‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 68 sur 510 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Ce grand nombre de religieux qui sont de votre communion ne peuvent vous souffrir. Vous serez bien forcé enfin de vous retirer et de faire bande à part, et alors, selon vousmême, vous ne serez plus du corps de J.-C? »

M. Taignier continua et lui dit : « Qu'on nous excommunie, qu'on nous déclare hérétiques, qu'on nous prenne tous nos biens, nous souffrirons tous ces maux avec patience ; nous obéirons et ne nous soulèverons point contre ceux qui nous affligeront. Ainsi nous ne ferons rien de contraire à l'obéissance et qui puisse en cette occasion donner le moindre scandale à l'Église de Dieu par quelque rébellion. Au milieu de tous ces maux nous trouverons notre consolation dans ces divines paroles : ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati, et dans cette doctrine si édifiante des saints, qu'il n'y a de véritablement excommuniés que ceux qui le sont par le jugement des hommes et par celui de Dieu tout ensemble ; et que ceux qui ne le sont que par les hommes seulement sont absous et couronnés de Dieu dans le temps même que les hommes les traitent ignominieusement et les condamnent sans raison et sans sujet. Nous demeurerons unis à l'Eglise et à tous ceux qui la composent, quoique nos frères nous traitent d'excommuniés et d'hérétiques; et quelque mal qu'ils tâchent de nous faire, nous les aimerons davantage et les regarderons comme des instruments de la justice de Dieu qui se servira d'eux pour l'expiation de nos péchés et pour nous rendre plus dignes de lui et plus conformes à l'image de son Fils unique. Nous recevrons toujours le pape et les évêques, parce qu'ils sont les ministres de J.-C. et nos légitimes supérieurs. Que si, en qualité de juges, ils nous condamnent contre les règles, J.-C. qui est leur juge et le nôtre, devant qui il n*y a point acception de personnes ni de voie d'appel, les jugera sur l'injustice qu'ils nous auront faite, et nous fera miséricorde en son jugement. » Il ajouta que cela leur suffisait pour se tenir en paix; qu'ils seraient toujours du corps de l'Eglise parce qu'ils seraient toujours unis avec elle par l'esprit de J.-C. et par la charité qu'ils garderaient toujours avec eux, n'y ayant de retranchés de son corps que ceux qui faisaient bande à part, qui se séparaient de sa communion, qui éteignaient dans leur cœur cet esprit de charité qui anime le

corps de l'Église, ce que par la miséricorde de Dieu ils ne feraient jamais, quelque chose qui arrivât.

M. Conrartet les deux ministres ensemble lui dirent que c'étaient des sentiments de générosité ; mais que ceux qui les excommunieraient en jugeraient autrement. Que J.-C. ne condamnait point ceux qui se séparaient de leurs frères» après qu'ils les avaient séparés d'eux-mêmes et qu'ils les voulaient exterminer, ne les pouvant plus ni souffrir ni regarder autrement que comme leurs ennemis; que c'était une séparation forcée et involontaire à laquelle ceux qui étaient séparés ne contribuaient rien autre chose que de se retirer pour éviter la mort et l'ignominie; que c'était ce qui était arrivé à ceux de la communion de Charenton ; qu'on les avait forcés par des violences contraires à l'esprit de J.-G. de se rallier ensuite avec tous ceux qui étaient demeurés avec eux, pour vivre dans l'exercice de la religion que .T -G. avait établie. Ce fut M. Conrart qui lui dit ces dernières paroles.

M. Taignier lui dit qu'il était persuadé que ces paroles et ces sentiments de générosité étaient un devoir et une obligation indispensables; qu'il n'y avait point de vrai catholique qui ne les dût avoir et qui ne fût obligé de les faire paraître par de véritables effets dans les occasions de persécution; et que J.-C. marquait assez dans son Évangile qu'il ne fallait point aller où il ne serait point, quelque emploi et quelque usurpation qu'on y pût faire de son nom; qu'il fallait demeurer et recueillir avec lui dans son Église selon qu'il l'avait établie dans la disposition où on la voyait par la continuelle succession desévêques et par l'usage des sacrements, tel que l'Église catholique apostolique et romaine [lej pratiquait; que la séparation et le schisme étaient volontaires quand on persistait dans la division et qu'on voulait faire un corps à part, sans tête et sans figure, sans aucun ministre qui eût reçu sa puissance et son autorité de J.-C, et qui demeurât uni avec tous les autres; que si on les avait retranchés de l'Église, c'était depuis qu'ils s'étaient élevés contre elle et qu'ils avaient soutenu leurs erreurs avec opiniâtreté et fait un corps en la manière qu'ils l'avaient fait et qu'on le voyait, ce qu'ils n'auraient jamais dû faire, quelque séparation et quelque retranchement qu'on eût fait d'eux; qu'ils devaient tout souffrir, et la mort même, plutôt que de

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se déclarer contre l'Église et se former une église à part.

