LIVRE XXVI
selle^ comme vous me faites l'honneur de me le dire, que je ne trouve pas moins de sujet de consolation que de douleur dans la manière dont ma sœur a vécu et dans celle dont elle est morte ; puisque Dieu ne saurait pas n'avoir pas agréable une vie toute consacrée à son service, et une mort acceptée avec non moins d'humilité que de patience dans les plus grandes souffrances qui puissent percer le cœur d'une mère, en se voyant arracher d'entre les bras, sans qu'il y en eût le moindre sujet, tant de filles qu'elle avait élevées dans l'amour et dans la crainte de Dieu, avec des soins et une charité qui ne sont connus que de lui seul. Je vous avoue, Mademoiselle, que je ne puis m'empôcher de plaindre le malheur des grands, lorsque, sur le rapport de ceux qui les trompent, ils font tout le contraire de ce qu'ils feraient s'ils connaissaient les choses par eux-mêmes. Car comment la piété du roi et de la reine sa mère pourraitelle souff"rir qu'on traitât des religieuses des plus réformées et des plus vertueuses, je l'ose dire, qui soient en France, d'une manière dont on ne traite pas celles qui observent le moins leur règle, si les artifices et les calomnies de ceux qui se sont depuis si longtemps déclarés les ennemis de ces innocentes vierges ne surprenaient la bonté de Leurs Majestés, et n'abusaient de la créance qu'elles daignent avoir en eux ? Cependant, Mademoiselle, Dieu a les yeux ouverts sur ce qui se passe, il tient compte des larmes et des soupirs de ses servantes qui, tout humiliées et persécutées qu'elles sont, ne laissent pas d'avoir l'honneur d'être ses épouses. Et Votre Altesse Royale est sans doute trop persuadée des vérités de notre sainte religion pour ne pas trembler quand elle pense que les personnes de sa naissance se trouvent les plus exposées à de semblables surprises. Car enfin un petit nombre d'années égalera toutes les conditions, et les seules bonnes œuvres subsisteront devant ce souverain juge qui ne pèse qu'au poids du sanctuaire les actions des hommes. Comme j'ai sujet. Mademoiselle, de croire qu'il ne rejettera pas celles, de la Mère Angélique, je ne saurais ne point croire que, vous ayant tant honorée durant sa vie, elle ne prie à présent pour vous, et ne lui demande de vous combler d'autant de grâces que vous en souhaite l'un des hommes du monde qui est avec le plus de respect et de passion, etc. »
Il faut espérer que les personnes équitables n'improuveront pas que l'on se soit un peu étendu sur les circonstances et les suites de la mort de l'une des plus vertueuses et des plus saintes religieuses de notre siècle, dont Dieu s'était servi pendant plus de cinquante ans pour renouveler en nos jours l'esprit de saint Benoît et de saint Bernard. La postérité en jugera mieux que nous, et ceux qui nous survivront apprendront d'elle des choses que le malheur de notre temps et la prudence de ses filles tiennent cachées en attendant l'ordre de Dieu.
Ses funérailles furent simples. Mais la crainte de la cour n'empêcha pas Mesdames les princesses de Guéméné et de Marsillac et M™» la duchesse de Nemours' d'y assister, aussi bien que plusieurs autres illustres [personnes], ni plusieurs particuliers de faire toucher à son corps des linges et des chapelets à travers la grille par l'impression qu'ils avaient de sa sainteté, qui avait porté ses religieuses à écrire ses dernières paroles comme la dernière effusion d'un cœur tout rempli de grands sentiments pour Dieu*.