LIVRE XTII
rail naître un schisme. De plus, que Lugo, qui ne savait que de la scholastique, était incapable du pontificat; que les cardinaux n'étaient pas si fous que se vouloir soumettre à tous les Jésuites du monde, comme cela arriverait au cas que cette promotion réussît; que le génie de ces Pères était de vouloir donner des lois à tout le monde, et que le cardinal Bellarmin, dont la doctrine était incomparablement plus grande et plus utile à l'Église que celle de Lugo, aussi bien que plus homme de bien, n'ayant pu, par la considération de sa compagnie, être élevé sur le Saint-Siège, il n'y avait nulle apparence d'y faire monter ce jésuite.
La longue durée du conclave était insupportable à tous ceux qui y étaient renfermés. Les fêtes de Pâques étant venues sans qu'on se vît en état de pouvoir sortir, le cardinal Gapponi eut vingt-huit voix pour une seule matinée, par l'impatience que plusieurs avaient de se tirer d'affaire. Les Français n'avaient pas d'aversion pour lui, tant par la considération de son mérite qu'à cause de la manière agréable dont il avait accoutumé de traiter avec les ambassadeurs, sans leur avoir jamais donné aucun sujet de se plaindre de sa conduite. Les vieux cardinaux consentaient volontiers à cette élection, qui n'ôtait à pas un l'espérance d'y avoir un jour quelque part. Les jeunes, qui s'étaient déclarés pour un homme de mérite, étaient fort satisfaits d'un sujet qui, outre sa grande capacité, avait quarante-cinq années d'expérience dans les affaires depuis son cardinalat. Les Médicis l'approuvaient extrêmement pour l'attache qu'il avait toujours eue à leur maison, et parce que cette nomination pouvait réparer l'outrage que l'on croyait avoir été fait à toute la Toscane par l'exclusion de Sachetti. Le cardinal Antoine, à qui il avait résigné l'archevêché de Ravenne pour lui servir de lieu de retraite sur la fin du pontificat de son oncle Urbain VIII, s'y appliquait avec courage; mais le cardinal Barberin n'était nullement son ami, pour une querelle qu'il avait eue autrefois avec lui pour une affaire du cardinal Bagni, où il l'avait défié de faire voir qu'il fût faussaire. De plus, tous ceux de la faction de Sachetti se déclarèrent contre Gapponi, parce qu'ils lui attribuaient la fermeté avec laquelle les Espagnols s'étaient opiniâtres à maintenir l'exclusion qu'ils avaieut donnée à ce cardinal.
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Un jour le cardinal Jean-Charles de Médicis, fatigué de la longueur du conclave et craignant enfin que son entreprise pour Saclietti ne tournât à sa confusion, demanda à Capponi ce qu'il jugeait à propos de faire, et celui-ci lui répondit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de demeurer ferme pour Sachetti après un si grand engagement. Néanmoins le cardinal Barberin, qui n'espérait plus rien pour lui-même et qui voyait que si cette affaire traînait encore quelque temps il ne serait plus maître du conclave, prit la résolution de la conclure.
On parla un peu de Brancacio ^ napolitain, qui avait beaucoup de réputation au dedans et au dehors du conclave, à cause de sa grande capacité dans la connaissance des canons, des saints Pères de l'Eglise, et de l'histoire ecclésiastique qu'il avait faite. Il avait été fort peu de temps à la cour, mais il y était néanmoins connu à cause du voisinage de Viterbe où il avait été évêque. Quoique ses parents eussent été fort fidèles au roi d'Espagne pendant les derniers troubles de Naples, et que le comte d'Ognate^ lui eût écrit qu'entre tous les seigneurs napolitains, il n'y en avait pas de plus attachés à son service que les Brancaces, on craignait néanmoins que cette couronne ne lui fût contraire à cause que les mouvements du royaume de Naples venaient tout fraîchement d'être assoupis, et que le désir qu'ont les papes d'étendre les limites du domaine de l'Église pouvait faire appréhender raisonnablement que ce cardinal ne voulût accroître le patrimoine de saint Pierre en y joignant le territoire de sa patrie ; mais cette crainte était mal fondée, et il ne parut pas que Brancacio fût suspect aux Espagnols.
Barberin travaillait en ce temps-là avec Sachetti pour Corrado, lorsqu'ayant reçu de France une réponse du cardinal Mazarin en faveur de Chigi, il en parla au cardinal Lugo et à son frère le cardinal Antoine, qu'il ne trouva point éloigné de ce nouveau sujet, quoiqu'un peu jeune et tout novice dans le nouveau collège. Il fallait attirer les Médicis dans ce parti, et Lugo en fit les premiers offices en portant
1. François-Marie Brancacio, évêque de Viterbe, fut élevé au cardi* nalat par Urbain VIII en 1634. Il rnourut en 1675.
2. luigo Vêlez Ladrou de Guevara, comte d'Ognate, fut vice-roi de Naples eu 1652, et dut se retirer l'année suivante à la suite de ses démêlés avec l'archevêque.