Ils lui répliquèrent, sans aucun emportement, que c'était là son sentiment, mais que ce n'était pas le leur, et que, pour le reste, les ennemis des disciples de saint Augustin ne les tiendraient plus désormais pour catholiques après cette bulle dans le fanfare {sic) qu'ils en faisaient, et qu'ils les regardaient encore d'un œil plus mauvais qu'ils ne les regardaient euxmêmes. M. Taignier ne lui dit rien sur ce fait de leurs adversaires, parce qu'il n'était que trop vrai qu'ils les traitaient déjà d'hérétiques pires que Calvin et Luther, sans les avoir jamais convaincus d'aucune erreur.

Ensuite de cet entretien, ils lui firent plusieurs questions sur cette bulle, en lui demandant comment le pape l'avait faite ; si c'était : ex cathedra et de consilio fratrum ; si c'était après avoir entendu les parties à part et en contradictoire; si les Jésuites n'y avaient point eu de part, et s'ils ne l'avaient pas sollicitée; si les cinq propositions étaient des propositions que les Jansénistes eussent enseignées ou préchées, ou soutenues dans des thèses ; si la doctrine de Molina avait été approuvée par le pape et celle de saint Augustin rejetée; si lorsque le pape avait parlé ou fait une décision, c'était le saint Esprit qui avait parlé par sa bouche, et si cette décision obligeait à croire sous peine d'être hérétique et excommunié.

M. Taignier Jeur dit en peu de mots que le pape l'avait faite croyant bien faire ; qu'il ne savait pas si c'était ex cathedra ou non, parce qu'il ne s'y était pas trouvé; que les députés des évêques pour la cause de saint Augustin n'y avaient point été appelés, ainsi qu'il l'avait appris des amis des Jésuites mêmes; mais que très assurément ce n'était point de consilio fratrum; qu'il le savait d'un cardinal qui avait déclaré que cette condition y manquait quoiqu'elle y dût être. Que ce n'était point après avoir entendu les parties, quoiqu'elles eussent parlé dans une audience, tant parce que, dans cette première audience qui n'avait point eu de seconde, elles n'avaient fait qu'entamer leur cause, ou pour mieux dire elles ne l'avaient proposée qu'en général dans le dessein seulement de donner au pape une idée qu'il était nécessaire de les entendre en contradictoire; que parce que M. Hallier et ses collègues n'avaient point été entendus avec eux ni même présents à ce qu'ils avaient dit dans cette au-

dience ; que les Jésuites en avaient été les principales parties, n'y ayant eu que ces Pères qui avaient fait toutes les écritures que M. Hallier avait présentées au pape; que les cinq propositions avaient été forgées par M. Cornet; que les disciples de saint Augustin ne les avaient jamais ni enseignées, ni soutenues, ni préchées ; que la doctrine de Molina n'avait été nullement approuvée par le pape; Sa Sainteté ayant déclaré formellement dans toutes les audiences particulières qu*il avait accordées aux députés que la doctrine de saint Augustin était celle du Saint-Siège et de l'Église en particulier, et exempte de toute atteinte, ce que le pape n'aurait jamais dit s'il avait voulu autoriser celle de Molina, qui lui est directement contraire ; que pour l'assistance du Saint-Esprit, il n'en pouvait rien dire, parce que c'était une chose toute particulière sur cette affaire, la promesse de J.-C. touchant cette assistance ne regardant pas précisément la décision dont il s'agissait.

Voilà comment se passa cet entretien si considérable où M. Conrart et ses ministres n'eurent pas leur compte, et eurent sujet de rougir de leur séparation d'avec PEglise, au lieu d'insulter aux disciples de saint Augustin qui y ont toujours été attachés, sans que les persécutions qui ont été les suites de cette bulle en aient séparé aucun du sein de leur mère.

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