'ombrage, et M. le grand-maître avait été averti de le resserrer un peu plus étroitement; mais il avait répondu à celui qui lui en était venu apporter l'ordre, que comme ce cardinal n'avait rien fait de contraire à la parole qu'il avait donnée au roi, dont M. de Bellièvre', premier président du Parlement de Paris, était le déposi-
i. Ms.:Mes/eraye.Cheir\és de la Porte, duc de la Meilleraye (1602-1664) grand-maître de l'artillerie, lieutenant-général de Bretagne et gouverneur de Nantes et de Brest.
2. Pomponne de Bellièvre, deuxième du nom (?-lG57) conseiller au Parlement, puis ambassadeur en Espagne et en Angleterre, succéda à son père en 1642 comme président à mortier et devint premier président en 1653.
572 MÉMOIRES DE GODEH'ROI RERMANT
taire, et que cet ordre n'était point contremarque de la main de ce grand magistrat, il ne pouvait point resserrer cet éminent prisonnier, que néanmoins il assurait Sa Majesté qu'il demeurerait toujours dans le château et qu'il répondait de la sûreté de sa personne.
Ainsi les duchesses de Retz et de Brissac*, ses parentes et ses alliées, jouissant d'une entière permission de le voir, elles le mirent en état, par des cordes qu'elles avaient cachées sous leurs jupes, de se mettre dans une pleine liberté, et il exécuta hautement ce grand dessein le [huit] du mois d'août ; et quelques cavaliers de ses amis qui l'attendaient sur le pont de Nantes lui présentèrent un cheval fort vigoureux, du haut duquel étant tombé fort rudement et s'étant démis l'épaule, il ne laissa pas de continuer sa fuite jusqu'à ce que la douleur de cette blessure l'obligea à se faire panser dans un bois. Sa route fut longtemps incertaine; quelques-uns crurent qu'il s'était retiré à Belle-Isle ; qui était alors une forteresse de sa maison; d'autres qu'il avait pris la route d'Espagne, et on publia quelque temps après qu'il avait pris la route de Saint-Sébastien.
Les Espagnols étaient alors occupés au siège d'Arras ; qui fut levé quelques jours après * par le succès ordinaire des armes de Sa Majesté. Pendant que toute la ville de Paris était répandue dans toutes les églises, pour recommander à Dieu une affaire de cette importance par des prières de quarante heures, la nouvelle de l'évasion de son prélat mêla une joie inopinée à l'inquiétude que l'on avait pour l'événement de ce siège. Le chapitre de la cathédrale en étant plus touché qu'aucun autre ne se mit pas fort en peine de garder quelques mesures, et donna des marques publiques de sa joie par le chant d'un Te Deum précipité, et qui fut très mal exphqué à la cour, aussi bien que les feux de joie que le peuple y joignit en même temps.
On commença par envoyer des lettres de cachet à
1. Les duchesses de Retz et de Brissac étaient les deux filles de Henri de Gondi, duc de Retz, cousin du cardinal. La plus jeune, Marguerite-Françoise, épousa en 1645 Louis de Cossé, duc de Brissac; l'aînée, Catherine, s'était mariée en 1633 avec Pierre de Retz, frère du cardinal.
2. Le 25 août, jour de Saint-Louis. Cette opération militaire est un des plus beaux faits d'armes de Turenne.